Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Jacobin, la gauche US, Sanders et le Parti Démocrate

Pour la plupart des soutiens de gauche de Sanders, il s’agissait d’une stratégie d’entrisme pour pouvoir ensuite faire « une rupture violente » en attirant les plus progressistes des démocrates vers DSA (Démocrates Socialistes de USA) .

photo et article tirés de NPA 29

Cependant, et alors même que Sanders, après avoir déclaré forfait avant même la fin des primaires, vient d’annoncer son soutien à Biden dans une sorte d’union sacrée contre la pandémie et la crise économique qui s’annonce, le tout mis en scène dans un live stream des plus atterrant de platitude, se retrouvent à faire allégeance au Parti Démocrate. Exit, la stratégie de « rupture violente » ou « dirty break » ?

Le parti démocrate est un des plus vieux partis bourgeois. Il a bien mérité son sobriquet de « cimetière des mouvements sociaux ». Depuis des générations, ce parti a coopté les mouve-ments oppositionnels en intégrant les représentant.e.s des opprimé.e.s dans le régime du capitalisme états-unien.

Personne à gauche ne peut prétendre ne pas avoir été prévenu des dangers d’être assimilé.e par le Parti Démocrate. Pourtant, la campagne ambiguë de Sanders, défiant la caste dirigeante d’une part, mais profitant de l’opportunité d’attirer des millions de nouveaux.elles électeurs et électrices vers le Parti Démocrate d’autre part, avait relancé le traditionnel débat, à savoir si tout cela ne pourrait pas être différent cette fois-ci.

Alors que le Parti Démocrate a tout mis en place, déployant son arsenal anti-démocratique à l’encontre de Sanders, et que celui-ci réitère son engagement à soutenir le.a candidat.e désigné.e par la convention démocrate qui devrait se réunir cet été, à l’issue de la primaire, les problèmes que sa campagne soulève pour les socialistes deviennent de plus en plus urgents.

Qu’est-ce que c’est que cette « rupture violente » ?

La gauche états-unienne a depuis longtemps été divisée sur la question de savoir quelle politique mener vis-à-vis des Démocrates.

Devrions-nous être actif.ve.s de l’intérieur du parti ; une idée défendue, entre autres, par les staliniens du Parti Communiste des USA et par Michael Harrington, fondateur de DSA ; ou devrions-nous nous efforcer de construire un parti de la classe ouvrière, indépendant des deux partis du patronat, en l’occurrence le Parti Démocrate ?

Jacobin, qui est bien plus qu’un simple magazine, organise l’une des tendances les plus actives au sein de DSA et dont l’influence est, aujourd’hui, très importante au sein des franges les plus progressistes de la jeunesse aux Etats-Unis, soutient la théorie d’Eric Blanc, ancien socialiste révolutionnaire, et qui semblait offrir un compromis : la théorie de la « rupture violente » ou « dirty break », en anglais.

L’idée était que les socialistes pourraient faire campagne pour le Parti Démocrate tout en préparant la construction d’un parti des travailleur.euse.s socialistes pour un futur proche. Pour Seth Ackerman, cela devait être l’équivalent électoral de la tactique de guerre de guérilla, avec comme objectif de détruire la machine Démocrate.

Cette position a toujours semblé problématique : quelle raison pousse à croire qu’un appareil capitaliste financé par des milliards de dollars attendrait passivement et permettrait que des socialistes fissurent sa base électorale ?

Il est pourtant clair que des personnalités emblématiques de la gauche du Parti Démocrate comme Alexandria Ocasio-Cortez, représentante à la Chambre ou Sanders ne sont pas engagé.e.s dans cette stratégie. Ne devraient-ils pas faire partie du plan pour que celui-ci fonctionne ?


De plus, Sanders a convaincu des millions de personnes que le socialisme n’était rien d’autre, selon lui, que du libéralisme interventionniste, à l’image du New Deal de F.D.Roosevelt. Que pourraient dire à ces millions de gens les soutiens socialistes de Sanders ? « On vous a affirmé que le socialisme c’était Bernie, alors qu’en réalité, le socialisme c’est l’abolition de la police, l’expropriation des capitalistes et mettre les moyens de production sous contrôle ouvrier ». Cela n’aurait pas de sens.

