Édition du 16 juin 2026

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Asie/Proche-Orient

Les trois vrais buts du voyage de M. Netanyahu à Washington

Juan Cole, The Nation, 3 mars 2015,
Traduction, Alexandra Cyr,

M. Netanyahu, Premier ministre d’Israël qui fait face à une difficile élection dans les prochains jours, est venu à Washington en prétendant être profondément alarmé par la capacité qu’aurait l’Iran de développer une bombe nucléaire. Il déclarait qu’il voulait s’assurer que l’entente à laquelle le Président Obama arriverait à la fin des négociations actuelles entre les États-Unis et ce pays, soit meilleure que ce que l’on peut prévoir en ce moment. Il ne donnait aucun détail sur la manière d’y arriver.

En fait, M. Netanyahu avait trois buts inavoués dans sa besace. Le premier et le plus important, était de sécuriser ses chances électorales en Israël. Deuxièmement, il voulait, à l’avance entraver toute pression possible de la part de M. Obama, du Secrétaire d’État, M. J. Kerry et des démocrates au Congrès, quant à d’éventuelles négociations de paix avec les Palestiniens. Il a réussi à torpiller celles de 2013-2014. Troisièmement, voulait ralentir le dégel des relations entre les États-Unis et l’Iran non seulement à propos du nucléaire mais aussi sur le terrain en Irak. Washington, Bagdad et Téhéran sont de facto alliés dans la guerre contre le groupe armé, état islamique.

Perspectives de réélections
 [1],

C’est élémentaire, les politiciens-nes veulent être réélus-es. Si les perspectives de réélection de M. Netanyahu ne sont pas mauvaises, elles ne sont pas complètement sûres non plus. Sa cote de popularité en a pris un coup après sa désastreuse attaque contre Gaza l’été dernier. Elle ne lui a pas permis d’atteindre les buts recherchés et a créé un fossé diplomatique sérieux avec l’Europe. Il fait face cette année à la plus forte opposition de centre gauche depuis plusieurs années. Mme Tzipi Livni, politicienne populaire de centre droit, est maintenant alliée au Labor Party. C’est une alliance qui gagne en crédibilité. Israël a connu une augmentation de sa croissance économique au cours du dernier trimestre de l’an dernier. Mais il fait quand même face aux mêmes problèmes que les États-Unis : la nouvelle richesse est accaparée par les milliardaires alors que la pauvreté augmente. Un tiers des Israéliens sont pauvres. Les listes d’attente pour les soins de santé s’allongent, les loyers augmentent et le fossé entre riches et pauvres s’élargit constamment. M. Netanyahu peut compter sur l’appui des milliardaires qui financent sa campagne mais pas sur celle de la classe ouvrière et des étudiants-es. La droite politique a souvent utilisé de vieilles tactiques pour réaliser son programme : invoquer des menaces venant de l’étranger, diviser la classe ouvrière en faisant des appels au racisme et ainsi éloigner l’attention de la population des problèmes intérieurs. Donc, M. Netanyahu compte sur l’accueil que lui a réservé le Congrès américain pour gagner en prestige et popularité. Parler à Washington de la prétendue menace iranienne a été l’arme ultime face à la gauche israélienne.

Entraver les pressions américaines pour des pourparlers de paix avec les Palestiniens,

C’est un effort désespéré pour tenter de camoufler les ressemblances de plus en plus visibles avec l’Afrique du sud de M. P.W. Botha, dit le « Grand crocodile ». Il reléguait les Africains-nes noirs-es dans les Bantoustans de manière à les empêcher de participer à la vie politique du pays. Israël a justement, rassemblé de manière permanente les Palestiniens-nes dans des zones détachées les unes des autres en Cisjordanie et les a enfermés-es dans la prison sans mur que constitue Gaza. La ressemblance ne peut plus être cachée. La coalition de droite que dirige M. Netanyahu ne veut qu’une chose : annexer la Cisjordanie et plusieurs de ses membres disent ouvertement qu’ils ne permettront jamais la naissance d’un État palestinien. Plusieurs entreprises israéliennes ont des investissements importants en Cisjordanie dans ce que le professeur Rashid Khalidi a appelé « le complexe industriel colonial ». Là se trouve une partie importante de l’électorat de M. Netanyahu.

