Édition du 22 juin 2021

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Amérique centrale et du sud

Identification des migrant·es Haïtien·nes en République dominicaine et histoire coloniale

Interview de Richecarde Célestin, du BAI, Bureau des avocats internationaux et de la PAPDA, Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif, par Robin Delobel, CADTM Belgique.

14 juin par Robin Delobel , Richecarde Célestin
tiré de : CADTM infolettre , le 2021-06-15
https://www.cadtm.org/Identification-des-migrant-es-Haitien-nes-en-Republique-dominicaine-et-histoire

Photo : L’Île d’Hispaniola (« Hispaniola » by ruifo is licensed with CC BY-NC-SA 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/)

Aujourd’hui encore, les relations entre la République de Haïti et la République dominicaine (qui se partagent l’île d’Hispaniola) sont marquées par la logique esclavagiste qui a permis à cette région d’être la première productrice de sucre pendant des décennies. Richecarde Celestin, du BAI (Bureau des avocats internationaux) et de la PAPDA (Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif), interviewé par Robin Delobel à l’occasion de la campagne pour les réparations face à la dette et au choléra, décrit la situation dramatique vécue par les personnes migrantes haïtiennes toujours victimes de pratiques dignes de l’époque des colonies.

Ton projet de mémoire porte sur la problématique de l’identification des coupeurs de canne à sucre en République dominicaine. Peux-tu expliquer en quoi est-ce une problématique de politique migratoire ?

L’État a la responsabilité d’assurer l’effectivité des droits. Parmi ceux-ci il y a le droit à l’identification, l’État identifie ses citoyen·nes. Il met à leur disposition un acte de naissance, l’extrait des archives, la carte d’identité nationale. L’État le doit à toute personne. Si une personne est désireuse de voyager, l’État met à disposition des passeports. En Haïti, depuis l’indépendance, il y a eu continuité de la société coloniale, un système d’exploitation et d’exclusion a été maintenu.

L’histoire de ce phénomène remonte aux débuts du XXe siècle, où les États-Unis d’Amérique, en pleine expansion géopolitique, confirment leur statut de dominateur de l’espace caribéen en militarisant l’espace à des fins commerciales. Le canal de Panama offrant un couloir d’écoulement des marchandises vers l’Asie, ils installèrent des usines sucrières à Cuba et en République dominicaine. Face à la faiblesse en ressources humaines de ces deux pays, les États-Unis, après l’installation de l’occupation américaine, opèrent une migration de main-d’œuvre haïtienne vers les usines cubaines.


Pourquoi pas en Haïti ?

Étant sous-développé, traînant un boulet de dettes, Haïti, qui fut jadis un joyau sucrier de l’empire français, n’avait pas l’industrie adéquate pour accueillir ces travailleurs/euses. D’ailleurs, dans la division internationale du travail de l’époque, Haïti était pourvoyeur d’une main-d’œuvre abondante à bon marché. Lorsque l’industrie du sucre chuta à Cuba, il y eut une vague de déportations vers Haïti. Ces mêmes travailleurs/euses n’ont pas retrouvé les mêmes conditions que celles qu’ils avaient à Cuba, ils ont migré vers la République dominicaine. À l’époque les États-Unis avaient 12 centrales sucrières. Après le massacre des Haïtiens en 1937, la frontière haïtiano-dominicaine fut dominicanisée, et l’hégémonie de la République dominicaine commence à faire ses premiers pas avec le dictateur Trujillo à sa tête. Pour faire fructifier les douze centrales sucrières que les Américains lui ont léguées, il a contracté avec l’État haïtien pour l’envoi de travailleurs pour les plantations sucrières. L’État haïtien et l’État dominicain se sont mis d’accord sur ces contrats d’embauche. Des hommes étaient embauchés pour travailler dans les champs de canne à sucre. Ces braceros restaient confinés au sein même des plantations, dans des baraques appelées bateyes. L’État haïtien mobilisait des paysans pour travailler dans les plantations et, en échange, l’État dominicain versait les salaires, pas directement à ces travailleurs mais à une banque en Haïti (contrôlée par l’État).

On dit que l’État haïtien a vendu les paysans à l’État dominicain, une forme d’esclavage. Ce processus s’est poursuivi jusqu’à la fin des Duvalier. Le fils Duvalier s’est enfui avec cet argent, qui est à la base l’argent des paysans haïtiens [1]. Jusque-là il n’y avait pas de processus d’identification. Les premières années de la démocratie se sont accompagnées d’une vague de violence...


D’où est venue cette violence ?

