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Le Monde

Trump et le Moyen-Orient

L’agression contre l’Iran, accélérateur de la crise hégémonique nord-américaine

Loin de réaffirmer la puissance étatsunienne, la guerre actuelle contre l’Iran met en lumière et accélère la transition vers un ordre post-hégémonique.

11 avril 2026 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/L-agression-contre-l-Iran-accelerateur-de-la-crise-hegemonique-nord-americaine

Au fil des dernières semaines, nous avons suivi pas à pas le développement de la guerre en cours contre l’Iran. Alors que des négociations, à l’issue incertaine, s’ouvrent au Pakistan entre Washington et Téhéran, nous entendons proposer ici un bilan provisoire de nature stratégique. Il ne s’agit pas de reconstituer les différents moments de cette guerre mais d’évaluer leurs conséquences sur la structure de l’ordre international en pleine recomposition.

Loin de confirmer la toute-puissance de Washington, le conflit avec l’Iran jette une lumière assez crue sur ses limites. Ce à quoi nous assistons, ce ne sont pas seulement des erreurs de conduite ou des décisions discutables, mais une crise plus profonde, qui combine épuisement militaire, désorientation stratégique et fragilité interne.

La puissance étatsunienne, surestimée, a montré ses limites

La guerre a montré à quel point la puissance militaire étatsunienne tend à être surestimée. À Washington – et en particulier dans l’entourage de Donald Trump – persiste l’idée selon laquelle la démonstration de force suffit à mettre au pas les adversaires et à intimider des puissances comme la Chine. Le conflit avec l’Iran révèle les limites de cette logique.

À rebours de toute démonstration de force, les États-Unis ont dû se battre dans un cadre contraint : marchés instables, opinion publique volatile et structure politique fragmentée rendant difficile la conduite de conflits prolongés avec des objectifs clairs. Le fait le plus marquant a été, précisément, la faible adhésion, en interne, à la guerre. Ce phénomène n’est pas conjoncturel. L’héritage des « guerres sans fin » consécutives au 11 septembre a laissé des traces, au sein de l’opinion publique, au sujet de toute nouvelle intervention, et cette situation pèse lourdement sur la capacité de Trump à susciter une adhésion à cette guerre. L’impact politique et moral de la guerre à Gaza, qui a relancé le débat sur l’alliance avec Israël, notamment parmi les jeunes et les secteurs progressistes, renforce ces contradictions. L’effet traditionnel de « ralliement autour du drapeau », ou d’« union sacrée » en temps de guerre, tend à s’éroder.

À ces facteurs s’ajoute un élément décisif, le recours intensif aux stocks militaires étatsuniens. Le rythme de consommation des armements – missiles de précision, systèmes de défense, plateformes navales – met au jour un appareil militaro-industriel conçu pour des guerres courtes, plutôt que pour des affrontements prolongés contre des adversaires résilients. Dès le premier mois de combats, la marine américaine aurait lancé plus de 850 missiles Tomahawk, près d’un quart de ses stocks. Le déploiement de systèmes extrêmement coûteux, comme les Patriot, pour intercepter des drones bon marché et facilement reproductibles, fait apparaître une asymétrie qui érode l’avantage technologique étatsunien.

L’ensemble de ces éléments met en évidence un problème central : l’absence de stratégie. Comme le soulignaient des conseillers militaires ukrainiens, les Américains « tirent sans réfléchir ». L’accumulation de puissance de feu ne se traduit pas en victoire. Sans objectifs clairs ni théorie de la victoire, la supériorité militaire se transforme en usure.

Plus grave encore, la guerre intensifie un malaise croissant au sein même des forces armées. Bien que le Pentagone nie l’existence de problèmes structurels, plusieurs organisations signalent un accroissement des courriers de démission de militaires souhaitant mettre fin à leur service. La démoralisation, les questionnements éthiques et l’absence de clarté stratégique alimentent une crise de cohésion susceptible d’avoir des effets durables sur l’institution militaire.

Première conséquence : la crise de l’empire maritime des États-Unis

L’un des effets les plus significatifs de la guerre est la crise de la domination maritime étatsunienne. Pendant des décennies, Washington s’est présenté comme garant du bien commun au niveau international : routes commerciales, flux énergétiques et nœuds stratégiques du commerce international. Ce rôle, hérité de l’Empire britannique, constituait le cœur de son hégémonie. Aujourd’hui, c’est ce principe même qui est remis en question. L’Iran a démontré qu’une puissance régionale peut refuser à une puissance globale l’accès à son propre voisinage. Le détroit d’Ormuz – point névralgique du système énergétique mondial – n’est plus un espace sous contrôle effectif des États-Unis.