En rupture avec la stratégie de rupture ?

Il y a quelques semaines, Jacobin proclamait de manière triomphante que le Parti Démocrate était « désormais le parti de Sanders » et vraisemblablement celui de Jacobin par extension. De nombreux.euses auteur.rice.s de Jacobin soutenaient que la direction du parti n’avait pas les moyens d’arrêter la « vague Sanders ».

Il apparaît désormais clairement que ce plan ne s’est pas déroulé comme prévu. Avec la débâcle des primaires en Caroline du Sud et de celles qui ont suivi, le candidat a essuyé défaite sur défaite. Par ailleurs, pour en revenir à la « rupture violente », s’il était si facile de s’imposer au sein du Parti Démocrate avec le programme de Sanders et de Jacobin, pourquoi serait-il nécessaire d’opérer cette rupture avec le parti ?

Kshama Sawant, l’une des neuf élu.e.s siégeant au Conseil municipal de la ville de Seattle et membre de Socialist Alternative, a utilisé son invitation à un meeting pour Sanders pour appeler à une rupture avec le Parti Démocrate.

Le Rédacteur en chef de Jacobin, Bhaskar Sunkara a répondu sur Twitter : « Je suis d’accord avec tout ce qu’elle dit et je l’adore, mais je ne suis pas sûr qu’il soit convenable que quelqu’un qui a été invité pour un événement en soutien à un candidat à l’investiture du parti ne se conforme pas aux attentes et parle de la nécessité d’un nouveau parti ». La rupture qu’il prépare est-elle donc tellement violente qu’il ne faudrait pas en parler ?

Il ne s’agit là que d’un exemple parmi d’autres qui explique pourquoi cette stratégie ne tient pas la route. Comment un socialiste pourrait-il avoir du succès dans un parti bourgeois et en même temps préparer une rupture ?

Bien au contraire, Sanders a toujours affirmé qu’il soutiendrait tout.e candidat.e élu.e à l’investi-ture démocrate ; de la même façon qu’Alexandria Ocasio-Cortez a apporté son soutien au gouverneur de l’Etat de New York, Andrew Cuomo, en 2018, lors des élections de mi-mandat. La question reste entière quant à la réaction de Jacobin face au soutien de Sanders à Biden en cas de retrait.

Un autre article de Jacobin est consacré à l’idée que les socialistes ne devraient jamais rompre avec le Parti Démocrate, indépendamment du caractère anti-démocratique de ce parti : en d’autres termes Jacobin semble à présent être en rupture avec sa propre stratégie de rupture.

Les socialistes du Parti Démocrate espèrent certainement que la candidature de Sanders laissera derrière elle un mouvement qui constituerait une base pour faire de la politique. Mais est-ce que l’enthousiasme autour de la campagne d’Obama en 2008 a finalement débouché sur une base organisée pour faire vivre le socialisme ?

Bien au contraire, c’est une démoralisation profonde des forces vives qui a suivi l’échéance électorale. La démoralisation pourrait être pire cette fois dans la mesure où c’est l’idée même du socialisme qui est en jeu.

Au lieu de pousser la ligne du Parti Démocrate vers la gauche, le fantasme du « dirty break » ou de la « rupture violente » a, en réalité, renforcé une tendance de droite chez les socialistes.

(Résumé voir lien)

Les marxistes qui gravitent autour du magazine Jacobin de même que la direction de Democrat Socialists of America (DSA) ont depuis longtemps fait cause commune avec Bernie Sanders et d’autres candidat.e.s démocrates progressistes. Dans cet article, publié sur Left Voice, début mars, Nathaniel Flakin revient sur cette orientation de la gauche radicale états-unienne consistant à soutenir l’aile gauche du Parti Démocrate. A quel prix ? Le débat est d’autant plus d’actualité après le retrait de Sanders de la course à la primaire démocrate.

Trad. IK Nathaniel Flakin

https://www.revolutionpermanente.fr/

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