Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

La société des « enclos » : pouvoir, propriété et consommation. Quand l'histoire des nomades et des sédentaires rappelle celle qui s'écrit aujourd'hui.

Quand l’histoire des nomades et des sédentaires rappelle celle qui s’écrit aujourd’hui.

L’« enclos » désigne, selon le sens commun, « un terrain fermé par une clôture ». Sans pousser ici trop loin la réflexion, il paraît claire que l’intention consiste à interdire l’accès au dit terrain parce qu’il représente une possession, voire une propriété qui exclut les intrus mais qui suppose, en même temps, un droit d’accès à quelques-uns, tel un privilège, ou encore à un groupe plus vaste lorsque cette propriété devient publique, tout en maintenant cependant des exclusions dans son usage.

Il n’y a peut-être rien à ajouter sur ce qui vient d’être dit, hormis, nécessairement, d’afficher notre curiosité sur les motivations qui nous amèneraient à parler d’enclos aujourd’hui. Est-ce parce que nous sommes de plus en plus portés sur la question environnementale qui nous fait réaliser qu’il y a encore des champs autour de nous ? Parce que nous avons l’impression d’être coincés dans nos « enclos urbains » ? Ou parce que nous nous questionnons encore sur la liberté et sa véritable nature ? Sur notre opiniâtreté à vouloir tout encadrer ? Sur le fait que nous avons besoin de prendre le temps de raisonner sur ce qui nous emboîte, comme l’a fait John C. Scott en poussant sa réflexion jusqu’à écrire son Homo Domesticus ? Toutes ces questions sont bonnes et il y en aurait sûrement d’autres. Par contre, nous nous en tiendrons à celles-là et profiterons de l’occasion pour vous proposer un petit voyage à travers l’espace et le temps, allant et venant, dans le but d’exposer ces enclos d’hier qui font toujours partie de notre quotidien très « clôturé ».

Simplifions les choses en soulignant que notre planète a été maintes fois divisée par des frontières, des droits d’accès ainsi que des interdits, et le demeure toujours en raison d’une inclination de l’être humain à posséder ce que le désir lui fait miroiter dans son imaginaire ; un désir souvent communicatif au point de s’évader de l’esprit d’un instigateur ou d’une instigatrice et de s’étendre sur un groupe susceptible de constituer un grand ensemble proclamant avec fierté, et souvent avec force, son nationalisme. Pour tout dire, les États prennent la forme physique de pays qui eux-mêmes sont ensuite subdivisés en des provinces ou d’autres États d’une moindre importance, puis encore fractionnés en régions, en cantons, en communes ou en paroisses et ainsi de suite, dans le but de regrouper des populations réparties dans des villes et des villages à l’intérieur desquels s’expose finalement la propriété privée de personnes morales et de personnes physiques ou civiles, parce que, au bout du compte, l’intensité de ces divisions aurait dû être justifiée dans le sens inverse, puisque l’idée de possession tire son origine de l’individu et de la famille, donc du foyer. Autrement dit, toutes les bornes imposées à un territoire reviennent à nous faire discourir sur la signification des enclos, à savoir un terrain possédé au départ par un foyer.

Le monde agricole clôture ses champs pour retenir les bêtes d’élevage ou de travail, contraignant ainsi leur liberté, mais également pour fixer les frontières qui délimitent les possessions de propriétaires terriens différents. De la même façon ou presque, autrefois les esclaves subissaient les effets de l’enclos, car ils et elles étaient obligé-e-s de travailler et de demeurer sur les propriétés de leurs maîtres et maîtresses. Même chose avec les morts, puisque des enclos servaient – et servent toujours – à fixer les limites de leur lieu de repos, tenus en l’occurrence à l’écart des vivants. Et encore pour ajouter, l’ouvrage Homo Domesticus de James C. Scott explicite une autre forme d’enclos, alors que son étude de la Mésopotamie des temps anciens nous apprend que les hautes murailles qui ceinturaient les cités ne servaient pas uniquement de moyens de défense contre des envahisseurs ou des pillards, mais également pour retenir captive une population donnée, en raison de la force de travail qu’elle procurait – en agriculture pour la subsistance notamment –, y compris en termes de force militaire et de force économique associée ici à une sédentarité favorable à l’enrichissement d’une élite nomade par les impôts et les taxes diverses auxquels elle se soumettait pour obtenir sécurité ; et cette accumulation se faisait bien sûr autrement que par la nécessité constante des conquêtes, en revanche, une fois bien établi, conquérir d’autres territoires, afin d’accroître le butin et les possessions, stimulait les plus ambitieux. Autrement dit, Scott semble donc dire que les premiers États – c’est-à-dire plus exactement les cités-États –, à la base de tous les régimes successifs depuis ce moment jusqu’à aujourd’hui, auraient reposé sur le système des enclos.