Le peuple voulait un fonctionnement reposant sur le principe : un vote une voix, mais l’oligarchie n’entendait pas laisser diminuer ses privilèges. La répression fut forte. Ces tensions ont engendré une nouvelle vague de migrations, qui a conduit encore de nombreux Haïtiens à s’établir encore une fois dans les plantations de sucre. À l’époque, malgré les décennies de dictature, la République dominicaine était au même niveau économique qu’Haïti. Jusqu’au jour où il y eut des investissements directs étrangers dans les années 2000, avec de gros financements dirigés vers la construction et le tourisme, ce qui en a fait un pôle touristique dans la Caraïbe, où 53 % des investissements sont dirigés vers la République dominicaine.

Pourquoi autant en République dominicaine ?

Parce qu’il y avait une présence des États-Unis déjà assez importante et car il y avait déjà un boom économique. Les capitalistes voulaient que l’argent investi rapporte par la suite, qu’il y ait une sorte de garantie. La République dominicaine connaît une stabilité plus forte que dans les autres États de la Caraïbe. Il y avait aussi une politique d’immigration blanche...

Peux-tu expliquer en quoi ça consistait ?

Ça a commencé déjà au 19e siècle mais il y avait peu de blancs qui venaient. À partir de 2000, avec tous ces investissements, beaucoup de blancs ont commencé à venir. Le tourisme haïtien déclinait à la forte croissance du tourisme dominicain. C’est là que l’hégémonie dominicaine a commencé à prendre pied dans la Caraïbe. La condition des Haïtien·nes de République dominicaine ne changeait pas, entre-temps il y a eu des familles constituées, des mariages mixtes, on parle là de personnes qui sont là depuis des décennies.

À quel moment se manifeste la problématique de l’identification ?

L’arrêt 168-13 de 2013, pris par la Cour constitutionnelle dominicaine, faisait partie d’une politique migratoire pour contrôler le nombre de ressortissant·es haïtien·nes sur son territoire. Il dénationalise des personnes qui sont nées en République dominicaine alors que la constitution prévoit la nationalité pour toutes les personnes qui sont nées sur le territoire. C’est là que l’État haïtien a réagi avec le Programme d’identification et de documentation des immigrés haïtiens en République dominicaine (PIDIH).


Peux-tu développer les problèmes que ça représente pour les migrant·es ou supposés tel·les ?

Au delà des documents d’identification que l’État des personnes ressortissantes doit démontrer, l’État dominicain demandait un reçu de supermarché qui a un numéro d’identification fiscale, pour prouver qu’elles achètent dans un magasin dominicain ; il fallait aussi fournir un document signé par les voisins d’habitation. Ensuite il fallait que la personne migrante donne une attestation bancaire, pour prouver une épargne, mais tout cela implique une certaine circulation légale alors que l’immigré·e haïtien·ne qui est sans papiers agit dans le secteur informel. Les estimations sont de 300 000 Haïtien·nes en République dominicaine, parmi lesquel·les 200 000 n’ont pas de papiers. Les immigré·es haïtien·nes constituent 85 % de la communauté immigrée en République dominicaine. Le plus gros souci du plan est que, même en apportant tous ces documents, ceci n’entraîne pas la reconnaissance par l’État dominicain des personnes migrantes. Parce que le plan consiste avant tout en une politique de déportation.

Cet arrêt a provoqué beaucoup de remous dans la communauté internationale.

Du côté haïtien, il y a en premier lieu un problème de compétences, les personnes qui devaient récolter les informations des personnes migrantes ont été formées sur place, sur le tas, ensuite il y a un problème de corruption. Il avait été prévu 2 millions de dollars américains pour couvrir le programme, seulement 10 000 ont été dépensés. Les personnes migrantes ont dû payer l’État haïtien (via des pots-de-vin de 100 à 500 pesos aux agents) et des particuliers pour avoir les documents et faire avancer leurs dossiers. L’argent que les personnes migrantes devaient payer n’a pas été budgétisé, on ne sait pas où est passé cet argent.

On a reçu ce cas ici au BAI (Bureau des avocats internationaux), d’un groupe de personnes issues de l’Union des travailleurs de canne agricoles. Des personnes migrantes voulaient une restitution de l’argent donné à l’État.


Quelles sont les plaintes précises concernant des violations des droits humains ?

Des personnes ont été délogées, elles se sont installées dans des zones sans confort, l’accès à l’alimentation et à l’eau est très difficile. Il y a 144 points frontaliers qui forment des camps de migrants et lieux de passage, parmi ceux-ci il n’y en a que trois qui sont officiels et contrôlés. Dans les autres, il y aurait de la contrebande, du trafic d’êtres humains et d’organes.

Article extrait du magazine AVP - Les autres voix de la planète, « Dettes & migrations : Divisions internationales au service du capital » paru en mai 2021. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.

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Notes
[1] Voir Sucre Amer, de Maurice Lemoine, l’Harmattan, 1981

Auteur.e

Robin Delobel Permanent au CADTM Belgique

Robin Delobel

Auteur pour le CADTM.

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