Édition du 18 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

LGBT

Le féminisme et la diversité sexuelle, corporelle et de genre : entre (r)apports contradictoires et oppressions idéologiques de l’hétéro-cis-centrisme réactionnaire.

En lisant la chronique de Francine Pelletier sur la question des transidentités [1], j’ai pensé à un vieux texte que j’avais écrit il y a quelques années et jamais publié. Le voici.

Si le féminisme a beaucoup appris et apporté aux luttes LGBTQIA+, il a été paradoxalement l’un des moteurs des oppressions que subissent les personnes appartenant à la diversité sexuelle, corporelle et de genre. Une réalité encore taboue. Explications.

Une réalité qui dérange

Les personnes queers, lesbiennes, gais, bies, trans, non-binaires, intersexes, séropos, travailleuses du sexe (TDS) et alliées ont pratiquement toutes vécus ou été témoins de la violence à leur encontre de la part de certaines féministes dans les milieux militants, académiques, médiatiques et sur les réseaux sociaux ; et ce depuis des décennies. Leur parole et leurs points de vue sont souvent invalidés ou frappés du sceau de la suspicion, soit parce qu’elles sont des « putes », soit parce qu’elles sont des hommes, soit parce qu’elles sont trans/non-binaires, soit parce que notre sexualité n’est pas normative, quand ce n’est pas tout ça à la fois. Et les bonnes intentions des féministes se prétendant pro-sexe, les « J’aime » sur Facebook ne suffisent pas. Car lorsque vient le temps de choisir entre les travailleuses du sexe et leurs carrières académiques, entre les trans et leurs copines de militance, entre nous et leurs privilèges, rares sont celles qui restent à nos côtés.

Une épistémologie qui dérange

Les personnes qui nous blessent et nous attaquent depuis 40 ans sont entre autres les féministes « deuxième vague » qui ont encore aujourd’hui un pouvoir médiatique, politique, institutionnel, militant et discursif considérable. En effet, c’est ce féminisme qui a théorisé le champ épistémologique des oppressions que nous vivons en tant que personnes travailleuses du sexe (putophobie) et/ou trans et non binaires (transphobie) et/ou intersexes (intersexophobie) et/ou séropositives (sérophobie) et/ou personnes gaies et lesbiennes (accès à la procréation médicalement assistée et à la gestation par autrui) et/ou adeptes du BDSM, du sexe kinky et de la pornographie (idéologie anti-sexe). Pointer du doigt des individus en les faisant passer pour des bouc-émissaires, en invalidant leur position de sujet, leur agentivité, et en attaquant leur respectabilité, sans même les connaître, nous connaissons cela au plus profond de notre chair, que nous soyons des hommes ou des femmes, trans/cis/racialisé·e·s ou pas/etc...

Cette violence symbolique, qui n’est l’apanage de personne, ni des masculinistes ni des féministes (ni le nôtre d’ailleurs), nous devrions toutes et tous la condamner, car elle est du même ressort politique et rhétorique, et participe à réifier les rapports sociaux inégalitaires par un effet de contre-domination et de back-lash, qui n’en est pas moins de l’oppression.

Une discipline qui dérange

Le féminisme n’appartient à personne, et distribuer des bons points et des mauvais points en féminisme est contre-productif et favorise le disempowerment. Cette logique d’anathème et de jugements à l’emporte-pièce sclérose les féminismes et les milieux militants depuis des années, fait le bonheur des mouvements conservateurs ; et les personnes qui en souffrent, sont toujours celles qui ont le moins de privilèges. Pendant ce temps, les privilégié·e·s, de gauche comme de droite, féministes ou pas, continuent à prescrire et proscrire, au dépend de nos vies.

Un langage qui dérange

Il faut dire que tout type de discours produit du sens qui n’aura de sens que pour la personne qui s’y reconnaît. Et donc tout type de discours est intrinsèquement une tentative de mainmise sur les corps et les désirs en les disciplinant par la violence symbolique qui est toujours attachée au langage. De ce fait, tout discours comporte sa part oppressive (même si évidemment, certains plus que d’autres). Le féminisme, comme tous les corpus théoriques producteurs de sens, n’y échappe pas. Admettre cela, ce n’est pas être antiféministe ou pratiquer le mansplaining. Tout comme ne pas l’admettre, ce n’est pas être féminazie ou misandre. Admettre cela par contre, c’est peut-être être un·e de nos allié·e·s.

Comme le disait si justement la post-féministe assumée Gayle Rubin : « Il ne suffit pas d’être de gauche pour être relativiste sur le plan culturel ». Nous disons : « Il ne suffit pas d’être féministe pour être relativiste sur le plan des rapports sociaux, sexuels, de genre et affectifs ». Cela étant dit, pas la peine de nous faire des procès d’intention : nous ne cherchons pas à nier ou minimiser la domination masculine ou l’utilité et la légitimité des luttes féministes. Nous cherchons seulement à nous protéger, notamment de certaines féministes. Nous disons qu’il y a des femmes qui sont plus dominées que les autres, qu’il y a des femmes, des hommes et des personnes non-binaires qui sont aussi dominées par d’autres femmes, et que si beaucoup de féministes le comprennent et le disent, quand vient le temps de passer à l’action et de questionner l’unité féministe… les personnes travailleuses du sexe, trans, non-binaires, intersexes – entres autres – sont systématiquement sacrifié·e·s sur l’autel d’une classe des femmes qui n’a jamais existé que dans les livres des féministes privilégié·e·s qui se complaisent dans le sexage et instrumentalisent l’intersectionnalité quand ça leur convient.

Soyez-en sûr·e·s, tant que nous serons attaqué·e·s, stigmatisé·e·s et déshumanisé·e·s, nous serons solidaires les un·e·s des autres, et nous ne nous tairons pas, fièr·e·s !

Sébastien Barraud
[1] https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/568815/va-vis-deviens

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