Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

"Ils ont voté et puis... après" - Léo Ferré

Un certain Coluche, regretté humoriste français a dit, dans les années 70, alors qu’il était candidat à l’élection présidentielle en France que : " Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit". Encore aujourd’hui, voire plus qu’avant, je crois que cette phrase garde tout son sens.

Ainsi, au moment où vous lirez ces lignes, la population du Canada aura fait son choix quant au parti politique qui gouvernera le pays. Au terme de ce long, trop long exercice que d’aucuns osent encore qualifier, le plus sérieusement du monde, de démocratique, serons-nous bien ou mieux représentés à Ottawa ? Les discours plats, sans envergure, la partisanerie omniprésente, l’usage inconsidéré des sondages, qui font en sorte de dédouaner les gens de penser, de réfléchir, de s’informer, le concours de popularité des seuls chefs, les « pubs » négatives d’un ennui mortel, le tout relayé par une presse complaisante tout ce cirque aura, une fois de plus, dégoûté un nombre grandissant de gens de la chose politique.

Le pouvoir d’agir

Donc, les hommes et les femmes qui siégeront au Parlement pourront-ils agir dans l’intérêt commun ou regarderont-ils encore passer la parade...du tout à l’économie, sans pouvoir rien n’y faire ? Nous savons pertinemment que c’est un petit groupe de nantis, ceux qui détiennent les cordons de la bourse et qui gravitent dans les hautes sphères de la finance mondialisée qui tirent les ficelles du jeu. Les nouveaux députés ne seront-ils, comme c’est de plus en plus le cas, que de simples figurants, voire des « guignols utiles » d’un mauvais vaudeville dont le scénario leur échappe ? Quel pouvoir auront-ils pour véritablement changer la vie en société, pour réduire les inégalités criantes, pour s’attaquer à la pauvreté, pour instaurer plus de justice quand on sait que la plupart des décisions quant à « la marche des affaires » dans nos sociétés se prennent dans les officines des banques et des grands conglomérats industriels et financiers qui dictent à la gent politique ce qu’elle peut et, surtout, ce qu’elle doit faire ? Quel poids a la voix des citoyens ordinaires et les députés sensés agir dans leur meilleur intérêt face à cette oligarchie qui agit derrière des portes closes, qui n’a jamais été élue mais qui fraye inlassablement avec les politiciens ?

Le fait d’envoyer au Parlement des femmes et des hommes qui, pour certains, ont certes de bonnes intentions, suffira-t-il à diminuer le cynisme grandissant d’une majorité de citoyens qui voient, élection après élection, à tous les niveaux de gouvernement, les politiciens revenir sur leurs engagements et promesses et parfois carrément faire autre chose, voire le contraire de ce qu’ils avaient promis de faire, la main sur le cœur ? Les lois votées seront-elles, comme c’est la norme aujourd’hui, davantage le résultat des campagnes de lobbying de puissants groupes d’intérêt de tous genres qui, monnayant des contributions aux caisses électorales des partis, font pression sur les élus et récoltent le fruit de leurs « investissements » ?

Le manque de vision

Ce portrait peu reluisant, j’en conviens, soulève la question on ne peut plus sérieuse du manque évident de vision de la part de la classe politique d’aujourd’hui. Où sont les projets de société qui vaillent, des projets rassembleurs, hormis ceux qui s’attardent au « tout à l’économie », au seul souci de créer des emplois et de balancer les colonnes de chiffres afin d’alimenter un capitalisme débridé ? À peu près rien sur l’éducation, la santé, la culture. C’est cette mentalité affairiste qui nous vaut les politiques dévastatrices d’austérité économique qui sont en train de liquider des pans entiers de mesures sociales qui assuraient une certaine équité entre les classes car oui, celles-ci existent encore bel et bien. Puis, quel gouvernement va, toutes affaires cessantes, oser s’attaquer, sans faux-fuyants, résolument, au scandale des milliards qui se cachent dans les paradis fiscaux et qui nous grèvent des moyens pour réduire les écarts entre riches et moins riches. Et tout cela s’opère, le plus souvent, au mépris de l’environnement qui, jour après jour, en subit les contrecoups et court à sa perte.

Le rôle des médias

Et que dire du rôle des médias dits « grands publics » dans ce triste état de faits, de ces conglomérats qui carburent aux publicités débilitantes et au divertissement abrutissant ? Leur complaisance, leurs questions en surface, leur refus de creuser les enjeux, clips de 30 secondes obligent, leur alignement sur l’idéologie dominante du moment, leur manque de perspective, leurs indignations ciblées, la plupart du temps contre les forces progressistes, tout cela fait en sorte de maintenir la majorité silencieuse dans ce dit silence qui fait si bien le jeu des forces au pouvoir. Quand on n’a pas idée de ce qui se trame dans notre dos, on ne peut pas réagir. Aussi, il faut voir ces insignifiants « Vox Pop » avec des citoyens glanés au hasard pour réaliser à quel point la majorité de la population est mal informée, analphabète politiquement, peu ou pas au fait des véritables enjeux. Et c’est ainsi qu’elle va voter, quand elle y va, le plus souvent sans vraiment savoir de quoi il en retourne...

J’oserais même dire que les médias dits « grand public », faisant constamment appel à la même coterie d’analystes et de commentateurs inféodés au système sont, de plus en plus, complices de l’état délétère de notre soi-disant démocratie. Leur « ronron » insignifiant, leurs analyses bancales, leur insistance à ne traiter que des petites « stratégies politiciennes », au détriment des idées, leur incapacité à poursuivre les politicards jusque dans leurs retranchements, tout cela contribue à nous plonger dans un profond sommeil citoyen. Il est devenu impérieux, dans ce paysage désolant, d’ aller chercher une information pertinente ailleurs, auprès d’autres sources que celles de ces journaux, télévisions et radios « assis » sur leurs visions étriquées, voire d’en créer de nouvelles. Il en va d’une véritable démocratie, pas de ce succédané actuel qui n’en a que le nom...

Ainsi pourrons-nous peut-être un jour ne pas « gagner nos élections », expression des plus futiles, mais avoir un vrai pouvoir démocratique, pour et par le peuple. C’est ce que je nous souhaite de tout cœur.

Michel Saint-Laurent

Ile de la Madeleine

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