Tout cela est lourd de conséquences : les États-Unis ne peuvent plus garantir la sécurité des principaux points de passage du commerce mondial. Ce qui est en crise, ce n’est pas seulement une capacité militaire, mais le principe même sur lequel l’hégémonie étatsunienne s’est construite après 1945. « L’empire maritime » nord-américain, fondé sur la projection navale et le contrôle des routes maritimes, montre des signes évidents d’affaiblissement. La flotte étatsunienne, longtemps symbole de suprématie, apparaît désormais incapable d’imposer l’ordre dans des régions clés du globe.

Deuxième conséquence : l’érosion de la dissuasion étatsunienne

La guerre affaiblit également la dissuasion, c’est-à-dire le mécanisme central de la puissance étatsunienne, qui lui assure la confiance de ses alliés et la crainte de ses adversaires. Une guerre longue, coûteuse et sans résultats décisifs transmet le message inverse à celui, recherché, d’une démonstration de force.

Pour les alliés, c’est l’incertitude. Si les États-Unis ne peuvent pas garantir la stabilité dans le Golfe, dans quelle mesure seraient-ils véritablement capables de tenir leurs engagements ailleurs ? À l’inverse, pour les adversaires de Washington, s’ouvre une fenêtre d’opportunité. La puissance hégémonique n’apparaît plus comme invulnérable, mais contrainte, corsetée et exposée.

Dans ce contexte, des dynamiques potentiellement déstabilisatrices se mettent en place : course aux armements, diversification énergétique et recherche d’autonomie stratégique. Le système international commence ainsi à se réorganiser non plus autour de l’hégémonie nord-américaine, mais en fonction de son affaiblissement. Plus significatif encore : loin d’agir comme facteur de stabilité, Washington commence à fonctionner comme un facteur de désordre global, sapant les fondements même de la légitimité internationale des États-Unis.

Une illustration frappante de ce tournant est l’évolution du néoconservateur Robert Kagan, éminent défenseur de la suprématie nord-américaine et ancien fervent partisan de la guerre en Irak. Dans un article récent pour The Atlantic, il affirme  : « America is now a rogue superpower », une superpuissance déviante, scélérate ou, tout simplement, un État-voyou. Kagan soutient dans ce texte qu’indépendamment de la façon dont « la guerre entre les États-Unis et l’Iran prendra fin, elle a à la fois mis en évidence et exacerbé les dangers de notre nouvelle réalité multipolaire et fracturée : elle a creusé davantage le fossé entre les États-Unis et leurs anciens amis et alliés ; elle a renforcé la position des grandes puissances expansionnistes, la Russie et la Chine ; elle a accéléré le chaos politique et économique mondial ; et elle a laissé les États-Unis plus affaiblis et plus isolés qu’ils ne l’ont jamais été depuis les années 1930. »

Troisième conséquence : un tournant dans la fracture atlantique

La guerre contre l’Iran n’a pas seulement érodé la dissuasion globale des États-Unis : elle a aussi accéléré la fracture interne de l’alliance atlantique.

Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre, un conflit impulsé par Washington a rencontré un refus actif de ses principaux alliés européens. Il s’agit d’un changement majeur, qualitativement différent des désaccords autour de l’Ukraine ou des tensions commerciales sous la seconde présidence Trump. Des pays comme l’État espagnol, la France ou l’Italie ne se sont pas contentés de prendre leurs distances : ils ont bloqué l’usage de bases, restreint l’espace aérien et refusé de participer aux opérations. Même des alliés traditionnels comme la Pologne ont posé des limites explicites à leur engagement.

Il ne s’agit pas d’un désaccord tactique, mais d’une redéfinition stratégique. Contrairement à ce qui s’était produit lors des interventions en Afghanistan ou en Irak, en 2003 – intervention à laquelle seules la France et l’Allemagne s’étaient opposées –, l’Europe ne se perçoit plus automatiquement comme partie prenante des guerres étatsuniennes.

