Édition du 11 mai 2021

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L’agroécologie comme résistance : les femmes autochtones défendent le territoire et les pratiques traditionnelles en Malaisie

Découvrez les expériences agroécologiques et la lutte des femmes de la communauté Sungai Bur, où elles réaffirment leur souveraineté et réclament le droit à la terre.

tiré de : Entre les lignes et les mots 2021 - Lettre n°18 - 1 mai : Notes de lecture, textes, pétitions

Publié le 30 avril 2021

Entre les forêts tropicales et les mangroves de la riche biodiversité de Bornéo, les communautés indigènes de l’État de Sarawak vivent depuis des siècles en harmonie avec la nature. Mais, menacées par la déforestation et l’accaparement des terres pour la plantation d’huile de palme et la production de bois et de papier, ces communautés luttent aujourd’hui pour défendre leurs droits et leurs territoires.

«  Nous n’avons pas les moyens pour maintenir la monoculture. Nous devons faire ce qui est le plus avantageux pour nous  », a déclaré la leader communautaire Nure Anak Samale. « Et personne ne peut nous dire ce que nous devons faire. » Connue de ses proches sous le nom de « Superwoman » pour le dévouement avec lequel elle travaille, Nure défend sa famille, sa communauté et son environnement avec chaque piment, ananas et courgette qu’elle produit dans son terrain abondant en bordure de route à Sungai Buri, dans la région nord-est de Sarawak.

Nure dirige un groupe de femmes dans une région où l’agroécologie, l’agroforesterie et la gestion communautaire des forêts deviennent des outils puissants pour défendre les droits des peuples, leur subsistance et les ressources naturelles de la forêt. Ici, ce que Nure appelle « l’agriculture intégrée » commence non seulement à inverser les dommages causés par l’exploitation forestière et l’extraction de l’huile de palme, mais remet directement en question ce modèle de développement destructeur. Là où le gouvernement encourage la monoculture à but lucratif, l’agroécologie représente un acte de résistance.

Historique

À la fin du 20e siècle, la surexploitation pour répondre à la demande mondiale de bois tropical avait déjà épuisé une grande partie des forêts de l’État de Sarawak. Comme la demande d’huile de palme nationale n’a pas cessé de croître, en 2016, la Malaisie a commencé à abandonner le système de certification international de la Table Ronde sur l’Huile de Palme Durable (Roundtable on Sustainable Palm Oil – RSPO), adoptant une certification nationale, l’Huile de Palme Durable de Malaisie (Malaysian Sustainable Palm Oil – MSPO). Depuis les années 1990, plus de trois millions d’hectares de terres – plus d’un quart de la superficie de Sarawak – ont été réservés à la monoculture.

Contrairement à une forêt, la monoculture est un désert vert qui a un impact négatif immense sur la faune, la flore, le sol, les cycles du climat, ainsi que sur les communautés environnantes. Lorsque les entreprises (tant les locales que les grandes sociétés transnationales) s’approprient de zones forestières et transforment le tout en grandes plantations de monoculture, elles volent également aux populations autochtones – la plupart de la population de Sarawak – leur moyen de subsistance, leurs « droits coutumiers autochtones » et leur appartenance ancestrale, culturelle et spirituelle.

L’accaparement des terres et la déforestation en Malaisie sont l’expression locale d’un phénomène mondial : les sociétés transnationales opérant en toute impunité, ne respectant pas les droits humains et les crises liées au climat et à la biodiversité, dans un système politico-économique mondial axé sur le profit et caractérisé par une faible gouvernance environnementale.

Cependant, même s’ils sont différents des titres de propriété délivrés par l’État, les droits coutumiers à la terre sont protégés par la loi malaisienne. Par la législation, les communautés peuvent revendiquer, selon leurs coutumes, le droit à des terres occupées, cultivées ou utilisées à des fins religieuses, le droit de passage et celui de chasse et de cueillette. La loi comporte toutefois une importante lacune : depuis 1958, l’État n’est pas tenu de reconnaître la souveraineté de ces populations sur leurs terres si elles ne disposent pas d’une licence délivrée par les autorités publiques. Le Code de Terres de Sarawak, de 1958, empêche explicitement, à partir de cette année-là, la création de nouveaux droits coutumiers sur la terre sans la délivrance d’une telle autorisation de l’État.

Enfin, alors que la Constitution malaisienne garantit une indemnisation adéquate basée sur un processus rigide d’évaluation de la perte des titres fonciers lorsqu’il existe des documents, dans le cas des communautés perdant des terres coutumières, l’indemnisation est définie de manière discrétionnaire par l’État – si tant est qu’elle soit fixée.

Les luttes contre l’accaparement des terres coutumières par les grandes sociétés

Pendant des siècles, les peuples autochtones de Malaisie ont vu leurs droits fonciers coutumiers reconnus et garantis. Au Sarawak, ces droits sont officiellement appelés « droits autochtones coutumiers ». Dans la langue iban, l’ensemble du domaine d’un territoire coutumier est connu sous le nom de tanah pemakai menoa, qui contient deux grandes catégories d’utilisation des terres. La première concerne les propriétés familiales cultivées, connues sous le nom de temuda. La deuxième comprend les espaces communs partagés par l’ensemble de la communauté. Une grande partie de ces communes sont des forêts communales, connues sous le nom de pulau galau, où les habitants de la communauté chassent, pêchent, récoltent des plantes, extraient du bois et utilisent l’eau de la rivière pour la consommation et le transport. Les cimetières et les sites sacrés, ainsi que les zones de logement communautaire, sont également partagés selon les droits collectifs.

