Édition du 6 décembre 2022

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Asie/Proche-Orient

L’Iran s’embrase, une féroce répression menace

Pour la septième journée consécutive, les manifestations se poursuivent dans 80 villes d’un bout à l’autre du pays. On compte déjà plus de 30 morts et des centaines de blessés. Les Gardiens de la révolution menacent d’intervenir, ce qui provoquerait un bain de sang.

Tiré de Médiapart.

Depuis son assassinat à Bagdad, en janvier 2020, sur ordre de Donald Trump, le général Qassem Soleimani, alors chef de la force Al-Qods, division extérieure des Gardiens de la révolution, avait acquis en Iran le statut de « prince des martyrs ». Sa photo a encore été brandie par le président Ebrahim Raïssi, pendant son récent discours à l’Assemblée générale des Nations unies, lorsqu’il a demandé à ce que les commanditaires de la frappe fatale soient traduits en justice.

Mais, dans son pays, la colère des protestataires n’en a cure. Au contraire, elle cible particulièrement l’officier, qui fut l’un des héros des batailles contre l’État islamique en Irak et en Syrie. Ses portraits sont incendiés dans les rues. Même à Kerman (est de l’Iran), sa ville natale, de jeunes manifestants ont grimpé sur des échafaudages afin de s’en prendre à son portrait, de la hauteur d’un immeuble, qu’ils ont lacéré, arraché, mis en pièces, puis incendié. Un acte qui équivaut à un crime aux yeux des autorités.

Aucun symbole de la République islamique n’échappe à la rage du mouvement de révolte qui en est à son septième jour et qui a été déclenché par le tabassage à Téhéran d’une jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini, par la police des mœurs, suivi par son décès trois jours plus tard. À croire que l’Iran s’est embrasé, du moins dans 80 villes saisies par la révolte. Celle-ci s’est propagée depuis le Kurdistan, où vivait Mahsa Amini, a gagné Téhéran, puis tout le pays.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, les manifestations ont continué, notamment à Téhéran, où un immense portrait à la gloire du Guide suprême, Ali Khamenei, a brûlé.

D’un bout à l’autre du pays brûlent les grands panneaux représentant les autres dignitaires, morts ou vivants, du régime, les drapeaux de la République islamique, les commissariats, en particulier à Mechhed, grande cité sainte aux huit millions de pèlerins annuels et ville de Raïssi. Brûlent aussi les banques, comme à Shirvan, les camions de la voirie ici et là, et les voitures de police, un peu partout, et même les bannières religieuses, célébrant le mois sacré de Moharam, comme à Téhéran. Brûlent également certaines ambulances, suspectées de cacher des agents du régime ou de servir à transporter des prisonniers et prisonnières, comme à Racht.

Brûlent enfin les hijabs, qui sont jetés dans des brasiers ou transformés en torche.

Une des vidéos les plus fortes, relayées par les réseaux sociaux, est celle d’une jeune femme debout sur une voiture tenant au bout d’une branche son foulard enflammé. D’autres photos montrent deux jeunes filles haranguant la foule depuis le toit d’une voiture de police dont les occupants ont fui.

Certaines images donnent l’impression que l’Iran est en guerre. Comme à Nizamabad, une ville très populaire de la banlieue de Téhéran, où les unités de voltigeurs affrontent des jeunes eux aussi à motocyclette, certains armés de couteaux et même de machettes. Ou à Ahwaz, dans le sud de l’Iran, à Tabriz, dans le nord, et dans plusieurs villes du Kurdistan, dont la grande ville de Sanandaj, où les affrontements avec des armes à feu ont fait plusieurs morts. Elles donnent l’impression d’être devenues des villes mortes.

Les brutalités sont terribles. Celles des forces de l’ordre sont connues : celles-ci ont montré leur aptitude à la violence lors de la répression des précédentes révoltes de 2017 et de 2019 – environ 1 500 morts, selon le bilan de l’agence Reuters. Mais, à présent, nombre de protestataires n’hésitent plus à lyncher les agents du régime qui tombent entre leurs mains, ce qui était encore impensable lors des grandes émeutes de 2010 qui ont fait suite à l’élection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, où l’on voyait des miliciens cernés se faire protéger par la foule. Dès lors, jour après jour, les manifestations apparaissent davantage comme des batailles de rue.

Jeudi soir, on comptait déjà, selon l’agence de presse Fars, proche des Pasdarans (Gardiens de la révolution), 17 tués, dont neuf bassidjis (miliciens). Mais des chiffres plus vraisemblables, dont ceux de l’ONG Iran Human Rights, installée à Olso, font état de plus d’une trentaine de décès, dont ceux de sept bassidjis.

