Édition du 21 septembre 2021

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L'autre pandémie : la violence contre les travailleuses et les travailleurs de la santé

Cathy Walker est une ancienne directrice du Département de santé, de sécurité et d’environnement au travail des TCA et est membre et conférencière invitée du Comité consultatif du Programme d’études sociales de l’Université Simon Fraser.

Traduction : David Mandel

Je suis vieille. J’aurai 72 ans cette année. Vais-je vivre jusqu’à 95 ans ? Si oui, comment serai-je alors ? Serai-je fragile mais saine d’esprit ? Ou vais-je être vicieuse et hostile ?

Ma belle-fille, Jennifer, est devenue infirmière au moment où la pandémie se répandait l’année dernière. Je m’inquiétais de son exposition au COVID-19. Mais il s’est avéré qu’il y avait des dangers plus immédiats.

Employée aux soins intensifs et aux urgences, Jennifer a commencé avec enthousiasme et optimisme dans la profession de soins qu’elle a choisie. Mais elle a été attaquée par une femme de 95 ans avec une force et une colère surprenante. En regardant la photo de son bras, couvert de marques de rouge et de sang, j’étais consternée. Pourquoi quelqu’un attaquerait-il cette charmante jeune infirmière, qui est l’une des personnes les plus gentilles et emphatiques que je connaisse ?

En lisant le nouveau livre, Code White : Sounding the Alarm on Violence Against Health Care Workers (Between The Lines, 2021), j’ai découvert que la violence à l’encontre des travailleuses et des travailleurs de la santé est non seulement courante, mais qu’elle s’est aggravée et est devenue de plus en plus grave à partir du années 1980, s’intensifiant dans les années 1990, et s’aggravant encore au cours de ce siècle.

Recherche sur le secteur des soins de santé

Les docteur.e.s. Margaret Keith et James Brophy ont voulu découvrir l’incidence de la violence contre les travailleuses et les travailleurs de la santé et ce qui peut être fait à ce sujet.

Parler avec les travailleuses et les travailleurs de la santé de leurs expériences, individuellement et en groupe, leur a donné des occasions uniques de documenter l’incidence de la violence dans les lieux de travail de la santé, de comprendre pourquoi cela se produit et, surtout, de voir ce qui peut être fait à ce sujet. Ce livre très lisible comprend de nombreux exemples émouvants d’expériences réelles de travailleuses et de travailleurs de la santé qui sont victimes d’agressions physiques et psychologiques sur leur lieu de travail.

Qui sont ces soignant.e.s ? Au Canada, 85 % du personnel de la santé sont des femmes, et nombre d’entre elles sont racisées, en particulier parmi les travailleuses et les travailleurs de la santé à bas salaire, comme les nettoyeuses et les nettoyeurs et les préposé.e.s au personnel. Elles sont plus vulnérables que les hommes. Les chercheur.e.s documentent également des agressions contre les infirmiers homosexuels qui sont attaqués en raison de leur sexualité. Il est clair que la discrimination joue un rôle dans les agressions physiques et émotionnelles.

Les récits du livre sur les expériences des travailleuses et des travailleurs de la santé sont choquants :

« Au quotidien, je suis frappée, crachée, injuriée, giflée, mordue. On m’a jeté du café chaud. Je suis rentrée chez moi avec des brûlures aux mains », a déclaré une travailleuse aux auteur.e.s.

Pourquoi diable cela se produit-il dans nos hôpitaux et dans nos établissements de soins de longue durée ? Keith et Brophy documentent les causes en écoutant et en validant ce que les travailleuses et les travailleurs de la santé leur ont signalé. Le sous-effectif est une cause principale, entraînant des retards dans les soins et des soins inadéquats.

Code White pose la question : Ne vous sentez-vous pas lésé.e. lorsque vous êtes obligé.e. d’attendre, même dans une file d’attente bancaire ? L’attente pour des soins dans nos services d’urgence canadiens est encore pire. Car l’anxiété au sujet d’une blessure ou d’une maladie aggrave l’attente. Si vous êtes un.e patient.e hospitalisé.e ou un.e résident.e en soins de longue durée, ne commenceriez-vous pas à vous sentir en colère lorsqu’un problème apparemment mineur, facile à résoudre, comme vouloir un verre d’eau ou devoir aller aux toilettes, est ignoré ? Et si cela arrive à maintes reprises à une personne qui, en plus, s’ennuie, se sent seule et peut voir ses capacités mentales affectées par la démence ou la drogue, qui ne serait pas frustré.e, ennuyé.e et s’en prendrait à lui ?

