Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Grève des femmes

La grève du #8mars en Belgique, un mouvement féministe inédit

Le 8 mars en Belgique se tiendra la première grève nationale des femmes de Belgique. Ce sera une grève totale : une grève du travail salarié, mais aussi une grève du soin aux autres, une grève de la consommation et une grève des études. Toutes les femmes sont appelées à se joindre au mouvement pour montrer que "quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête".

Tiré du blogue de l’auteure.

Pour moi, tout a commencé le 7 octobre 2018.

Je me rendais à une assemblée générale, par hasard, après avoir reçu un tract lors d’une manifestation. J’étais un peu désespérée par l’affaire Kavanaugh, lassée qu’après #MeToo on continue de piétiner ouvertement les femmes, dans la plus grande impunité. C’était la première fois de ma vie que je participais à une assemblée générale militante. C’était aussi la première assemblée générale de la grève.

J’y est découvert plus d’une centaine de femmes* . Militantes ou non. Syndiquées ou non. Pour la plupart, nous étions simplement féministes et motivées. Et inspirées par les 5 millions de femmes* en Espagne qui, le 8 mars dernier, avaient stoppé le pays lors d’une grève historique.

Pendant l’assemblée générale, une garderie gérée uniquement par des hommes a été mise en place, pour que la garde des enfants ne soit pas un frein à l’engagement de certaines femmes*. De notre côté on débattait et on s’organisait pour la première fois, de l’autre des gars déguisés en pirates s’occupaient d’un groupe d’enfants amusés.

Cette assemblée générale m’a redonné de l’espoir. Je crois qu’on sentait toutes que quelque chose se passait, et que le 8 mars 2019 serait une journée particulière en Belgique. C’est ainsi que le Collecti.e.f 8 maars a été créé.

Les premiers maîtres mots du collectif sont : horizontalité et démocratie. Dans l’organisation du mouvement, il n’y a pas de leadership, pas de porte-parole et une prise de décision collective. Toute femme* peut participer, et est fortement invitée à le faire. Le collectif s’organise en commissions (sur des sujets horizontaux comme la communication ou les revendications) et en groupes de mobilisations (pour mobiliser des femmes* dans certaines villes, ou certains secteurs). L’organe exécutif du collectif est la coordination nationale, où des représentantes (tournantes) des commissions et des groupes de mobilisations se rencontrent chaque mois pour discuter des grands enjeux de la grève. Chaque grande décision est ensuite discutée et votée en assemblée générale, qui a lieu elle aussi tous les mois.

Le second grand principe du collectif est l’inclusivité. Une commission a été créée pour faire en sorte que les voix de toutes les femmes* soient représentées. Y compris (et surtout) les voix des femmes* les plus minorisées et précarisées, les voix de celles qui n’ont pas les moyens de venir aux assemblées générales. Car nous avons pris conscience pendant l’organisation de la grève que militer est un privilège.

L’inclusivité, ça passe aussi par la prise en compte des différences linguistiques. Le collectif a eu pour ambition d’organiser une grève nationale, une grève qui inclut donc les femmes* francophones et néerlandophones. Tous les documents du collectif sont traduits en aux moins deux langues, voire trois (français, néerlandais, anglais) ou plus. Lors des assemblées générales, des interprètes volontaires sont également présentes. Dans le collectif, on entend souvent que c’est la première fois qu’un mouvement féministe rassemble les wallonnes, les bruxelloises et les flamandes. D’ailleurs le nom du collectif lui-même (Collecti.e.f 8 maars) est issu d’un mélange entre le français et le néerlandais.

Le troisième mot d’ordre est la non-mixité choisie. Le collectif est uniquement composé de femmes*, c’est à dire de personnes qui s’identifient et/ou qui sont identifiées comme femmes* (le collectif comprend donc des personnes trans et non-binaires). Des hommes aident dans les aspects logistiques et financiers de la grève, mais ne sont pas impliqués dans les prises de décision du collectif. Le collectif a publié un guide pour les hommes, afin de leur expliquer comment ils peuvent nous soutenir le 8 mars. Et c’est l’un des documents les plus vus et les plus partagés sur notre page Facebook.

