Photo : Spencer Platt Getty Images via Agence France-Presse. Des agents fédéraux, y compris des membres du ministère de la Sécurité intérieure et de la Patrouille frontalière, retiennent les manifestants tout en déployant une grenade fumigène à l’extérieur d’une installation de l’U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE) au centre-ville, le 4 octobre 2025 à Portland. Tiré d’un article du Devoir du 5 octobre 2025
Cela dit, je dois avouer que mes sentiments de joie et d’excitation se mélangent à des émotions de tiraillement et d’inquiétude, car j’anticipe que ce livre provoquera aussi des remous dans un espace public déjà fortement polarisé.
Aujourd’hui même, j’apprends dans le journal The Guardian que l’historien et professeur américain Mark Bray vient de s’exiler vers l’Europe. La raison ? Il est l’un des rares spécialistes de l’antifascisme aux États-Unis, auteur du livre L’antifascisme : son passé, son présent et son avenir publié en français chez Lux, et il a été ciblé par la section locale de Turning Point USA suite à l’assassinant de Charlie Kirk. Quand des maisons d’édition comme Écosociété, Lux, M Éditeur, Moults Éditions et rue Dorion ont fait une sortie publique remarquée le 1er octobre pour exprimer leur inquiétude face à la vague de répression contre l’antifascisme désigné comme une forme de "terrorisme", en montrant leur solidarité envers les auteurs pouvant être la cible de représailles, il ne s’agissait pas d’une simple peur imaginaire :
Nous sommes particulièrement préoccupé·es par les répercussions possibles de cette décision politique sur la liberté d’expression et sur les formes culturelles et intellectuelles de l’antifascisme, qui incluent des ouvrages que nous publions ici même, au Québec, ainsi que ceux de nos camarades et ami·es aux États-Unis. Soyons clairs : il ne s’agit plus de simples menaces, l’exécution a commencé.
Ce n’est pas un simple incident ou un phénomène isolé qui se limite aux frontières des États-Unis. Au Québec, le militant d’extrême droite Alexandre Cormier-Denis a récemment ciblé différentes figures du "mouvement antifa" dont Francis Dupuis-Déri et Marcos Ancelovici (tous deux professeurs à l’UQAM), Xavier Camus (professeur au cégep) et Frédéric Bérard. Les personnes qui prennent parole publiquement contre le fascisme reçoivent actuellement une avalanche de haine et de violence en ligne, allant parfois jusqu’aux menaces de mort.
Bref, je sais qu’à partir de maintenant, je ne pourrai plus me rendre aux États-Unis tant que le régime autoritaire de Trump sera en place. J’ose espérer que je ne devrai pas craindre pour ma sécurité dans les prochaines semaines au Québec, car actuellement, même des politiciens et des chroniqueurs d’ici prennent pour cible les professeurs d’université et la fameuse "gauche radicale". Bref, je ne sais pas encore si ma face sera mise sur une autre liste d’intimidateurs de gauche, comme ce fut le cas en mai dernier sur la plateforme X.
Personne n’est immunisée contre cette vague autoritaire qui déferle partout en Occident, à différents niveaux d’intensité. La France s’enfonce dans une crise de régime sans précédent, avec l’extrême droite aux portes du pouvoir. Le gouvernement Legault continue de marteler un discours sécuritaire et alarmiste contre l’écriture inclusive, l’immigration et les "islamistes radicaux", avec la rhétorique de la "loi et l’ordre" et un projet de constitution présentée comme un "bouclier", mais qui sera en fait une "patente identitaire imposée par le haut".
Pendant ce temps, des jeunes comme Nooran Rezayi se font tuer par la police dans l’indifférence générale, avec unhommage où se mélange la peur et une manifestation sous haute surveillance policière. Au sud de la frontière, le tyran Trump déclare les villes démocrates comme des « zones de guerre » et met en acte une véritable occupation militaire. Parallèlement, le gouvernement de Mark Carney fraye aussi dans les eaux du libéralisme autoritaire, avec la loi C-5 qui concentre encore plus de pouvoirs et court-circuite les processus démocratiques, tout en faisant exploser le budget de l’armée.
Bref, les manifestations de cette vague autoritaire de droite ne manquent pas. La solution n’est de se taire ou d’obéir à l’avance, en laissant la peur nous envahir. Il nous faut plutôt un surplus de courage pour prendre parole publiquement, défendre la liberté académique, les droits sociaux et les quelques composantes de la démocratie libérale qui sont plus vulnérables que jamais.
Kamil Krzaczynski/AFP via Getty Images. Lors d’un rassemblement organisé à l’occasion de la fête du travail à Chicago, des manifestants ont protesté contre la menace de déploiement de la Garde nationale brandie par le président Trump.
Je ne dis pas que chaque personne a l’obligation de s’exprimer publiquement sur ces enjeux, mais qu’on doit toutes et tous faire preuve de solidarité en ces temps de basculements. Il faut développer une responsabilité partagée pour soutenir celles et ceux qui sont sur la ligne de front, que ce soit dans les médias ou dans la rue.
Enfin, je terminerais avec une célèbre réflexion de Michel Foucault tirée de son introduction du livre L’Anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Celle-ci m’a été rappelée par le philosophe Guillaume Le Blanc dans sa conférence intitulée Qu’est-ce qu’une vie non-fasciste ? Réflexions à partir de Foucault et Pasolini, qui fut prononcée le 7 octobre 2025 à l’Université Saint-Paul. Dans ce texte de 1977 qui résonne particulièrement aujourd’hui, Foucault écrit :
Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de vie quotidienne :
Libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante ;
Faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale ;
Affranchissez-vous des vielles catégories du négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité.
Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ;
N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire ;
N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;
N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis, l’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est désindividualiser par la multiplication et le déplacement les divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de "désindividualisation" ;
Ne tombez pas amoureux du pouvoir.











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