Tiré de The Breach
14 novembre 2025
Paula Kielstra aimait son travail à Bibliothèque et Archives Canada, mais lorsqu’elle a reçu une lettre l’informant que les postes de son unité seraient touchés par une vague de compressions budgétaires fédérales, elle s’est portée volontaire pour être licenciée.
Cette conseillère politique et mère de deux enfants a déclaré que cette « décision très difficile » avait plongé sa famille dans une situation financière pénible, mais qu’elle lui avait donné la possibilité de soutenir son fils ayant des besoins particuliers.
Mme Kielstra n’est qu’une des 10 000 employé·es fédérales qui ont perdu leur emploi dans le cadre des compressions budgétaires du gouvernement Trudeau, une série discrète de « réajustements de la main-d’œuvre » qui a débuté l’année dernière et se poursuit dans tous les ministères.
Aujourd’hui, Mark Carney amplifie considérablement ces réductions en dévoilant dans le budget de la semaine dernière un plan ambitieux visant à « redimensionner » la bureaucratie fédérale.
Pour y parvenir, Ottawa a l’intention de supprimer environ 10 % des emplois de la fonction publique fédérale, soit environ 30 000 postes supplémentaires d’ici la fin de 2029.
Pour ceux qui se trouvent dans le collimateur, l’impact humain a été immédiat et profond.
Les fonctionnaires qui s’expriment anonymement en ligne, en particulier sur le populaire canal Reddit r/CanadaPublicServants, qui compte plus de 100 000 membres, décrivent la confusion et l’anxiété qui règnent sur leur lieu de travail.
« C’est vraiment frustrant, car de nombreux fonctionnaires ont voté pour Carney en pensant que leurs emplois seraient mieux protégés avec un programme libéral plutôt que conservateur », a déclaré Kielstra à The Breach. « Il y a un sentiment de trahison dans le fait que certaines politiques, en particulier les dépenses militaires et de défense, soient prioritaires par rapport à la fonction publique qui fournit tant de services essentiels. »
Le gouvernement a proposé une option de « départ volontaire » aux employé·es permanent·es à temps plein touché·es par les licenciements, leur permettant de bénéficier d’une indemnité calculée en fonction de leurs années de service.
Bien que le gouvernement affirme vouloir réduire au minimum les licenciements grâce aux départs volontaires et à une prime de départ à la retraite anticipée de 1,5 milliard de dollars, l’ampleur des coupes signifie que des milliers de fonctionnaires perdront tout de même leur emploi.
Les gestionnaires ne savent toujours pas quels programmes seront supprimés, et ces primes de départ à la retraite anticipée, bien qu’elles semblent généreuses sur le papier, laisseraient tout de même beaucoup de gens dans le besoin.
Même celleux qui sont éligibles à ces mesures incitatives affirment que le calcul ne tient pas la route : les pensions restent liées aux années de service, et la plupart des travailleuses et travailleurs n’ont tout simplement pas les moyens de prendre une retraite anticipée dans le contexte économique actuel.
Les ministères ont reçu pour instruction de se préparer à une « rationalisation des opérations » et à une « rationalisation des programmes », des euphémismes bureaucratiques qui, dans la pratique, se traduiront par une réduction du personnel et une diminution des services offerts aux Canadien·nes.
Cela ne fera qu’aggraver la situation des Canadien·nes qui tentent d’accéder aux pensions, à l’assurance-emploi et aux passeports. Chaque poste supprimé se traduit par des délais d’attente plus longs, des retards plus importants dans le traitement des demandes d’immigration et des permis, moins de personnes pour corriger les erreurs et une diminution des services offerts aux Canadien·nes qui dépendent quotidiennement d’une multitude de programmes.
L’ironie de cette réduction des effectifs n’a pas échappé aux observateurs et observatrices. Il y a quelques mois à peine, les libéraux ont repris le siège du chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, dans la région d’Ottawa, en partie en avertissant que son projet de réduire considérablement la fonction publique aurait des conséquences désastreuses sur l’économie de la région.
Les propositions de M. Poilievre étaient largement considérées comme le reflet de l’effort conjoint de Donald Trump et d’Elon Musk pour réduire drastiquement les effectifs de la fonction publique fédérale américaine, motivé par la même idéologie qui considère la réglementation comme une « bureaucratie », l’aide étrangère comme « faisant passer l’Amérique au second plan » et les fonctionnaires comme des « élites libérales » déconnectées de la réalité.
Aujourd’hui, Carney promeut un programme d’austérité comprenant bon nombre de ces mêmes mesures. La seule différence semble résider dans la rhétorique utilisée pour annoncer la mauvaise nouvelle.
Des coupes déguisées en compassion
L’expérience de Kielstra rejoint celle d’autres personnes qui ont déjà perdu leur emploi. Un ancien employé de l’Agence du revenu du Canada (ARC), licencié en avril 2024, a décrit ces coupes comme soudaines et démoralisantes, ayant un impact important sur la prestation des services.