L’ennui avec cette version de droite « d’un seul État » c’est qu’elle rend plusieurs millions de Palestiniens-ne apatrides, sans garantie de respects de leurs droits humains ni de propriété stables. Les politiques punitives d’Isarël envers Gaza empêchent sa population d’exporter ce qu’elle produit. Et ce n’est pas pour des raisons de sécurité : des exportations ne peuvent menacer la sécurité d’Israël. De plus en plus, les oliveraies des fermiers de Cisjordanie sont abattues par des colons militants israéliens et on s’empare leurs terres sans aucune compensation. La droite israélienne rêve de voir les Palestiniens-nes s’évaporer en Égypte ou en Jordanie ; elle se raconte des histoires. Leurs politiques, au contraire ne font que reproduire une triste version de l’apartheid sud-africain des années soixante et soixante-dix.

L’administration Obama a désespérément tenté d’amener les parties à reprendre des discussions de paix et à arriver à une entente. Elle n’a reçu qu’insultes, affronts et humiliation de la part du cabinet israélien. Tel que prévu, ces négociations ont carrément sombré au printemps 2014. L’intransigeance israélienne a des répercutions particulières en Europe qui compte pour le tiers de son commerce extérieur. Au cours des derniers mois, la Suède a reconnu la Palestine et nombre de pays membres du parlement européen dont la Grande-Bretagne, la France et l’Italie ont souligné leur impatience face la l’intransigeance d’Israël et ont menacé de reconnaitre la Palestine s’il ne cesse pas ses expropriations en Cisjordanie et ne met pas fin à la colonisation, une sérieuse violation des Conventions de Genève de 1949 et du Statut de Rome de 2002 [2]. Le monde est de moins en moins réceptif au discours de victime de M. Netanyahu alors qu’il domine le paysage militaire du Proche-Orient qu’il possède son propre arsenal nucléaire et qu’il opprime des millions de Palestiniens-nes apatrides.

Les rapports américains avec l’Iran,

Le troisième but de M. Netanyahu était de ralentir le réchauffement des relations entre les États-Unis et l’Iran. La force militaire israélienne domine à peu près toutes les armées conventionnelles du monde arabe qui l’entoure. La seule organisation militaire qui lui ait résisté est le petit groupe chiite Hezbollah, dont le parti domine maintenant la politique libanaise. La guerre qu’Israël a menée contre cette organisation en 2006 a été un échec. Non pas que l’armée israélienne ait perdu cette guerre mais elle ne l’a pas gagnée non plus. Elle ignorait l’existence des cachettes et des souterrains du Hezbollah dans le sud du Liban. Il a donc laissé l’armée israélienne se retirer tout en l’attaquant avec des projectiles perforants. Ses attaques à la roquette sur la zone d’Israël proche du sud Liban ont forcé un quart de la population à se déplacer vers des lieux plus sûrs. Si la droite israélienne rêve encore d’annexer le sud Liban et ses richesses en eau après l’avoir occupé de 1982 et 2000, la guerre de 2006 lui indique qu’il s’agit d’un rêve inatteignable.

Le Hezbollah ne serait pas ce qu’il est sans le soutient de l’Iran chiite. La faction des leaders israéliens dirigée par M. Netanyahu considère l’Iran comme la menace à long terme la plus importante pour leur pays. Dans son discours (au Congrès) il qualifie l’Iran « d’État conquérant ». Mais ce pays n’a envahi aucun pays de toute l’histoire moderne. Il est vrai que les partis chiites de Bagdad sont alliés à l’Iran. Mais M. Netanyahu a plaidé pour le retrait des Sunnites du gouvernement de Saddam Hussein donc on n’a que peu de sympathie pour ses inquiétudes à cet égard. Il a même réussi à tenir l’aide de l’Iran à l’Irak dans sa guerre contre le groupe armé, état islamique comme une agression contre l’Occident. Il y est pourtant un allié tactique des États-Unis.

