Édition du 24 mai 2022

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Afrique

L’exploitation de l’Afrique continue d’alimenter le capitalisme mondialisé

Les crises politiques et économiques qui secouent actuellement des pays comme le Soudan et la Tunisie ne peuvent être dissociées des institutions mondiales du capital et des mécanismes d’endettement qu’elles imposent.

Tiré du site du CADTM.

Les crises politiques et économiques au Soudan, en Tunisie et en Éthiopie ont recentré l’attention sur le Nord et la Corne de l’Afrique, de plus en plus instables. Ces dernières années, la région a été marquée par des révolutions avortées, des coups d’État militaires et la menace imminente d’une balkanisation. Le président tunisien Kais Saied a imposé le règne d’un seul homme, l’armée soudanaise a dissout le gouvernement civil et la guerre du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed contre la région du Tigré menace de déchirer le pays.

Pour tenter d’expliquer cette instabilité, la presse financière internationale a ressorti les poncifs habituels, affirmant que les pays africains ne peuvent pas gérer leurs propres affaires et que les institutions occidentales doivent venir à leur secours. Une fois encore, comme le veut le refrain, il est question de la bienveillance de l’Occident face à la violence et à la corruption de l’Afrique.

Le recueil à paraître La souveraineté économique et monétaire dans l’Afrique du XXIe siècle cherche à remettre en question ces explications. Le recueil est né d’une conférence organisée en 2019 à Tunis par le bureau Afrique du Nord de la Fondation Rosa Luxemburg. Il est édité par un groupe de jeunes économistes africains audacieux, auteurs d’une lettre ouverte enflammée remettant en cause l’orthodoxie économique qui, selon eux, a créé les crises actuelles. Ils espèrent non seulement cartographier la logique du système existant, mais aussi la remettre en question.

Jacobin s’est entretenu avec Maha Ben Gadha, responsable du programme économique au bureau d’Afrique du Nord, pour se faire une idée plus précise des liens entre les intérêts financiers occidentaux et les crises politiques et sociales incessantes en Afrique.

CD : Le Financial Times a récemment admis que les politiques du Fonds monétaire international (FMI) sont à l’origine de la pauvreté et de la crise au Soudan. Pourriez-vous expliquer aux lecteurs comment les institutions internationales comme le FMI contribuent à l’instabilité politique en Afrique du Nord ?

MBG : Les politiques du FMI créent clairement la pauvreté et l’instabilité dans les pays africains. Ce n’est pas seulement parce qu’ils prêtent à des dictateurs ou à des gouvernements corrompus – bien que cela fasse partie du problème. Cela est dû à la nature même de ces politiques, qui imposent des mesures d’austérité à des pays déjà en détresse économique et climatique.

Au Soudan, par exemple, c’est l’insistance du FMI à supprimer les subventions au carburant et au pain en 2018 qui a fait exploser le prix des aliments, des médicaments et des transports. Sa demande à la Banque centrale soudanaise de dévaluer sa monnaie a également largement contribué à la hausse des coûts sur les importations nécessaires à l’agriculture et à d’autres industries. Ces politiques ont augmenté le coût de la vie pour les Soudanais ordinaires et conduisent indiscutablement à davantage d’appauvrissement.

Les politiques du FMI créent clairement la pauvreté et l’instabilité dans les pays africains.

Le Soudan est un pays qui a perdu ses recettes d’exportation de pétrole après la déclaration d’indépendance du Sud-Soudan. Dans le même temps, il est fortement dépendant des importations comme le blé, les aliments de base, les médicaments et les produits chimiques pour l’industrie. Ce sont ces facteurs qui ont déclenché la chute du régime en 2019.

Mais peu importe qui est au pouvoir, le FMI maintient les mêmes politiques d’austérité. Le conseil de transition au Soudan, par exemple, a dû supprimer davantage de subventions afin d’être éligible au programme d’allègement de la dette. Cela a entraîné des émeutes meurtrières dans les régions les plus pauvres et a suscité une colère suffisante pour faire tomber le conseil de transition. A son tour, cette situation a précipité le coup d’État militaire qui a eu lieu le mois dernier. Les crises politiques en Afrique sont toujours une occasion pour les économies capitalistes occidentales de mettre en place les conditions pour plus de mesures de libre marché, plus de libre circulation des capitaux et plus de privatisations.

CD : Mais ce schéma ne se limite pas aux crises soudanaises, n’est-ce pas ?