Scott n’est pas le seul à reconsidérer les impacts majeurs d’un nomadisme rationnel sur les développements de la civilisation dite sédentaire, justement parce que nous avons été instruits trop longtemps sur le fait que le sédentarisme constituait la justification primordiale de la formation de toute civilisation. Bien entendu, cette approche disait vraie dans la mesure où un groupe doit pouvoir s’installer dans un lieu convenable, recourir à l’agriculture et y subsister à long terme, dans le but espéré d’y développer ensuite l’invention et la culture. Or, dans toute structure sociale s’impose une dynamique politique, voire même géopolitique, par laquelle s’organise le groupe et s’instaurent les règles de sa cohésion. Pour dire les choses autrement, il faut des individus mobiles à l’extérieur des enclos, afin de maintenir les sédentaires en place. Force est d’admettre que le territoire clôturé, à savoir contrôlé, synonyme de propriété exclusive ou d’un droit d’accès restreint, implique à la fois la gestion des frontières et celle des trajectoires de mobilité.

D’ailleurs, cette compréhension s’expose dans les enseignements de la géographie structurale, bien démontrés entre autres par Gilles Ritchot, pour le Québec, alors qu’il soutient, en songeant ici à la période qui précède l’arrivée des premiers Européens sur le territoire, la présence de nomades résiduels et de nomades sélectifs, non pas d’authentiques sédentaires, définis par Scott tels des captifs. Le dernier groupe possède un pouvoir dans la mesure où il empêche le second groupe de s’installer dans des établissements sédentaires ; en d’autres termes, si les Sumériens décrits par Scott – bien sûr des nomades sélectifs – forment des États archaïques en forçant des populations à devenir sédentaires, dans le cas de la vallée du Saint-Laurent – toujours antérieur à la présence européenne –, on obligeait un groupe à rester nomade. Ainsi, ceux qui détenaient le pouvoir de contrôler le territoire et les mobilités représentaient des nomades sélectifs qui possédaient conséquemment le droit de jouir des deux mondes – nomadisme et sédentarisme –, non seulement parce qu’ils s’appropriaient des territoires pour s’y établir et les développer, mais aussi en raison de leur capacité à être mobiles et de pouvoir restreindre la mobilité des autres. En bref, les nomades sélectifs sont des constructeurs d’enclos, protégeant les meilleurs territoires et reléguant dans les zones dangereuses, difficiles ou infécondes les groupes subissant une régulation de leur liberté.

Si l’enclos conjecture la propriété, et la propriété l’exercice d’un certain pouvoir, dans ce cas le pouvoir des uns sur les autres serait accepté, dans une certaine mesure, et communiqué de manière à ce que chacun et chacune respectent, au bout du compte, les enclos imposés par leurs semblables. En revanche, plus nous sommes entourés de semblables, plus il y a d’enclos, de propriétés et de manifestations du pouvoir. Alors cette multiplication exige un moyen d’entretenir les accords et de répudier les mésententes de manière à garantir la cohésion sociale. Selon David Hume, la propriété est un objet attaché au propriétaire, d’où l’établissement d’une relation non pas naturelle, mais morale et fondée sur la justice. Dans ce cas, la propriété se résume à être « une possession protégée par les lois ». Autrement dit, il existe une législation d’interdits, voire d’enclos, qui donne un pouvoir aux propriétaires et aux individus capables de l’être. Et comme le désir de posséder s’inscrit dans la nature même de l’être humain – suscitant d’ailleurs un imaginaire pour ceux et celles qui ne le sont pas à souhaiter ardemment le devenir, afin de bénéficier d’une soi-disant mobilité sociale – les lois servent d’encadrement à cette passion, en essayant toujours de maintenir l’ordre et la cohésion. Or, puisque les nomades créent les enclos et veulent protéger leurs possessions, alors les lois servent leurs intérêts aux dépens des sédentaires.