La communauté applique des savoirs et des pratiques ancestrales pour maintenir l’écosystème délicat dont elle n’est qu’une partie. Les pratiques autochtones de conservation sont plus efficaces pour prévenir la déforestation et la perte d’habitat que les techniques modernes, telles que les « zones de protection officielles ». Les membres de l’association des résidents et résidentes de Sungai Buri collectent des graines saines dans la forêt et les multiplient dans les pépinières. Un programme d’échange de semences a été mis en place avec des organisations sœurs des communautés de Marudi, Long Miri et Long Pilah, dans lequel différents groupes collectent des graines d’espèces de leurs régions – merbau, jelayan, rotin, engkabang, meranti et des arbres fruitiers tels que durian et langsat.

Les femmes soutiennent la diversité de Sungai Buri

Sungai Buri est un territoire autochtone à environ 30 km de la ville de Miri, sur la côte nord-est de Sarawak. Depuis des générations, les communautés autochtones de cette région protègent et gèrent la forêt, qui fournit de la nourriture, de l’eau, du bois, du combustible, des abris, de la biodiversité, des semences, du miel, des fruits, des médicaments et de la nourriture pour leurs animaux.

Mais l’exploitation forestière et l’expansion de la monoculture de l’huile de palme ont pollué les rivières et dégradé le sol, volant, dans ce processus, les terres ancestrales et les moyens de subsistance des communautés. La biodiversité a été éliminée et, avec cela, non seulement les matériaux naturels utilisés dans l’artisanat disparaissent, mais aussi les savoirs sur la forêt.

Telles sont les conditions auxquelles la communauté Sungai Buri a été confrontée lorsqu’elle a sollicité le soutien des Amis de la Terre Malaisie (Sahabat Alam Malaysia – SAM) en 2017. À l’époque, le groupe était le seul de la région à résister à la marche de la monoculture. Une association de résidents et résidentes a été formée – une étape importante pour leur donner un statut juridique – et a commencé une réflexion sur la récupération et la protection des ressources naturelles. Il a été décidé de créer un projet de démonstration d’agroécologie et de plantation d’arbres, identifiant une superficie d’environ deux hectares. Le projet de gestion forestière et d’agroécologie de la communauté Sungai Buri cultive des arbres autochtones, des bananes, des ananas et des daun long. « Nous faisons de notre mieux pour aider l’ensemble de la communauté à planter des espèces d’arbres locales », explique Nure Anak Samale.

Aujourd’hui, les femmes travaillant dans le projet agroécologique Sungai Buri utilisent les produits des plantations pour fabriquer des nattes, des paniers, des attaches et des enveloppes. Cependant, comme beaucoup de communautés rurales, elles ont des difficultés à vendre leurs produits artisanaux. « À l’heure actuelle, nous sommes environ 20 femmes pleinement impliquées, mais nous nous attendons à ce que ce nombre augmente. Et, évidemment, nous voulons donner une opportunité à toutes. » Dans toute la région, la SAM travaille pour accroître la participation des femmes aux groupes d’agroécologie. Ces derniers temps, la disparité est passée de seulement 20% de femmes à 40%.

Bien qu’ils bénéficient d’incitations gouvernementales pour cultiver l’huile de palme, les producteurs familiaux sont dans une situation désavantageuse lorsqu’il s’agit de vendre leurs produits. Et avec la baisse des prix de l’huile d’olive, certaines communautés préfèrent céder les terres à la gestion forestière communautaire. Il y a des milliers d’hectares de forêt qui peuvent être récupérés de cette façon. De plus, ces productions se heurtent à la difficulté d’obtenir la délivrance de la licence pour effectuer cette transition lorsque leurs territoires ne correspondent pas à la description des terres cultivées avant 1958.

Une partie cruciale du projet consiste à enseigner et à apprendre comment fabriquer des engrais sans poison avec des ingrédients faciles à trouver. Par rapport aux alternatives commerciales, ces produits biologiques faits maison sont meilleurs pour le sol et la santé des gens, et sont également avantageux financièrement. « Nous pouvons cultiver tous les ingrédients de l’engrais », affirme Roseline Serai, qui a participé à la formation en 2019. « Vous pouvez faire à la maison et appliquer lorsque nécessaire. » Sylvia William Endak a déclaré qu’elle s’attend à une amélioration de ses économies, car elle n’aura plus besoin d’acheter d’engrais pour les arbres fruitiers et les poivriers qu’elle cultive pour sa famille. « J’ai vu que cela aide les femmes à comprendre la valeur économique  », dit-elle. « Maintenant, elles commencent à réaliser que les engrais modernes ne sont pas très bons pour la santé. Il serait bon que ces pratiques d’agroécologie et d’agriculture durable soient utilisées dans tout Sarawak et dans toute la Malaisie, car comme nous le voyons, c’est une méthode d’agriculture très durable. » Ces apprentissages proviennent d’une relation avec la terre qui respecte la diversité, le travail, l’ascendance et les liens communautaires.

Ce texte est basé sur deux articles publiés par Amis de la Terre International, avec des remerciements à Sahabat Alam Malaysia / Amis de la Terre Malaisie pour leur travail inspirant : « Personne ne peut dicter notre conduite » : l’agroécologie comme résistance et Défendre les territoires et les droits des peuples autochtones en Malaisie.

Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves.

https://capiremov.org/fr/experiences/lagroecologie-comme-resistance-en-malaisie/

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