MBG : La même histoire s’est déroulée en Tunisie, aussi bien pendant la dictature qu’après la révolution. Que ce soit pendant que le gouvernement de transition rédigeait la constitution, pendant les gouvernements élus plus tard, ou même aujourd’hui, chaque nouveau gouvernement se retrouve avec une liste de politiques à mettre en œuvre afin de bénéficier du FMI, de la Banque mondiale et de l’aide bilatérale. Cette aide apporte des fonds frais nécessaires au service de la dette extérieure et à l’importation des produits alimentaires et industriels des pays capitalistes pour alimenter l’économie.

Les pays africains sont pris au piège de l’endettement : plus on cherche à obtenir des prêts, plus on est obligé de mettre en œuvre des mesures d’austérité qui visent les salaires, la privatisation des entreprises publiques et la suppression des subventions. Le coût de la vie est ainsi plus élevé pour la population. La scène est la même, quel que soit le gouvernement au pouvoir. Même si un régime tombe, le modèle extracteur néocolonial ne tombe pas. C’est exactement ce que le peuple soudanais a scandé lors de son soulèvement : « Pas encore tombé. »

CD : Il a été suggéré que les donateurs internationaux devraient répondre aux crises en contournant les gouvernements africains non coopératifs et en utilisant des services comme M-Pesa pour prêter directement aux citoyens africains. Cette idée a été posée au nom de la souveraineté et de la démocratie au Soudan, mais M-Pesa est la propriété de Vodafone, une multinationale basée au Royaume-Uni.

MBG : Bien sûr, ce n’est pas en donnant de l’argent directement aux gens pour soutenir les bénéfices générés par les industries de la filière extractive que l’on parviendra à changer de modèle. Les troubles politiques et l’instabilité sont toujours des occasions pour les pôles capitalistes de fixer leurs conditions préférées et de continuer à les imposer à nos sociétés. Ce dont nous avons besoin, c’est de permettre aux populations du Soudan, de la Tunisie ou d’ailleurs en Afrique de décider elles-mêmes du modèle économique dont elles ont besoin, et pas uniquement de celui qui administre le modèle existant.

CD : Une réplique courante aux critiques du FMI est que les institutions financières internationales sont « scientifiques et neutres », et que les organisations politiques africaines « idéologues » telles que l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) sont responsables des difficultés économiques de l’Afrique. Que répondez-vous à cela ?

MBG : Cela fait partie de l’attaque néolibérale en cours contre les syndicats et la classe ouvrière. Le rôle joué par l’UGTT dépend précisément du contexte. Tantôt les observateurs la tournent en dérision comme une structure bureaucratique entachée de corruption. Parfois, ils la présentent comme un acteur sociopolitique majeur et l’encensent. Elle a même été nominée pour le prix Nobel de la paix pour son rôle actif dans l’établissement d’un dialogue national, dialogue qui a d’ailleurs débouché sur un gouvernement technocrate qui a poursuivi les négociations avec le FMI.

Mais aujourd’hui, le syndicat le plus puissant de Tunisie s’attire l’ire des institutions financières internationales en raison de sa résistance à la mise en œuvre des conditions restantes du FMI : réduction des salaires des employés du secteur public, privatisation des entreprises publiques et suppression totale des subventions sur le carburant et les denrées alimentaires.

Le FMI et les agences de notation exercent une pression énorme sur le gouvernement tunisien pour qu’il signe un accord avec l’UGTT afin de faire passer ces « réformes ». Les attaques contre l’UGTT alimentent un débat qui se concentre sur la masse salariale du secteur public. Mais ce débat masque en fait la réalité. Le véritable problème résulte d’une autre condition du FMI : l’adoption de la loi sur l’indépendance de la banque centrale en 2016. La dévaluation monétaire qui en a résulté a eu pour conséquence directe la diminution du pouvoir d’achat des travailleurs.

On entend beaucoup d’accusations contre l’UGTT et de commentaires sur la hausse vertigineuse de la masse salariale. Mais pour comprendre cette attaque contre les salaires, il faut regarder la position de la Tunisie dans la division internationale du travail. Que vend la Tunisie au monde, et à quel prix ?

Pendant la période de libéralisation, nous nous sommes spécialisés dans la vente de moutons, d’huile d’olive en vrac, de composants industriels assemblés à faible valeur ajoutée et dans le tourisme. Ce développement économique s’est appuyé sur une main d’œuvre féminine à bas coût, et sur un nivellement par le bas des conditions de travail. Pendant des décennies en Tunisie, le statut d’employé public a été un filet de sécurité, un « clou dans le mur » selon l’expression populaire. Il garantissait l’accès aux prêts bancaires à la consommation pour acheter une voiture ou éventuellement construire une maison. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Des centaines de milliers de personnes instruites comme les médecins et les professeurs sont au chômage. Des régions entières sont complètement abandonnées. Il y a très peu de possibilités d’emploi pour les jeunes. Nous n’avons plus de filet de sécurité sociale de base.