Il a aussi déclaré que l’Iran était un pays conquérant au Yémen. C’est stupide. Le groupe Zaïdi chiite Houthi y a conquit le nord. Ça n’a rien à voir avec l’Iran. Les Zaïdis en veulent surtout à l’Arabie saoudite pour ses interférences dans leur pays. Si l’appui de l’Iran à Bachar-al-Assad en Syrie est bien connu, il n’a rien d’une « conquête » et on pense ici et là que M. Netanyahu le préfère quand même aux rebelles qui sont presque tous alliés à Al Qaïda ou au groupe armé, état islamique. En d’autres mots, les prétentions de M. Netanyahu à l’effet que l’Iran soit une armée conquérante envahissant la région sont de simples fabulations.

On ne devrait pas avoir à réfuter les arguments illogiques de M. Netanyahu à propos du programme civil d’enrichissement nucléaire iranien. Contrairement à ce qu’il affirme, il n’a pas été « militarisé ». L’ancien ministre de la défense israélien et ses services de renseignement ont admis que l’Iran n’avait pas de programme d’armement nucléaire. De toute façon, les armes nucléaires sont d’abord et avant tout défensives non pas offensives. Si l’Iran avait la bombe nucléaire, ce qui n’est pas le cas, elle ne s’en servirait pas contre Israël puisque qu’il répliquerait en l’effaçant complètement de la surface de la terre.

Le chef suprême iranien, Ali Khaminei a assuré que son pays n’attaquerait jamais un autre pays sans avoir été attaqué lui-même et que la religion musulmane interdisait la construction, l’entreposage et le déploiement d’armes nucléaires. Il se peut qu’il mente mais, comme le dit l’adage chiite, croire ces faux-fuyants c’est comme croire que le Pape opère une fabrique de condom dans les sous-sols du Vatican. De toute façon, M. Obama ne propose pas d’avoir une confiance absolue dans le pouvoir iranien, il veut le tenir sous surveillance étroite. Aucun pays sous surveillance de l’ONU n’a jamais développé d’arme nucléaire.

Conclusion,

Pour M. Netanyahu le fantasme autour de la menace iranienne lui sert de couteau suisse : un outil bien utile. Il s’en sert pour se débarrasser des préoccupations de l’Europe en regard des droits humains. Il l’utilise pour solidifier ses relations de coulisses avec l’Égypte, la Jordanie et l’Arabie saoudite. La peur de l’Iran est plus forte que les préoccupations des dirigeants-es de ces pays arabes pour le sort des Palestiniens-nes. Il s’en sert aussi pour lancer un appel aux faucons républicains aux États-Unis.

Pour M. Obama, il faut commencer à résoudre le problème iranien et à retirer les sanctions imposées à Téhéran. Pour les États-Unis et les Nations Unies, il faut commencer à admettre ce pays comme une aide utile dans la guerre contre le groupe armé, état islamique. Cela aboutira à une reconfiguration géopolitique du Proche-Orient. Ce sera en opposition aux politiques actuelles de M. Netanyahu. Son couteau suisse ne lui servira plus à rien.

Donc, sans ce rideau de fumée, il est réduit à statut de roi nu. Le « Grand crocodile de l’apartheid » sera révélé. On sera face au courtier des milliardaires corrompus, au fabricant de la pauvreté dans le pays, à l’abuseur de la population de Gaza, au cynique qui n’a pas levé le petit doigt pour aider à la guerre contre le groupe armé, état islamique, à celui qui a en mains les codes de centaines de têtes nucléaires dirigées contre une centrale nucléaire civile qui produira de l’électricité dans un pays voisin. Cela déclencherait une véritable apocalypse.


[1Les titres de paragraphes sont de la traductrice.

[2Ce texte a établi les règles de fondation et de fonctionnement de la Cour pénale internationale. N.d.t.

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