Ce découplage s’explique par plusieurs facteurs : perception d’une guerre unilatérale, crainte de ses conséquences économiques et énergétiques, et détérioration du lien politique avec Washington. Le résultat est une alliance atlantique traversée par une incertitude structurelle, où l’automaticité de l’engagement mutuel – cœur de la capacité dissuasive nord-américaine – commence à se fissurer. Face à cette situation, les différentes bourgeoisies et gouvernements européens se sentent stratégiquement orphelins, privés du principal facteur de sécurité et de stabilité depuis les grands conflits du début du XXᵉ, ce qui renforce leur sentiment de vulnérabilité.

Quatrième conséquence : les avantages de la Chine

Dans ce contexte, la Chine apparaît comme la grande bénéficiaire structurelle du conflit. Tandis que Washington consomme ses ressources, fragilise ses alliances et entame sa légitimité, Pékin avance avec une stratégie de long terme fondée sur l’expansion économique, le contrôle des chaînes d’approvisionnement et le renforcement de ses capacités industrielles.

Sa logique est claire : maintenir les forces américaines à distance de son périmètre stratégique, éviter une confrontation directe et tirer parti de l’usure de son adversaire. Dans une logique classique, il s’agit de « gagner sans combattre » : transformer la surextension américaine en ressource stratégique. Comme l’a déclaré en 2020 l’ancien ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, « au Moyen-Orient, au cours des vingt dernières années, les États-Unis se sont battus sans gagner tandis que la Chine a gagné sans se battre ». La guerre actuelle est l’exemple parfait de ce schéma.

Aujourd’hui, la Chine domine des secteurs clés de la transition énergétique et technologique (énergies renouvelables, batteries, terres rares, composants électroniques), ce qui lui confère une position privilégiée dans un contexte où la guerre accroît la demande de ressources critiques. Cette centralité productive renforce non seulement son poids économique, mais aussi sa capacité d’influence mondiale. De fait, le conflit renforce son discours international. Face à des États-Unis perçus comme déstabilisateurs, la Chine se présente comme un acteur prudent, tourné vers la stabilité et le développement.

Le recul relatif de Washington permet aussi à Pékin de se concentrer sur ses propres défis internes, à la fois économiques, sociaux et militaires, sans pression immédiate d’un affrontement direct. Pour Xi Jinping, il est essentiel de consolider la « renaissance de la nation chinoise » en vue du Congrès du Parti communiste de 2027, qui pourrait déterminer sa réélection à la tête de la République populaire, puis des élections à Taïwan en 2028, étape potentiellement décisive pour la réunification du pays, selon ses plans.

Cinquième conséquence : une source d’inspiration pour le « Sud global »

La guerre redéfinit également les imaginaires stratégiques dans le « Sud global » et repositionne l’Iran comme une référence. Loin d’apparaître affaibli, l’Iran émerge comme un exemple de résistance efficace face à une superpuissance. Sa capacité à soutenir une guerre prolongée, à encaisser les coups et à maintenir ses structures étatiques montre qu’il est possible de défier un adversaire supérieur.

Sa stratégie combine technologies accessibles (drones, missiles bon marché) et doctrine de guerre asymétrique orientée vers la guerre d’usure. Le résultat est un renversement du rapport de force : l’Iran contraint les États-Unis à dépenser des ressources disproportionnées pour neutraliser des menaces relativement peu coûteuses.

Cette capacité militaire repose sur une base économique construite pendant plusieurs décennies : une « économie de résistance » conçue pour supporter les sanctions, reposant sur une industrialisation par substitution aux importations et le maintien d’une certaine autonomie productive. Paradoxalement, les décennies d’embargo ont contribué à l’émergence de l’une des économies les plus diversifiées et industrialisées de la région. L’économie iranienne, malgré ses contraintes structurelles, a su préserver l’élan modernisateur des années 1960 et 1970, en se réappropriant le tissu industriel mis en place par la monarchie Pahlavi au service du nouveau régime. Ce tissu productif permet d’expliquer sa résilience stratégique.

Dans plusieurs domaines, la guerre a légitimé ce modèle. La technologie iranienne, éprouvée en conditions réelles, devient attractive pour des pays aux ressources limitées mais aspirant à davantage d’autonomie. Plus qu’un alignement sur Téhéran, c’est une nouvelle référence qui émerge : la possibilité de résister, de négocier et de se repositionner dans un ordre mondial plus fragmenté.