Ces propositions prétendument scientifiques et neutres du FMI auront des conséquences : la poursuite de la détérioration du secteur public en matière de santé et d’éducation. Pendant la crise de la Covid, la Tunisie a beaucoup souffert de la détérioration du secteur public de la santé – une nouvelle privatisation sera lucrative pour les investisseurs étrangers mais désastreuse pour les Tunisiens. Ils visent actuellement l’eau, l’électricité et les transports – qui sont encore des entreprises publiques – afin de drainer les excédents vers le pole capitaliste. C’est dans ce contexte que s’inscrivent leurs attaques contre l’UGTT, qui défend à juste titre ses membres dans les secteurs public et privé face à cette attaque contre les salaires.

CD : L’Afrique sera touchée de manière disproportionnée par le changement climatique – par exemple, en termes de sécurité alimentaire. Le président de l’Union africaine, Félix Tshisekedi, a récemment écrit que la libéralisation du commerce agricole était l’une des principales priorités du continent pour résoudre ce problème, et qu’elle devrait être sérieusement discutée lors de la COP26. C’est assez incroyable : il est bien connu que la libéralisation agricole aggrave l’insécurité alimentaire. Comment les élites africaines facilitent-elles la précarité, la pauvreté et la crise ?

MBG : Nos élites sont en quelque sorte paralysées dans ce modèle de croissance néocolonial, extractif, fondé sur les exportations. Nous pouvons prendre l’exemple de la République démocratique du Congo (RDC) de Tshisekedi. C’était un exportateur de cuivre, de caoutchouc et de diamants – ces ressources sont soumises à la fluctuation des prix concurrentiels et mettent les pays exportateurs en difficulté de balance des paiements lorsque les prix baissent.

La libéralisation agricole signifie que les pays africains spécialisés dans les produits agricoles se retrouvent dans la même position que la RDC. Lorsque les prix du cacao, du café ou de l’huile d’olive sont volatils – ou lorsqu’ils sont entravés par la sécheresse et le changement climatique – les revenus de ces exportations sont imprévisibles. Cela fait peser une énorme incertitude sur la planification budgétaire. Au lieu de s’attaquer aux causes profondes de ce modèle dangereux et de le modifier, nos élites sont prises au piège.

Les institutions financières internationales disent en gros : « Si vous voulez être reconnu comme président ou comme conseil de transition, vous devez passer un accord avec le FMI et suivre ces réformes structurelles. » Et c’est ce qu’ils font. Mais nous savons que ces réformes et ces politiques de libéralisation sont un cercle vicieux qui plonge nos économies plus profondément dans ce modèle de dépendance. Parce qu’elles sont détachées des besoins réels de leurs populations, les élites africaines facilitent cette précarité et cette pauvreté, et augmentent les possibilités de crise.

CD : Les événements des douze derniers mois en Afrique démontrent clairement qu’une jeune génération n’acceptera pas les gouvernements militaires kleptocratiques à vie, ni les salles de conseil des banques centrales dominées par l’Europe. Mais à quel type de souveraineté économique et monétaire cette génération aspire-t-elle ?

MBG : Aujourd’hui, on assiste à l’éclosion de nombreux mouvements sociaux contre l’austérité et contre les structures coloniales persistantes, comme les campagnes contre le franc CFA au Sénégal, les campagnes « Block ALECA » en Afrique du Nord [ALECA : Accord de Libre Echange Complet et Approfondi initié par l’Europe, NdT] et « les frais doivent baisser » en Afrique du Sud. Pas plus tard qu’hier, en Tunisie, un militant a été tué lorsque la police a tenté de rouvrir une décharge que les mouvements environnementaux avaient forcé à fermer.

Une pression continue sur nos élites politiques est essentielle pour sortir du modèle de dépendance. Sinon, il y aura des révoltes constantes – les jeunes n’auront de cesse de tenter de renverser ces régimes. La véritable bombe à retardement de ce modèle, ce sont les chômeurs, les dépossédés et les marginalisés. C’est le cadeau que le centre capitaliste fera aux élites périphériques pour qu’elles s’en occupent. Puis ils viendront accuser ces mêmes élites de mauvaise gestion et de mauvaise gouvernance et fermeront les yeux sur la répression persistante qui émerge inévitablement de ces politiques.

Aujourd’hui, l’Afrique ne peut pas continuer à alimenter le camp impérial en ressources minérales et naturelles au prix de la famine, du sang, de la fuite des cerveaux et des immigrants en Méditerranée.

