Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le débat linguistique revient hanter le Québec – Lettre ouverte à Joshua Pace

La français exprime un projet de société dont les jeunes sont le cœur

Je ne m’en cacherai pas. Ta lettre à Ricochet a dardé le cœur du vieux soixante-huitard que je suis. Elle a ressuscité le cauchemar du « speak white » de mon enfance. Par ricochet, elle invite à radier les avancées de la lutte pour le français consacrées par l’originale loi 101. Je ressens ta lettre comme le point final de l’échouement de cette loi sur le brise-lames du combat perdu pour le McGill (et Dawson) français puis son délitement sous les coups de boutoir de la Cour suprême, institution fédéraliste par excellence. Te réjouis-tu que le marché du travail du Grand Montréal – 50% du Québec démographique – s’anglicise, que le commerce s’y bilinguise, que les francophones s’engouent pour les cégeps et universités anglophones ce qui leur permet de sélectionner les « élites » de demain ? Au point que même le gouvernement Trudeau s’en émeut... mais sans plus.

Au-delà de la culture, une affaire d’histoire et de rapports sociaux

Tu ne sembles pas te préoccuper du fait que les premiers responsables de cette disparition appréhendée sont la classe d’affaires du Québec et ses gouvernements, PQ compris et même Québec solidaire dont la porte-parole croyait que le Québec était officiellement bilingue ! Car il s’agit bien de cela, le Québec n’ayant pas la profondeur ni socio-démographique ni historique de la France qui peut se vouer sans crainte d’assimilation à la mode anglophile. Selon l’élite dirigeante, il faudrait de l’anglais, encore de l’anglais, toujours plus d’anglais, de l’école primaire jusqu’à l’université. Souhaites-tu le triomphe de l’anglais comme à la fois lingua franca du capitalisme néolibéral et langue assimilatrice au Canada des langues française et autochtones ? Pour toi, est-ce banal que plus le peuple québécois s’anglicise plus il s’intègre à l’anglophone « world culture » de ton entourage... alors qu’une de ses parties non négligeable d’Afrique, de l’Europe, d’Haïti, du Moyen-Orient, et du Québec, reste francophone ? (Le français est la troisième langue avec le plus d’entrées du Wikipédia après l’anglais et l’allemand.)

Tu laisses entendre que la culture québécoise est responsable de cette anglicisation à force d’être moche et perméable au racisme. Comme bien d’autres cultures non-anglophones, elle résiste mal à l’attrait de la culture commerciale étasunienne pas moins moche et traversée de racisme mais oh combien omniprésente et lucrative de par l’ampleur de son marché. Un certain nombre des artistes francophones, souvent ayant le plus de talent, optent pour la culture « authentique » dans la langue « authentique » et rêvent de devenir des « success stories ». Ne constates-tu pas que cette poussée vers l’anglicisation encouragée par la volonté patronale, les politiques gouvernementales et l’intérêt pécuniaire d’une partie de la gent artistique embrume l’esprit de la jeunesse qui n’a pas connu les combats contre le « speak white ». J’ai croisé dans une manif pro-autochtone unilingue anglaise à Montréal une francophone portant une pancarte artisanale unilingue anglaise parce que selon elle l’anglais serait la « langue internationale ». Une chose est de comprendre historiquement l’anglicisation forcée des autochtones et de l’immigration, d’où la nécessité de la traduction des discours au besoin. Une autre est de prétendre mobiliser le peuple québécois pour les droits des autochtones et des gens racisés en s’adressant à lui dans la langue assimilatrice de l’oppresseur des uns et des autres.

La diversité linguistique et culturelle est aussi essentielle que la biodiversité

Comme « the medium is the message », on ne fera ainsi qu’inciter à la solitude et la division réciproques au bénéfice de l’oppresseur commun anglophone. Bien entendu, le peuple québécois comme peuple blanc a sa part de responsabilité eu égard au comportement de ses forces policières et à la dispense des services publics dans ce racisme systémique sans compter la discrimination vis-à-vis l’emploi et le logement. Peux-tu comprendre que l’alliance du Quebec bashing de l’oppresseur, du mondialisme anglophone sonnant et trébuchant de maints artistes à succès et de la « langue internationale » d’une bonne partie de la jeunesse, y compris progressiste, acculent le peuple québécois au pied du mur ? Cette prise en tenaille facilite l’emprise sur lui de l’identitarisme sur lequel surfe allègrement son gouvernement. Peut-être n’as-tu pas réalisé que cette implacable réalité bien historique et sociologique a façonné ton point de vue qui risque de s’enliser dans le marais des préjugés anti-français ?

Le grand danger pour les progressistes est d’abandonner la défense de la langue commune en amalgamant cette défense avec le racisme alors que la défense du français a pour but l’égalité citoyenne à l’encontre des privilèges de facto dont bénéficient les personnes de locution anglophone. Seul le français est la langue commune nationale car celle-ci est un droit collectif et non pas un droit individuel. Derrière Greta Thunberg, la jeunesse est le fer de lance de la lutte climatique mais aussi de celle pour la biodiversité. N’as-tu pas réalisé que la diversité linguistique et culturelle de l’espèce humaine est tout aussi essentielle que la biodiversité pour la survie et la refondation de la civilisation ? L’humanité non anglophone prenant ses distances linguistiques des centres financiers, économiques et politiques de la domination néolibérale du monde invite à penser autrement la science, l’art, l’économie et la politique. Le français invite à imaginer un projet de société alternatif.

Marc Bonhomme, 10 décembre 2020

www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

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