Dans un contexte où les alliances inconditionnelles avec les États-Unis ne garantissent plus les mêmes protections qu’au cours de la phase unipolaire de son hégémonie, l’expérience iranienne suggère l’existence de marges de manœuvre pour des stratégies plus autonomes. En ce sens, l’issue de la guerre constitue un défi direct lancé à des gouvernements tels que celui de Milei, en Argentine, et à d’autres gouvernements d’extrême droite qui ont misé stratégiquement sur Trump.

Reste une question historique majeure : assistons-nous au début d’un nouveau cycle de nationalismes dans le « Sud global », porté par l’affaiblissement relatif de l’hégémonie étatsunienne ? Contrairement aux cycles de nationalismes précédents, ce processus éventuel se déroulerait dans des sociétés bien plus urbanisées et en présence d’une classe ouvrière très nombreuse, ce qui entraînerait des tensions et des contraintes d’un genre nouveau.

En Iran même, l’échec stratégique de l’opération américano-israélienne a probablement offert à la théocratie iranienne une nouvelle chance de survivre. Cependant, il ne faut pas oublier que, à la différence des précédents historiques du XXᵉ siècle - où l’affaiblissement de l’État, en lien généralement avec une défaite militaire ou une invasion étrangère, avait été une condition préalable à la révolution - la révolution iranienne de 1979 a pu se développer en faisant face à l’armée du Shah, un gendarme régional efficace, qui a bénéficié du soutien des États-Unis jusqu’à la fin. Ces éléments doivent être pris en compte pour penser l’impact des attaques sur la situation intérieure en Iran. En particulier, selon certains observateurs de gauche, l’agression impérialiste n’a pas renforcé une adhésion passive au régime, mais a favorisé un haut degré d’auto-organisation sociale, visible tant dans les grandes villes que dans les zones rurales. De larges secteurs – avec un rôle prépondérant des femmes – ont agi de manière autonome. Plutôt qu’un peuple aligné sur le pouvoir, le régime semble contraint de s’appuyer sur cette mobilisation venue de la base qui a émergé, dont le maintien dans le temps devient désormais l’un des principaux défis pour consolider une trêve après les hostilités.

Conclusion : la première guerre post-hégémonique ?

Le bilan provisoire de la guerre montre une tendance claire : les États-Unis font face non seulement à des limites externes, mais à une crise plus profonde de leur condition de superpuissance. L’épuisement militaire, l’absence de stratégie et la fragmentation interne sont les symptômes d’un problème structurel. La guerre contre l’Iran accélère et rend visible cette crise. Aux yeux de ses alliés, de ses adversaires, mais aussi de l’opinion publique mondiale, son issue constitue incontestablement une humiliation pour les États-Unis, par-delà les pirouettes verbales de Trump.

Ce conflit met également en lumière un élément plus inquiétant encore pour Washington. Tandis que son modèle de puissance s’épuise, d’autres gagnent en légitimité. L’Iran n’a pas vaincu les États-Unis au sens classique du terme. Mais il a démontré quelque chose de plus stratégique, à savoir qu’il est possible de contrer, résister et de limiter la capacité d’action de la puissance impérialiste.

Si la guerre n’inaugure pas un nouvel ordre, elle accélère la fin de l’ancien. La question centrale n’est plus de savoir si d’autres puissances remplaceront les États-Unis, mais si ceux-ci peuvent encore assurer les bases matérielles et stratégiques de leur primauté. À Washington, les experts s’échinent à prédire quand et comment la Chine remplacera l’hégémonie mondiale des États-Unis, mais la véritable question est tout autre. Comme l’affirme le politologue Anatol Lieven : « Ce que l’establishment américain de la politique étrangère et de la sécurité devrait se demander, ce n’est pas si la Chine entend ravir la primauté aux États-Unis, mais si les États-Unis méritent de la conserver. » En ce sens, la guerre en Iran pourrait inaugurer l’ère de la post-hégémonie américaine. Elle ne marque pas la fin de la puissance américaine, mais elle met en évidence quelque chose de plus décisif : cette suprématie ne peut plus s’imposer sans coût, sans résistance ni, surtout, sans se heurter à des limites de plus en plus flagrantes et difficiles à dépasser.

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Juan Chingo

Auteur du courant Révolution permanente.

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