Et lorsqu’un.e membre de la famille d’un.e. patient.e ou d’un.e résident.e voit ce qu’elle ou il interprète comme une négligence indifférente, que ce soit dans une salle d’urgence, un hôpital de soins de courte durée ou un établissement de soins de longue durée, nous ne devrions pas être surpris.e.s lorsqu’elle ou il crie ou attaque la personne qu’elle ou il considère devoir fournir ces soins.

Mais pourquoi ces retards de prise en charge se produisent-ils ?

Code White fournit les réponses, en utilisant la voix des travailleuses et des travailleurs de la santé. Les infirmières et infirmiers qui travaillent depuis longtemps dans la profession racontent comment, lorsqu’elles et ils ont commencé à exercer, elles et ils pouvaient prendre le temps de tenir la main d’un.e patient.e et de la ou le réconforter. Aujourd’hui, cependant, avec un manque de personnel, elles et ils sont pressé.e.s, et le lien émotionnel avec les patient.e.s a été perdu. Les patient.e.s se déchaînent de manière abusive, frustrés d’être pressé.e.s ou ignoré.e.s. Bien que compréhensibles, ces abus ne devraient pas faire partie du travail des travailleuses et des travailleurs de la santé.

Une travailleuse de la santé dit :

« Le personnel n’est pas content parce qu’il est épuisé. Il ne s’agit pas seulement de se protéger soi-même. Elles et ils se sentent impuissant.e.s et désespéré.e.s parce qu’elles et ils ne peuvent pas se protéger et elles et ils ne peuvent pas protéger les résident.e.s. Je suis censée m’occuper de ces personnes âgées, mais il n’y a pas assez de personnel pour cela. Et tu ramènes ça chez toi. »

Ces plaintes sont vérifiées par des recherches statistiques de l’OCDE qui montrent que le Canada a les temps d’attente pour les soins de santé les plus longs parmi les pays du monde développé. Le livre note que 50% des patient.e.s attendent plus de deux heures aux urgences, un pourcentage plus élevé que tout autre pays étudié par le Commonwealth Fund. Certains gouvernements et administrateurs blâment les patient.e.s. Mais l’érosion du système des médecins de famille et les courtes heures d’ouverture des cliniques sans rendez-vous conduisent les malades et les blessé.e.s aux urgences pour les traitements nécessaires.

Le livre cite le Dr Alan Drummond, urgentologue et médecin de famille :

« Contrairement à l’opinion largement répandue, le surpeuplement aux urgences n’a absolument rien à voir avec une surutilisation inappropriée par des patient.e.s présentant des problèmes non urgents. C’est plutôt une fonction de la surpopulation des hôpitaux et de l’incapacité de transférer les patient.e.s admis.es des urgences aux services. Pourquoi est-ce arrivé ? Et que faut-il en faire ?

La santé est gérée comme un modèle économique néolibéral

Les années 1980 ont marqué le début du néolibéralisme, de la privatisation, de la déréglementation et du libre-échange. Tout au long des années 1990, les hôpitaux ont commencé à fonctionner selon un modèle commercial de réduction des coûts, plutôt que de considérer les soins aux patient.e.s comme leur première priorité.

La privatisation des établissements de soins de longue durée a commencé sérieusement et s’est intensifiée. Par définition, les institutions à but lucratif ne sont que cela : leur priorité est de gagner de l’argent, pas de fournir des soins aux patient.e.s ou aux résident.e.s. Les auteur.e.s du livre soutiennent, et elle et il sont appuyé.e.s par de nombreuses commissions, rapports et documents publics, ainsi que par de nombreux et nombreuses autres chercheur.e.s cité.e.s dans le livre, qui affirment qu’un modèle de gestion d’entreprise privatisé est mauvais pour les soins de santé.

Code White soutient que ces modèles doivent changer.

Offrir de meilleurs soins aux patient.e.s et protéger les travailleuses et les travailleurs de la santé contre les violences physiques et émotionnelles vont de pair. Plus d’argent pour les établissements de santé pour embaucher suffisamment de personnel est essentiel pour garantir que les patient.e.s et les travailleuses et les travailleurs de la santé sont protégé.e.s et prospèrent.

Les auteur.e.s du livre soutiennent que le changement est nécessaire et que les travailleuses et les travailleurs de la santé, leurs syndicats et leurs allié.e.s, y inclus.e.s les patient.e.s et les familles, doivent riposter, défendre et obtenir des changements positifs dans le financement, les politiques et les priorités, et dans la gestion des soins de santé.

En finissant de lire le livre, j’ai jeté un coup d’œil à la télévision. Le titre en bas de l’écran disait : « Les infirmières de Kamloops quittent leur travail en prétendant qu’elles sont épuisées et en sous-effectif. » Tant mieux pour elles, dis-je. Bien pour elles ! »

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