En moins de 6 mois, et grâce à la mobilisation de centaines de femmes*, toutes volontaires et sans lien avec une organisation pré-existante, le collectif a organisé la première grève nationale des femmes* de Belgique. C’est historique.

Par la force de notre mobilisation, deux des trois plus grands syndicats belges soutiennent le mouvement et ont lancé des préavis de grève. Le troisième syndicat est désormais en train de se justifier dans les médias pour son absence d’engagement.

Par la force de notre mobilisation, des femmes* de tous les milieux sont en train de se préparer à la grève. Elles sont travailleuses domestiques, artistes, infirmières, travailleuses du parlement européen, stagiaires, étudiantes, retraitées, footballeuses, journalistes, travailleuses sociales ou vendeuses, et tous les jours elles viennent nous apporter leur soutien.

Par la force de notre mobilisation, la grève est aussi très suivie dans les médias belges. Nous avons été invitées à plusieurs émissions de radio nationales, nous sommes apparues dans un J.T., et plusieurs articles de fond ont été écrits sur notre mouvement dès les premiers mois de sa création. Depuis plusieurs jours nous recevons des demandes d’interview presque toutes les deux heures. C’est assez étonnant voir un tel intérêt médiatique, surtout si l’on compare à comment a été traité la manifestation #NousToutes contre les violences, en France.

Et tandis que le mouvement est dans tous les grands médias, je n’ai encore entendu aucun éditorialiste nous décrédibiliser, nous infantiliser ou nous ridiculiser. Je n’ai pas lu de chronique condescendante nous expliquant comment mener notre combat. J’ai attendu patiemment la vague d’insultes ou le mépris télévisé d’un pseudo-intellectuel. Mais il ne s’est (encore) rien passé. Pour moi qui suit habituée au traitement médiatique du féminisme en France, cette relative bienveillance des médias belges a été vécue comme une heureuse surprise. Et comme une preuve supplémentaire (s’il en fallait une) que les médias français ont un vrai problème avec le féminisme.

Par la force de notre mobilisation (et je crois que c’est ce qui me rend le plus fière), nous avons donné la parole à des femmes* qu’on n’entend jamais et qu’on ne regarde pas. En partenariat avec la web TV indépendante Zin TV, nous avons produit une série de portraits de femmes* qui expliquent pourquoi elles font grève le 8 mars. La première vidéo donne la parole à Alexandra, une travailleuse en situation irrégulière, la seconde à Aïda, une femme noire lesbienne. Au fil des vidéos, des histoires singulières se sont dessinées. Nous avons interrogé Gulcan, victime de violences mais aussi Monique, travailleuse précaire. Nous avons interrogé une étudiante trans et une syndicaliste voilée. Tous ces portraits sont puissants, authentiques, et je ne pense pas que ces histoires auraient jamais été racontées si la grève n’avait pas eu lieu.

Tous ces portraits vidéos sont disponibles ici.

Alors voilà, la grève est demain. On ne sait pas encore quelle ampleur elle aura. Mais on sait qu’on a déjà gagné. Car c’est la première fois qu’un tel mouvement s’organise, et que nous recevons tous les jours plus de soutien. Car nous avons su nous organiser, nous entre-aider, nous former, nous porter les unes les autres. On s’est coachées pour faire des interviews, certaines ont pris le micro avec leur bébé dans les bras, on a pris la parole en assemblée pour la première fois, on s’est expliquées comment faire grève et quels étaient nos droits.

On s’est rassemblées, on s’est soutenues et on a déjà écrit une page de l’histoire féministe belge.

*Toute personne qui s’identifie et/ou qui est identifiée comme femme

Pour plus d’informations

- Site web de la grève

- Page Facebook

- Compte Twitter

- Compte Instagram

- Podcast sur la grève (co-animé par mon amie Léa et moi).

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