Édition du 16 avril 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Indépendance et socialisme : un couple qui ne va pas de soi

C’est devenu un lieu commun au sein de la gauche d’associer souveraineté du Québec et une forme ou une autre de socialisme. Cette manière de voir les choses a longtemps justifié "l’appui tactique" d’une large frange de la gauche au Parti québécois.
La souveraineté, argumentait-on en substance, rendrait enfin possible une politique d’égalité sociale entièrement définie chez nous puisque l’État du Québec détiendrait enfin tous les pouvoirs nécessaires à l’établissement d’un authentique socialisme sans devoir tenir compte de la présence (et de la préséance) souvent encombrante de l’État fédéral canadien.
Ceci est vrai en théorie mais en pratique, on passe sous silence (ou on ne soucie pas) des obstacles qui se dressent devant l’accession du Québec à sa souveraineté, surtout de la longue et cahoteuse période de transition qui suivrait la victoire éventuelle du OUI à l’indépendance. Pour bien en comprendre les tenants et aboutissants, la "realpolitik" s’impose. Bref, il faut regarder la réalité bien en face. Le tableau n’est pas joli à contempler.
Le Québec occupe une position stratégique au sein de la fédération canadienne sur bien des plans, tant celui de la géographie (c’est la province la plus vaste) que de la population (c’est la plus peuplée après l’Ontario voisine) ; la seconde ville en importance au pays s’y trouve (Montréal, l’ancienne métropole) en face de laquelle passe une voie de circulation maritime vitale pour le commerce canadien, la Voie maritime du Saint-Laurent. Québec, autre port d’importance niche à l’entrée de la vallée du Saint-Laurent. L’essentiel du fleuve traverse la province française et il donne accès à l’Atlantique. L’économie et le commerce ontariens en dépendent largement pour ce qui est des liens avec l’Union européenne.
Ottawa (et indirectement Washington) ont tout intérêt au maintien de la structure politique et territoriale actuelle du Canada. Ajoutons que toute une partie de la classe politique francophone a fait à la longue son nid dans la capitale fédérale, sa position, son influence et ses revenus dépendent du maintien du régime fédéral. On remarque aussi chez elle un fort attachement sentimental au Canada. Inutile d’insister sur l’opinion canadienne-anglaise, nécessairement très nationaliste, ce qui la porte à défendre becs et ongles le Canada sous sa forme présente.

Il découle de cet exposé sommaire que les obstacles sur la route de l’indépendance du Québec sont nombreux, aigus et redoutables. L’affirmer ne revient pas à tomber dans le terrorisme psychologique mais à constater froidement les faits. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Advenant une victoire du OUI à la souveraineté (association ou pas), tout d’abord elle risquerait d’être obtenue à l’arraché, ce qui donnerait des prétextes aux fédéralistes (tant francophones qu’anglophones) pour en contester la légitimité
.
Supposons que se trouve alors au Québec un gouvernement de coalition solidaro-péquiste, dominé par Gabriel Nadeau-Dubois et Paul Saint-Pierre Plamondon. S’ouvrirait la fameuse période de transition marquée par des négociations houleuses avec le gouvernement en poste à Ottawa, peu importe sa couleur politique.

Les points en litige ne manqueraient pas : la question de l’intégrité territoriale de l’entité québécoise, pour Ottawa celle des liens à maintenir entre l’Ontario à l’ouest et les Provinces maritimes à l’est, la renégociation des accords commerciaux et financiers avec le Canada et les États-Unis (ce qui aurait d’importantes répercussions sur les marchés montréalais, torontois et new-yorkais) et bien d’autres problèmes plus limités mais délicats.

Il est illusoire de croire (et irresponsable de laisser penser) que la classe politique fédérale et le Canada anglais laisseraient partir le Québec de bonne grâce.

Le scénario le plus probable est le suivant : Ottawa ferait traîner les choses en longueur dans l’espoir de gagner du temps et de lasser les Québécois et Québécoises. Il mettrait aussi tout en oeuvre pour que le gouvernement souverainiste à Québec soit battu au scrutin suivant et qu’une équipe fédéraliste le remplace, ce qui à ses yeux, règlerait enfin le problème. Si, contre toute attente, l’électorat québécois réélisait le gouvernement Dubois-Plamondon, le fédéral se résignerait sans doute à reprendre les négociations. Pour cela, il faudrait que Québécois et Québécoises fassent preuve de beaucoup de ténacité et de courage ; ils finiraient par arracher le morceau mais au prix de sacrifices économiques et financiers considérables. 