Retournons une nouvelle fois en arrière : les enclosures anglais, sous le règne des Tudor, constituaient une révolution du monde agraire, puisque les terres en friche et mal exploitées pouvaient être récupérées, clôturées et labourées ou surtout envahies de moutons, de manière à faire croître leur valeur et de maximiser ainsi chaque partielle de territoire dans une expectative d’accroissement de la production et donc de la richesse du royaume. Cette multiplication des enclos obligeait un entretien régulier ainsi qu’une forme de productivité, sans quoi le propriétaire ou l’occupant devait céder sa place. Évidemment, cette tendance profita aux grands propriétaires qui se permirent d’acquérir ces subdivisions par vanité. Idem dans le monde du travail passé et actuel, au lendemain de la première révolution industrielle, alors que le travailleur et la travailleuse remplacent les moutons et se voient coincer dans un lieu déterminé, sédentaires d’une tâche routinière, tandis que les nomades dits propriétaires jouissent d’une mobilité enviée, voire même internationale dans le cas d’entreprises multinationales. À cette réalité s’ajoute le mouvement d’individualisme, à savoir une forme d’enclos distincte des précédents régimes, du moins d’après la perception que nous pouvons nous en faire. En effet, la division des groupes devient des enclosures à la fois de territoires et de la masse populeuse, puisque le foyer – tel un retour à la source – devient l’enclos à rentabiliser.

Par ce saut qualitatif, maintenant atterris à notre époque, nous pouvons constater à quel point les enclos sont partout : les enfants dans les CPE, les adolescent-e-s dans les établissements d’éducation, les personnes âgées dans les résidences, les travailleur-euse-s dans les entreprises ou les organismes, puis les consommateur-trice-s dans leurs foyers. Ces aires aux frontières certaines servent à optimiser des retours sur investissement certains. Et puisque les nomades contrôlent la production, ils se doivent aussi d’assujettir la consommation qui se veut essentiellement sédentaire, car assurément prise dans des enclos servant à accumuler, et ce, peu importe l’endroit du monde. Non seulement l’enclos du foyer sert à maximiser la consommation utile au système économique présent, rappelant les ambitions des grandes cités du passé, mais en plus son occupant-e se voit automatiquement pousser à s’inclure dans d’autres enclos associés à ses acquisitions : c’est-à-dire, à titre d’exemple, une personne qui consomme un produit de la marque X s’inclut dans la clientèle de l’entreprise productrice, qui voudra conséquemment la retenir dans son propre enclos associé à un « groupe captif souhaité » de consommateur-trice-s, puis de la même façon si elle achète également un bien de l’entreprise Y, qui voudra à son tour rendre itératif son acte pour la fidéliser. Cette personne fera donc partie à la fois de l’enclos X et de celui d’Y, peut-être volontairement, en y pensant bien ; en revanche, elle restera captive de ceux-ci si ses désirs sont satisfaits au point de vouloir y rester, à savoir une forme de tromperie ou non relativement à la liberté de choix qui lui est proposée. Or, la pulsion productrice d’abondance, dans un monde d’enclos concurrentiels, échappe aux moyens anciens de soumission afin d’opter pour des stratégies plus subtiles, c’est-à-dire celles usant de la manipulation du goût et des préférences, voire même servant à camoufler le pouvoir monopolistique en place, parce qu’en réalité les enclos X et Y appartiennent aux mêmes nomades sélectifs.

Chose certaine, vivre dans un enclos suppose d’évoluer sous la contrainte. Par conséquent, le marché libre en demeure un clôturé qui nous rappelle que notre foyer ressemble peut-être à une cage aux barreaux dorés ; la porte s’ouvrant à des heures fixes, alors que nos trajectoires de mobilité sont déterminées pour se rendre soit au travail, soit au supermarché – afin de consommer – notamment, puisqu’en définitive notre liberté se réduit à notre capacité de payer pour devenir nomade et sortir de notre sédentarité.

Écrit par Guylain Bernier

Bibliographie

HUME, David (2007), Traité de la nature humaine [1739]. Essai pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement sur les sujets moraux. Livre III : De la morale, version numérique réalisée par Philippe Folliot, Chicoutimi, développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, Collection « Les classiques des sciences sociales ».

RITCHOT, Gilles (1999), Québec, forme d’établissement. Étude de géographie régionale structurale, Paris, L’Harmattan, Collection « Géographie en liberté ».

SCOTT, C. John (2019), Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte.

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