Édition du 22 novembre 2022

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Amérique latine

Guatemala : La politique de la peur

Le 14 janvier dernier, Otto Pérez Molina est devenu président de Guatemala. Ancien général, Pérez Molina était chargé, en 1981-82, de la base militaire de Quiche pendant le génocide contre la population maya, un épisode particulièrement noir des 30 ans de guerre civile dans ce pays.

Il est ironique que cet ancien général ait été, le 6 novembre dernier, propulsé à une victoire électorale grâce à une plateforme de « poing de fer » contre la violence et les « gangs » de narcotrafiquants qui ont envahi le pays. Pérez Molina est présentement sous investigation par la justice espagnole pour son rôle dans les génocides. Dans un rapport de 2008 de l’Église catholique, « La Commission sur l’Éclaircissement Historique », il est signalé comme un des responsables des atrocités, et les actions de la base militaire de Quiche qu’il a dirigée sont présentement sous la loupe de la procureure générale de Guatemala, Claudia Paz.

Lors de la campagne électorale qui a mené à la victoire de Pérez Molina, les thèmes de sécurité et de justice sont devenus des incontournables. Le taux d’homicides dans le pays en mars 2011 était de 42 meurtres par 100,000 habitants et la population s’effrayait devant l’implication croissante des gangs de narcotrafiquants. Pérez Molina a promis d’embaucher 10 000 nouveaux policiers pour ramener l’ordre dans le pays. Le thème de l’égalité sociale, cher à l’actuel président Alvaro Colom, a été écarté tout comme la candidature de l’ex-épouse de Colom, Sandra Torres. La Cour suprême a effectivement rejeté la candidature de Mme Torres qui souhaitait poursuivre les modestes programmes sociaux de Colom.

Cette élection marque un virage dans l’évolution du Guatemala depuis que les Accords de paix de 1996 ont mis fin aux hostilités de la guerre civile. En effet, pour la première fois depuis cette date, un ex-général accède à la direction du pays. Mais, le « poing de fer » ne suffira pas à occulter des problèmes fondamentaux du pays.

Un an avant l’élection, pendant l’été 2010, j’ai participé à un séjour de solidarité avec un groupe de stagiaires Solidarité Laurentides Amérique centrale. Nous avons vécu avec les paysans d’un petit village du nord du Guatemala, Brisas Laguna Larga. Là-bas, nous avons constaté les écarts entre les souhaits du gouvernement et les besoins des communautés. Les autorités du village se sont plaintes du manque de fonds pour leurs projets. Sans électricité, ni eau potable, elles recevaient de maigres fonds de développement de la région de la Libertad.

Pour les villageois le manque de terre était le principal problème car, malgré une tentative de redistribuer les terres du Guatemala à la suite des Accords de paix de 1996, l’État n’est jamais allé jusqu’au bout du projet. Les paysans ont reçu des petites parcelles, insuffisantes pour nourrir leurs familles et les gens ont dû trouver d’autres sources de revenus pour survivre. C’est pourquoi beaucoup d’hommes partent à la fin de la récolte travailler ailleurs, au Guatemala, au Mexique, au Belize et même au Canada. Dans le cas du Québec, 4 300 travailleurs saisonniers du Guatemala viennent régulièrement pour environ six mois préparer les terres et aider aux récoltes.


Brisas Laguna Larga, village de la région du Péten au nord de Guatemala

Comme l’état guatémaltèque manque de fonds pour le développement, le pays dépend énormément des organismes internationaux d’aide et de charité et ils étaient présents partout à Laguna Larga. Pour lutter contre la malaria, l’Organisation mondiale de la santé avait distribué des moustiquaires de lit à la population aussi bien que des médicaments apportés par l’ambulancier qui venait inoculer les enfants. Elle avait aussi participé à l’installation d’une grande citerne à côté du dépanneur pour y recueillir l’eau de pluie, plus propre à la consommation que l’eau de la lagune. La majorité des terres de Laguna Larga restaient toujours aux mains d’un grand propriétaire foncier et en l’an 2000, Terres nouvelles, une petite fondation française a aidé les villageois à racheter ces terres. Elle a aussi contribué à construire l’école de village et par la suite a subventionné le salaire de l’enseignant.

À côté de ces initiatives, toutefois, la violence était de plus en plus présente dans la région. Un an après notre passage à Laguna Larga, le 19 mai 2011, un massacre de 27 paysans a eu lieu dans le village voisin de los Cocos San Juan. À la suite de ce massacre, l’approche « poing de fer » semble avoir convaincu la population du nord de voter pour Perez Molina. En effet, malgré le fait que le candidat de l’opposition Manuel Baldizon venait de Flores, à deux heures de Laguna Larga, tout le département du Petén a opté pour Perez Molina lors des élections du 6 novembre. La peur et la promesse de rétablir l’ordre l’ont emporté. Quels en seront les résultats ?

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