11 mars 2026 | tiré d’Orient XXI | Illustration : Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.
© Fourate Chahal
https://orientxxi.info/Monde-arabe-Frontieres-et-circulations-en-evolution
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l’enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l’armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C’est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l’évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d’une expansion impérialiste d’Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n’a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu’au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l’empire ottoman en administration directe ou en zones d’influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L’année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d’abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d’ « indépendance » d’Israël l’année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d’un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.
Plus de 75 ans après, et une dizaine d’offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l’Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d’économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d’Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l’hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l’actuelle guerre d’agression israélo-étatsunienne contre l’Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l’encontre des peuples et du droit international. Il n’y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Une construction politique
Que ce soit au Ier siècle, sous l’empire romain s’étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l’islam, avec l’expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l’Atlantique à l’Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d’idées, à l’instar de la fameuse route caravanière dans l’Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s’intéresse aux effets d’un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l’évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.
Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l’exercice d’un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l’État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l’Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d’autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l’asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l’Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n’ont d’ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd’hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d’Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu’en 19505, la « guerre des Sables » entre l’Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l’annexion pure et simple du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l’on connaît. Le sous-espace régional n’est sorti de ces antagonismes que plus divisé.
Les frontières ont parfois fait l’objet d’expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l’Égypte et la Syrie. En 2011, à l’issue d’un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu’aujourd’hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s’est réunifié en 1990, il est depuis plus d’une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l’ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s’agit bien « d’un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l’été 2014, lorsque l’organisation de l’État islamique s’est mise en scène entre la Syrie et l’Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l’artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Militarisation et technologies de surveillance
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d’un espace qui était jusqu’alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d’un siècle après, parcourant notamment l’Afrique du Nord, l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Arabie, puis l’Irak et la Perse, n’étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d’une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l’islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.
Jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d’autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd’hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d’apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd’hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilé·es et d’une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d’être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l’agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d’un milliard d’euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s’est développée, sur la rive sud, l’externalisation des frontières de l’Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l’espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d’un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l’exemple de l’Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l’expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d’une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
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