« Cela signifie des retards », a déclaré l’ancien employé, qui a demandé à ce que son nom ne soit pas divulgué. « Nous gérions les informations relatives aux projets informatiques et d’infrastructure, comme les pannes prévues et imprévues ou les consolidations de bases de données à long terme. Quand quelque chose se produit soudainement, vous laissez tout tomber pour vous concentrer sur cela, ce qui repousse tout le reste. »
Ils ont déclaré que les licenciements avaient été programmés pour empêcher les travailleuses et les travailleurs, dont beaucoup avaient été embauché·es lors d’une vague d’embauche pendant la COVID, de devenir permanent·es.
« Dans mon poste, on passe à un emploi permanent à temps plein après trois ans », a déclaré l’ancien employé. « Les embauches pendant la COVID atteignaient ce seuil, et ils ont mis fin à de nombreux contrats prématurément pour éviter les conversions. On nous a dit qu’il s’agissait d’une « réaffectation des services gouvernementaux », mais cette formulation était trompeuse : personne ne s’attendait à de véritables licenciements. On avait l’impression que ces euphémismes étaient utilisés pour dissimuler ce qui se passait réellement. »
Ce fonctionnaire, qui est entré dans la fonction publique grâce au Programme fédéral d’expérience de travail étudiant (PFETE), a déclaré que cette expérience avait déçu de nombreux et nombreuses jeunes employé·es. « En tant que jeune Canadien, je pensais pouvoir faire carrière dans la fonction publique », a-t-il déclaré. « Je suis passé à un emploi officiel après avoir obtenu mon diplôme, puis j’ai été licencié six mois plus tard dans le cadre de cette « stratégie de réduction des coûts ». C’est démoralisant, surtout quand on apprend que les cadres ont encore reçu des primes l’été dernier alors que nous avons été licenciés. »
Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, insiste sur le fait que le gouvernement fera preuve de « beaucoup de compassion » dans la gestion des licenciements, une distinction qui ne rassure guère les travailleurs et travailleuses qui vont désormais devoir entrer sur le marché du travail dans une économie instable.
Pour des milliers de personnes travaillant dans la région de la capitale nationale Ottawa-Gatineau, où plus de 20 % de la population active occupée travaille dans l’administration publique, l’impact sera dévastateur.
« Réduire notre capacité à accomplir notre travail signifie que le Cabinet reçoit des conseils moins avisés », a déclaré Nathan Prier, président de l’Association canadienne des employé·es professionnel·les (ACEP), un syndicat qui représente 28 000 employé·es fédéraux, notamment des économistes, des analystes politiques, des chercheurs et chercheuses, des traducteurs et traductrices, des statisticien·nes et des interprètes. « Beaucoup de personnes intelligentes qui se sont spécialisées et ont acquis une connaissance approfondie d’un secteur ou d’un programme sont simplement écartées en raison d’un objectif d’austérité arbitraire. »
« C’est Mark Carney qui a déclaré pendant la campagne électorale qu’il n’y avait pas de libertarien·nes en temps de crise. Mais ici, nous nous contentons de faire porter le déficit aux fonctionnaires, alors que ce ne sont pas elleux qui l’ont causé. Le gouvernement fait des promesses aux Canadien·nes qu’il ne peut pas tenir en raison de ses réductions d’impôts massives. »
M. Prier a déclaré que la dépendance croissante du gouvernement fédéral à l’égard des sous-traitants a sapé les capacités institutionnelles et le moral. Cette préoccupation est étayée par des données : en 2023-2024, Ottawa a dépensé 20,7 milliards de dollars pour l’externalisation, contre 14,7 milliards seulement trois ans plus tôt. Mais une augmentation des dépenses en services externalisés ne signifie pas pour autant que davantage de travail est accompli. Un rapport publié en janvier 2025 par le directeur parlementaire du budget a révélé que dans quatre grands ministères, dont Emploi et Développement social Canada (EDSC) et Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC), les services informatiques externalisés coûtaient entre 22 et 26 % plus cher que s’ils avaient été réalisés en interne.
Les coûts de l’austérité en matière de race et de genre
De nombreux ministères sont encore sous le choc des récentes coupes budgétaires de l’ère Trudeau. L’Agence du revenu du Canada (ARC) a perdu près de 7 000 postes cette année, ce qui a mis à rude épreuve les centres d’appels fiscaux et les bureaux des prestations. L’EDSC a également subi des pertes cumulées, tandis que Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a supprimé près de 2 000 emplois lors de la dernière vague de licenciements, une mesure qui coïncide avec le virage à droite du Canada en matière d’immigration ainsi qu’avec les coupes dans l’aide étrangère et l’aide humanitaire internationale.
L’impact de ces pertes ne sera pas ressenti de manière uniforme. Selon une analyse récente de David Macdonald et Katherine Scott pour le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), les réductions de personnel prévues par le gouvernement toucheront de manière disproportionnée les femmes, les travailleurs et travailleuses racialisé·es et autochtones, ainsi que les employé·es en situation de handicap.