Soyons clairs : l’Afrique d’aujourd’hui ne peut pas continuer à alimenter le camp impérial en ressources minérales et naturelles au prix de la famine, du sang, de la fuite des cerveaux et des immigrants en Méditerranée. Plus que jamais, nous avons besoin de la solidarité africaine pour renforcer notre autosuffisance, notre capacité de production, notre complémentarité et le commerce intrarégional. Nous n’avons pas besoin du modèle néolibéral vanté par l’Union africaine.

Nous pouvons soutenir le commerce intrarégional non pas en nous appuyant sur les créanciers, mais en nous appuyant sur nos capacités productives locales. Nous devons réfléchir à de nouvelles voies, différentes du modèle actuel de dépendance. Je ne vois pas d’autre solution que de poursuivre la résistance au modèle actuel et d’essayer de construire un système résilient et prospère qui permette aux gens et à leurs enfants de vivre une vie digne dans un environnement sain.

CD : Lorsqu’ils évoquent l’Afrique, la plupart des lecteurs pensent d’abord à l’Éthiopie et au Soudan. L’année dernière, une lettre ouverte a préfiguré certains aspects de ces crises en parlant de « lutte géopolitique sans merci, du nouveau contexte de la guerre économique de tous contre tous » et de la désintégration de l’ordre mondial. Comment ce nouveau contexte a-t-il modifié la capacité de ces mouvements sociaux à réaliser le type de réformes radicales que vous appelez de vos vœux ?

MBG : La plupart des luttes sont encore menées localement. Les bouleversements sont encore largement portés par les personnes les plus vulnérables et les plus touchées par les modèles néocoloniaux. Mais une chose qui a changé depuis le début de la crise de la Covid-19 est la facilité avec laquelle les militants peuvent se connecter les uns aux autres. Les mesures de confinement et de quarantaine nous ont en fait permis de nous parler plus facilement, de penser collectivement et d’élaborer des stratégies communes dans toute la région.

Mais le changement mondial mentionné dans la lettre, et l’implication de beaucoup plus d’acteurs politiques en Afrique, nous ont créé quelques difficultés. Nous devons comprendre comment naviguer dans ce nouvel ordre mondial. Comment pouvons-nous en bénéficier ? Quelles alliances pouvons-nous conclure ? Par exemple, aujourd’hui, en Tunisie, le débat porte sur la question de savoir vers qui nous tourner si nous ne payons pas nos dettes ou si le FMI ne veut pas nous accorder de nouveaux prêts.

L’une des options proposées consiste à se tourner vers la Chine et à redynamiser nos relations diplomatiques avec l’Est. Une autre consiste à se tourner vers les pays du Golfe, vers l’Arabie saoudite et les Émirats. Mais nous savons que chaque pays a ses propres intérêts stratégiques et militaires dans la région. Nous savons également que certains pays ont été impliqués dans les récentes tentatives contre-révolutionnaires visant à maintenir le statu quo.

Ces politiques mondiales n’ont pas seulement un impact sur les populations du Sud, mais partout. Nous devons associer nos luttes, comprendre ce qui se passe et le dénoncer.

Il est très difficile de se retrouver dans ce jeu mondial. C’est pourquoi nous devons établir davantage de liens entre les classes ouvrières et moyennes de nos pays africains, en solidarité avec celles du Nord. Ces politiques mondiales n’ont pas seulement un impact sur les populations du Sud, mais partout. Nous devons associer nos luttes, comprendre ce qui se passe et le dénoncer.

CD : Est-ce l’idée principale de votre livre ?

MBG : Oui, à l’origine, notre idée principale n’était pas d’écrire un livre, mais de collaborer et de discuter avec différents militants et universitaires sur la manière de se détacher du modèle de dépendance. Après notre conférence initiale, nous avons eu trois jours de discussions intenses et nous avons pensé que nous devions mettre tout cela par écrit afin qu’un public plus large puisse en bénéficier.

Le livre sera publié par Pluto Press en accès libre. C’est l’occasion d’avoir non seulement une discussion Sud-Sud mais aussi une discussion Nord-Sud – d’apprendre les uns des autres, d’éviter de commettre les mêmes erreurs que par le passé, et de réfléchir ensemble à la voie qui serait la meilleure pour nous tous. Nous espérons qu’il sera largement lu !

Maha Ben Gadha

Maha Ben Gadha est responsable du programme économique au bureau Afrique du Nord de la Fondation Rosa Luxemburg, basé à Tunis. Elle est la coéditrice de Economic and Monetary Sovereignty in 21st Century Africa, publié par Pluto Books.

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