En effet, pour absorber les coups de boutoir d’Ottawa et sauvegarder les équilibres financiers élémentaires, le gouvernement indépendantiste d’une république du Québec en devenir n’aurait d’autre choix que de pratiquer une politique d’austérité à une échelle encore jamais vue. Il faut se rendre compte que les intérêts en jeu pour Ottawa sont énormes. Il ne ferait pas de cadeaux à la "Belle province". Bien entendu, des deux côtés (Ottawa et Québec), on devrait faire des concessions, mais plus du côté québécois que "canadian" (le rapport de forces étant ce qu’il est...). 

Il s’ensuit que des politiques sociales expansives se feraient attendre longtemps, faute de moyens. On devrait au contraire se serrer la ceinture.
 
De plus, se poserait le problème de l’intégrité territoriale du Québec. Surtout si les libéraux étaient au pouvoir à Ottawa, ils avanceraient une idée bien trudeauiste : au nom de la démocratie, ils exigeraient que les régions du Québec ayant opté majoritairement pour le NON à la souveraineté aient le droit de continuer à faire partie de la fédération canadienne ; donc, bien des contestations territoriales à l’horizon et qui, à la limite, en mettant les choses au pire, pourraient déboucher sur une guerre civile.

Ensuite, se pointerait la question amérindienne. On sait que la grande majorité des Amérindiens et Amérindiennes sont fédéralistes et qu’ils ont voté NON à la souveraineté, tant en mai 1980 qu’en octobre 1995. Il en irait ainsi lors d’un troisième référendum. Or, sur le plan international, avec la montée justifiée mis pas toujours bien informée du courant indianiste, la cause amérindienne est intouchable. Évidemment, Ottawa ne se priverait pas de l’utiliser pour dénigrer les "séparatisses" réputés faire fi de la volonté des Premières Nations.
Comme pour les régions ayant majoritairement opté pour le NON, les Amérindiens et Amérindiennes se verraient reconnaître le droit de demeurer au sein du Canada ; leurs réserves formeraient comme autant de petites enclaves fédérales au sein de la nouvelle république du Québec. 

Tous ces problèmes entraînent d’autres sous-problèmes dont le règlement s’étendrait sur des années.

La direction du gouvernement souverainiste, qu’elle soit dominée par Nadeau-Dubois et Plamondon ou d’autres leaders aurait-elle les reins assez solides et la force de caractère voulue pour conduire le processus indépendantiste à son terme ? On n’en sait rien, mais le Québec n’est guère préparé en ce moment à affronter ce genre de situation.

Le courant souverainiste subit une baisse de ferveur notable par les temps qui courent ; cela prélude-t-il à sa disparition ou connaîtra-t-il un rebond ? Le fait est que Québec solidaire n’en parle guère et met plutôt l’accent sur son programme social. Le Parti québécois a bénéficié lors du dernier scrutin d’une étonnante remontée, qui semble se poursuivre mais à 18% d’intentions de vote révélées lors du plus récent sondage, il n’est pas encore dans la zone "payante" (20%) qui autorise certains espoirs. Quand on pense qu’il a déjà obtenu 49% des voix en avril 1981... Il mise clairement sur l’indépendance et la social-démocratie pour regagner de la crédibilité auprès des électeurs et électrices, mais il a encore du chemin à faire pour devenir une alternative au gouvernement caquiste. 

Les deux formations politiques devront clarifier une question centrale : donnent-elles priorité à la lutte pour l’indépendance ou pour le socialisme ? Dans le le premier cas, il faut être conscient qu’elle prendra beaucoup de place et ce, qu’on le veuille ou non, au détriment de politiques redistributives. Ce serait d’autant plus vrai si l’adhésion au projet souverainiste recueillait l’assentiment d’une majorité d’électeurs et d’électrices lors d’un hypothétique troisième référendum. Les exclus de notre société (chômeurs, assistés sociaux, travailleurs à faible revenu et à statut précaire) n’ont aucune garantie que leurs intérêts économiques seront sauvegardés quand viendraient les heures périlleuses des négociations avec Ottawa. L’accès à l’indépendance ne se conçoit pas en dehors d’un environnement social et économique concret. 
La période de transition exigerait énormément de sacrifices de la part de la population ; les divisons sociales et politiques se creuseraient comme toujours en pareil contexte.
Comme le faisait remarquer avec justesse le défunt Pierre Bourgault durant la décennie 1970, "Le Parti québécois a le devoir de ne rien cacher à la population." Un avertissement qui vaut toujours pour les indépendantistes d’aujourd’hui, qu’ils soient solidaires ou péquistes. Mais ceux-ci ont-ils l’étoffe d’un Pierre Bourgault ou d’un René Lévesque ? 

Jean-François Delisle

  

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