Des ministères tels que l’EDSC, les Services aux Autochtones et l’IRCC, qui emploient la plus forte proportion de femmes, d’Autochtones, de travailleurs et travailleuses racialisé·es et de personnes en situation de handicap, sont également concernés par les coupes budgétaires. Par ailleurs, à la GRC et à l’Agence des services frontaliers du Canada, qui emploient une proportion plus faible de femmes et de travailleurs et travailleuses racialisé·es, Carney prévoit de créer 1 000 nouveaux postes de policiers et policières et 1 000 autres postes d’agentes et d’agents frontaliers.
La CCPA met en garde contre le fait que ces coupes risquent de réduire à néant des décennies de progrès en matière d’emploi et d’équité salariale, érodant ainsi l’un des rares domaines dans lesquels le gouvernement fédéral a toujours été à l’avant-garde du marché du travail en général.
Le départ prématuré de fonctionnaires chevronné·es et en milieu de carrière privera également la bureaucratie fédérale des connaissances institutionnelles accumulées au fil des décennies. Cette expérience créera probablement des lacunes importantes en matière d’expertise qui seront difficiles à combler. Cette perte de mémoire institutionnelle menace non seulement la « productivité » tant vantée par les libéraux, mais aussi la capacité des ministères à réagir aux crises et à assurer la continuité de la prestation des programmes.
Lorsque la prestation des services faiblit, cela frustre les personnes qui ont recours aux programmes et aux services et érode la confiance dans les institutions publiques dont dépendent les Canadien·nes. Chaque retard, chaque erreur ou chaque appel sans réponse alimente l’impression que le gouvernement n’est pas en mesure de répondre aux besoins fondamentaux. Cette insatisfaction s’autoalimente : l’affaiblissement des services publics sape la confiance dans le système, créant une boucle de rétroaction que les gouvernements peuvent exploiter pour justifier des coupes encore plus importantes à l’avenir.
Sous la direction de Carney, l’accent est mis sur les résultats, et non sur la reconstruction. Dans la pratique, cela signifie exiger des ministères qu’ils « fassent plus avec moins », un mantra d’austérité familier déguisé en mesure de modernisation.
La première vague de suppressions touchera les postes « à durée déterminée », « occasionnels » et étudiants qui constituent des points d’entrée pour les jeunes, en particulier les diplômé·s en sciences humaines et sociales qui espèrent mettre un pied dans la fonction publique fédérale. Ces postes à court terme et temporaires sont généralement les premiers à disparaître lors d’une réduction des effectifs.
« Redimensionnement » de la fonction publique ?
La taille de la fonction publique fédérale est depuis longtemps un sujet politique brûlant. Sous Stephen Harper, la fonction publique a considérablement diminué au cours des dernières années du gouvernement, les réductions budgétaires et le gel des embauches ayant vidé les ministères de leur substance.
Les syndicats du secteur public ont fait valoir que l’augmentation de plus de 100 000 fonctionnaires sous le gouvernement Trudeau n’était qu’un effort pour reconstruire les capacités et rétablir les services après des années d’austérité.
Mais si l’on mesure la taille du gouvernement par rapport à la population totale du pays, ce qui est une façon plus précise d’évaluer son impact, on obtient une image très différente. Mesuré de cette manière, l’État fédéral a en fait atteint son apogée au début des années 1980. Puis, avec l’ascendant du néolibéralisme, les coupes budgétaires successives des années 1980 et 1990 ont progressivement réduit sa taille.
Vu sous cet angle, les libéraux de Trudeau n’ont fait qu’interrompre une tendance vieille de plusieurs décennies vers un gouvernement plus petit, sans toutefois le ramener à son niveau pré-néolibéral.
En effet, même avec cette expansion, la proportion d’employé·es fédéraux par rapport à la population canadienne reste inférieure à ce qu’elle était au début des années 1980, lorsque la fonction publique représentait près de 1 % de la population.
La fonction publique fédérale a augmenté en chiffres absolus depuis 2015, mais en pourcentage de la population canadienne, elle reste plus petite qu’au début des années 1980, ce qui souligne une érosion à long terme des capacités gouvernementales.
« Il n’y a pas de « taille idéale » pour la fonction publique », a déclaré M. Prier. « C’est un terme qui n’a aucun sens. Si vous faites des promesses aux Canadien·nes, quelqu’un doit faire le travail. Ce devrait être des fonctionnaires de carrière dans lesquel·les vous investissez réellement afin qu’ils et elles puissent surmonter des crises comme celle-ci la prochaine fois qu’elle se présentera. »
Derrière le discours officiel de « rationalisation », les travailleuses et les travailleurs ont l’impression d’un retour aux niveaux d’effectifs d’avant la pandémie, un cycle d’austérité qu’ils ont déjà connu, mais cette fois sous un gouvernement qui semblait promettre quelque chose de différent.
Pour Carney, ces coupes sont présentées comme une correction nécessaire après des années de dépenses galopantes ; pour celleux qui travaillent dans la fonction publique, elles marquent le retour à une époque d’incertitude, d’attrition et de démoralisation que beaucoup pensaient enfin révolue.
« Il est tout à fait clair que mes collègues vivent beaucoup d’inquiétude et d’anxiété. C’est une période très stressante, où l’on doit faire face à l’insécurité de l’emploi alors que l’instabilité économique règne tout autour de soi », a déclaré M. Kielstra.
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