Édition du 24 novembre 2020

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Québec

Les préposés aux bénéficiaires, ces employés « invisibles » du secteur de la santé

Le mercredi 15 avril, on apprenait qu’il manque 2000 employés dans le réseau des Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). En conférence de presse, le premier ministre François Legault a lancé un véritable cri du cœur pour inciter les médecins, omnipraticiens et spécialistes, à venir prêter main-forte aux préposés aux bénéficiaires (PAB) et infirmières des CHSLD.

Tiré de The conversation.

Il faut dire que plusieurs employés du réseau ont déserté, soient parce qu’ils sont épuisés, eux-mêmes infectés par le Covid-19 ou parce qu’ils craignaient de l’être. Ce fut le cas notamment à la tristement célèbre Résidence Herron, à Dorval, où plusieurs décès ont été constatés.

Pire à Montréal qu’ailleurs

Si la crise dans les CHSLD semble plus aiguë dans la région de Montréal, avec 75 % des CHSLD infectés, qu’ailleurs au Québec, c’est avant tout en raison de la taille des établissements et de la densité de la population. Montréal compte aussi la plus forte proportion de personnes récemment arrivées au pays, parfois hautement qualifiées, et qui deviennent PAB par manque de reconnaissance de leurs diplômes étrangers en sciences de la santé. Aussi, la région montréalaise compte davantage d’agences de placement, ce qui favorise la dispersion des ressources dans nombre de CHSLD, propageant du même coup le virus.

En région, la pénurie se fait sentir aussi, mais les PAB qui travaillent dans les CHSLD sont souvent originaires du coin et ont un plus grand sentiment d’appartenance. Les cas où un préposé s’occupe de son ancien voisin ou d’un membre de sa famille ne sont pas rares.

Quitter le navire

Ces travailleurs qui choisissent d’œuvrer dans le secteur de la santé le font pour aider les plus vulnérables. Ils y trouvent un sens et une motivation. Comment, alors, expliquer qu’un groupe de professionnels décide ainsi d’abandonner le navire quand la grande majorité de leurs collègues mettent en péril leur santé et celle de leurs proches pour aller au front ?

{{}}Je suis professeur agrégé en pédagogie des sciences de la santé à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Mes projets de recherche visent à comprendre et valoriser l’importance des pratiques du care pour la santé.

Contrairement au cure, qui fait référence aux actes médicaux, le care concerne les gestes professionnels qui s’adressent au côté humain des patients et qui constituent la plus grande partie du travail des professionnels de santé. Les PAB sont des membres importants de l’équipe de soins en CHSLD puisque ce sont eux qui prodiguent une grande partie du care aux résidents, en les aidant à se lever et à se laver, entre autres.

Nous inspirant des travaux de Joan Tronto aux États-Unis et de Pascal Molinier, en France, notre objectif est de changer la valeur attribuée aux pratiques de care en général et inculquer aux professionnels la volonté d’accomplir ces tâches avec compétence et humanité dès le début de leur formation.

Chose certaine : pour que les pratiques de care puissent se développer et apporter le maximum de bénéfices aux patients, la continuité du lien entre patient et soignant devient primordiale.

Un emploi valorisant

En 2017, j’ai collaboré à une étude portant sur les adultes sans diplôme qualifiant. Ces adultes qui, pour de multiples raisons, ont dû interrompre leur parcours scolaire, se retrouvent dans l’un des multiples programmes de formation permettant d’accéder rapidement à un emploi à court terme.

L’un de ces programmes est un programme de 900 heures d’Assistance à la personne en établissement ou au domicile APED. Il se donne dans plusieurs commissions scolaires au Québec et a été amélioré avec le temps pour attirer davantage les jeunes. Mais comme rapporté au mois de janvier 2019, dans Le Devoir, il n’y avait pas beaucoup d’inscriptions.

Le travail accompli par les préposés aux bénéficiaires quotidiennement est essentiel pour le bien-être des patients mais il demeure « invisible » parce qu’il est sous valorisé.

Ainsi, il va de soi que dans un certain nombre de cas, ils occupent des postes réguliers du système public. Ces PAB accumulent de l’ancienneté, sont bien rémunérés, ont accès à des jours de congé payés, et à d’autres avantages sociaux. Le fait de ne pas vivre dans la précarité fait en sorte qu’ils valorisent leur travail et éprouvent une fierté à bien le faire.

Or, les plus grandes compressions dans le réseau de la santé l’ont été dans ce genre de poste — ce qui a diminué l’intérêt pour ces programmes de formation et les emplois en CHSLD en particulier. Bien que les coûts de notre système de santé ont pu être « contrôlés » grâce aux politiques d’austérité, le besoin de soins, notamment chez les aînés, n’a pas cessé d’augmenter. Tout cela fragilisait le réseau bien avant la pandémie.

Fragilisation du lien d’emploi

En temps normal, les directeurs des CHSLD avec qui nous travaillons dans nos projets de recherche dépensent beaucoup de leur énergie à demander aux préposés aux bénéficiaires d’« entrer » à tel ou tel moment, souvent en soirée, ou pendant la fin de semaine. Nous savons que le temps supplémentaire, parfois obligatoire, est le lot de bon nombre de professionnels de la santé.

L’effet de la pénurie de main-d’œuvre dans ce secteur a été atténué par l’émergence du travail temporaire, ce qui a contribué davantage à la fragilisation du lien entre employé et employeur. L’emploi devient une sorte de denrée qui se vend au meilleur prix, déterminé par l’offre et la demande.

Au fur et à mesure que les institutions publiques coupaient dans les services, les ressources humaines étant l’une des cibles principales, les agences de placement de travailleurs temporaires sont venues combler la demande. Le système de santé, accablé par les compressions, est ainsi devenu un marché important pour ces agences et c’est dans le contexte actuel que l’on prend toute la mesure des effets négatifs engendrés par ce type de relation d’emploi.

La fin des « petits riens »

Les CHSLD sont des clients importants des agences de placement de travail temporaire. Dans de telles conditions, où le lien d’emploi est faible, le travailleur parvient difficilement a établir des liens chaleureux et empreints d’humanité avec les résidents. Ainsi, c’est toute la qualité des soins qui diminue.

Comment des préposés aux bénéficiaires, qui donnent des soins de proximité et qui sont envoyés dans différents milieux, peuvent-ils établir des liens stables et humains avec les résidents ? Qu’en est-il du care et des petits riens qui constituent une grande partie des soins prodigués ?

Pourquoi, en tant que société, avons-nous appuyé des gouvernements qui prônaient la diminution des effectifs, fragilisant ainsi le système de santé public ? N’aurait-il été plus sage d’investir dans la formation et le maintien en emploi d’employés réguliers et compétents, qui auraient pu développer rapidement les capacités nécessaires pour faire face à cette pandémie ?

La réponse à la question de savoir comment des professionnels de la santé peuvent soudainement décider de ne pas aller travailler alors que l’on a le plus besoin d’eux m’apparaît claire : leur travail, celui du care, n’est pas reconnu à sa juste valeur.

Nicolas Fernandez

Professeur agrégé en pédagogie des sciences de la santé, Université de Montréal.

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