Contacté à Téhéran, Mehdi S.*, qui avait milité à gauche pour la chute de Mohammad Reza Pahlavi, juge que les manifestations actuelles sont très différentes de celles de 1978-79, qui avaient conduit à la chute du Chah et à l’avènement de la République islamique. « Elles ont lieu surtout au centre de Téhéran, pas au nord, où vivent les gens aisés, ni au sud, où se concentrent les populations les plus pauvres. Elles touchent surtout les classes moyennes et sont loin d’être aussi massives que pendant la révolution islamique, où toutes les couches sociales étaient présentes. Le problème, aussi, c’est qu’elles n’ont pas le relais des mosquées comme à l’époque du Chah, lesquelles ont joué un rôle déterminant dans la victoire des révolutionnaires. »

Depuis Paris, le politiste Ahmad Salamatian, ancien député et vice-ministre des affaires étrangères au début de la République islamique, livre une analyse quelque peu différente : « C’est un embrasement total de l’Iran qui a surpris les forces de sécurité. Les manifestations sont réparties sur l’ensemble de Téhéran et sur tout le territoire d’une façon que l’on n’avait jamais vue auparavant, même sous la révolution islamique. Pendant celle-ci, leur cadence était très différente : elles montaient en puissance, s’arrêtaient, reprenaient dans une autre ville et ainsi de suite. Cette fois, elles sont extrêmement spontanées. Mais elles n’ont pas la même densité que celles de 2017, par exemple, où l’on avait vu jusqu’à 100 000 personnes, peut-être 200 000, dans les rues. À présent, on voit surtout des très jeunes gens, mobilisés par WhatsApp, TikTok et surtout Instagram. Les gens plus âgés sont spectateurs et cherchent à s’interposer, au risque de se faire brutaliser. »

La crainte d’un bain de sang

D’où les coupures des connexions internet organisées par le régime pour essayer d’enrayer le mouvement. Il a montré dès les premiers jours sa capacité d’intervenir localement, d’isoler certains quartiers et pas d’autres, pour une durée souvent limitée. D’une manière plus générale, les performances technologiques du pouvoir font que de nombreux Iraniens et Iraniennes n’osent même plus discuter des événements au téléphone. « Je ne peux pas en parler. Je ne le fais même pas avec mes enfants », indiquait jeudi une habitante de Téhéran, contactée par téléphone.

« La peur est certes là, ajoute Ahmad Salamatian. Mais ce qui est remarquable, c’est de voir combien les filles et les garçons sont ensemble dans les manifestations, réunis par un même slogan : “les femmes, la justice, la liberté”. S’ils mènent une bataille à la fois culturelle, sociale, religieuse, la fracture avec le régime est d’abord fondamentalement culturelle. C’est le problème de la libération des femmes et celui de la sortie de ce carcan religieux qui sont posés face à un pouvoir qui s’est pétrifié dans l’interprétation moyenâgeuse de la loi islamique. »

Même si le pouvoir n’a fait aucune concession, la question du voile fait son chemin au sein même du régime. Elle soulève ainsi de timides questionnements sur les chaînes de télévision officielles, qui sont toujours totalement anachroniques dans l’Iran moderne représenté par la jeunesse en révolte, mais qui étaient encore inimaginables il y a peu. Les doctes savants sur cette question vont jusqu’à comparer les mèches de cheveux qui dépassent des foulards à la taille des ongles - qui ont vocation à s’allonger naturellement - et, forts de cette image, imaginent que l’on pourrait dès lors considérer ces mèches comme ne faisant pas partie de la chevelure et, ainsi, les tolérer.

Pour le moment, ce sont les bassidjis, les polices des quartiers et des bandes de voyous embrigadés par le régime qui affrontent les manifestant·es. Les Pasdarans, qui comptent 36 corps d’armée autonomes répartis sur l’ensemble du territoire, ne sont pas encore intervenus comme lors des précédents mouvements sociaux. On ne remarque aucun blindé sur les places d’aucune ville. Mais tous les Iraniens et Iraniennes s’attendent à ce que ces unités, aguerries sur les théâtres de guerre irakien et syrien, et dont les chefs ont fait leurs classes pendant la guerre Irak-Iran, entrent en scène d’un jour à l’autre, avec la probabilité de provoquer une répression absolument terrible.

Jeudi soir, le commandement central des Pasdarans a publié une longue diatribe, avec les termes les plus durs, ce qui laisse augurer du pire : les manifestations sont appelées « sédition », ce qui signifie que les protestataires sont passibles de la peine de mort. Elles sont aussi considérées comme faisant partie d’une « guerre hybride », conduite par les États-Unis et Israël, et menée par « leur infanterie locale ». Enfin, il est promis aux contestataires une « défaite exemplaire ». C’est bel et bien la menace d’un bain de sang.

Jean-Pierre Perrin

Journaliste pour le quotidien Libération (France).

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