Édition du 16 juin 2020

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Éducation

Lettre aux baby-boomers et aux aînés. Pourquoi la hausse des frais de scolarité serait aussi à votre désavantage

Un récent sondage commandé par la Fédération Étudiante Collégiale du Québec montre que 61% des plus de 55 ans soutiennent le projet de hausse des frais de scolarité (1) qui, rappelons-le, consiste à augmenter lesdits frais de 75% d’ici 5 ans. Dans l’esprit du Manifeste pour la solidarité intergénérationnelle signé par la Fédération d’Age d’Or du Québec, la présente lettre s’adresse à eux.

Chers aînés, Chers baby-boomers,

Si vous faîtes partie de ceux qui soutiennent la hausse des frais de scolarité, sans doute êtes-vous sensibles à l’argument selon lequel celle-ci permettrait de n’avoir pas à faire payer la facture de l’éducation à l’ensemble de la population par une augmentation des impôts. Faux argument toutefois, car de nombreuses études prouvent que le gel des frais, voire la gratuité scolaire, pourraient très aisément être assumés par l’État québécois sans hausse des impôts ni dégradation des autres acquis sociaux comme la santé : il suffirait pour cela de mieux gérer les taxes déjà prélevées, de lutter efficacement contre l’évasion fiscale ou de percevoir davantage de redevances de la part des compagnies minières (2).

Par ailleurs, cet argument fiscal ne devrait pas faire oublier que ce sont vos enfants, petits-enfants, neveux ou nièces, qui seraient directement affectés par cette hausse et peut-être empêchés d’étudier. Et, si les jeunes de vos familles entreprennent des études, c’est vous qui aurez à assumer une partie des frais qu’ils engageront – lorsque l’État se retire, ce sont les familles qui prennent le relais, et toutes sont loin de pouvoir le faire de façon confortable.

Enfin, dernière chose à garder à l’esprit, l’accessibilité aux études est la source d’innombrables bénéfices collectifs ; vos générations ont pu le constater. Le Québec d’aujourd’hui, socialement, économiquement et culturellement avancé, est le fruit des réformes qui ont permis à la majorité de la population d’étudier. Dans les transformations des dernières décennies, vous avez vu qu’étudier n’était pas un « luxe », mais la base même du progrès social et économique : ce vers quoi l’ensemble de la société doit pousser ses jeunes si elle veut pouvoir répondre aux nombreux défis que le cours du temps lui présente sans cesse.

Mais ce sur quoi il faut surtout insister, c’est sur le fait que la hausse des frais de scolarité vous affecterait vous aussi.

La hausse des frais de scolarité s’inscrit dans un vaste projet de retrait de l’État et de privatisation des biens publics. Ce qui se produit en ce moment dans l’éducation se produit également dans le domaine de la santé ou dans celui de la gestion des retraites. Ainsi, en parallèle du projet de hausse des frais de scolarité, on voit apparaître d’autres projets de réforme dans lesquels c’est à vous que l’on demande de faire votre « juste part » : en payant un « surplus » pour les soins de santé dont vous bénéficiez plus que les plus jeunes, ou en contribuant encore plus « personnellement » à vos retraites qu’on ne le fait déjà aujourd’hui, en rendant par exemple les REER obligatoires comme certains rapports le recommandent (3). Les injustices que vous subissez sont les mêmes que celles que les étudiants subissent ; et la rhétorique de la « juste part » sert uniquement à isoler et culpabiliser les groupes qui sont frappés par ces injustices.

C’est pour cela que cette hausse vous porterait préjudice : à cause du message qu’elle envoie. L’argumentation du gouvernement est fondée sur l’idée que les jeunes, la génération X, les baby-boomers et les aînés sont autant de groupes séparés aux intérêts distincts, voire contradictoires : la gratuité scolaire pour les jeunes (qui sont prétendument des enfants gâtés) serait à la charge des autres générations. « À chacun d’assumer les coûts qu’il fait porter à la société » entend-on. À ce jeu, ceux qui ont le plus à perdre sont ceux qui ne produisent plus ou pas encore de richesses et qui coûtent le plus à la société. Dans une très belle lettre à son fils parue dans le Devoir le 15 mars, Marcel Blouin disait ainsi la chose suivante : « L’approche comptable ne peut venir à bout de tout. Avec cette logique de la rentabilité, qu’en est-il, par exemple, de l’« utilité » des personnes âgées ? À ce propos, que répondrons-nous à ces jeunes devenus maîtres à bord quand ils nous prouveront, chiffres et technologies à l’appui, que nous constituons une perte nette pour le pays ? À l’aide de tableaux, de colonnes, de données faisant appel à des notions finement concoctées par des technocrates se rappelant les leçons apprises pendant leur jeunesse, combien pèseront nos arguments de vieillards ? Si on ne se ressaisit pas, les aînés que nous deviendrons ne sauront justifier leur existence, je le crains. » (4).

Oui, c’est bien cela qui en jeu dans cette lutte. Veut-on une société où chaque cohorte générationnelle s’affronte aux autres, leur demande des comptes et des preuves de solvabilité, considérant autant celles qui suivent que celles qui précèdent comme autant de parasites potentiels ? Ou veut-on une société de solidarité, où chaque génération supporte et accepte le « poids » que constitue les autres ? Où le jeune accepte que le vieux ait plus de besoins de santé, et le vieux accepte que le jeune ait besoin de soutien pour se consacrer pleinement à sa scolarité. La société que projette le gouvernement Charest est une société calculatrice et divisée, où les uns sont montés contre les autres et où, en bout de ligne, tout le monde est perdant. La société que défendent nos étudiants en révolte est tout à l’opposée : c’est une société soudée par le partage et la reconnaissance des besoins de chacun.

Alors joignez vos têtes grises et vos têtes blanches à leurs têtes brunes, blondes, rousses ou vertes. Joignez vos voix et vos pas aux leurs. Écrivez à vos députés, écrivez dans les journaux. Appelez les radios et les télévisions. Faites-vous entendre du gouvernement : vous êtes d’importants électeurs pour eux, ils vous écouteront.

Nous sommes tous concernés par cette hausse. À Pâques, en famille, on s’en parle.

Joan Sénéchal
Professeur de philosophie au Collège Ahuntsic
Membre du groupe « Profs contre la hausse »
Membre du collectif Dissensus


Sources
(1) « Sondage : la population souhaite un dénouement de l’impasse », Pascale Breton, 22 mars - http://www.cyberpresse.ca/actualites/quebec-canada/education/201203/22/01-4508277-sondage-la-population-souhaite-un-denouement-a-limpasse.php (consulté le 24 mars 2012)

(2) « Faut-il vraiment augmenter les frais de scolarité ? », Eric Martin et Simon Tremblay-Pepin, 8 mai 2011 - http://www.iris-recherche.qc.ca/publications/faut-il_vraiment_augmenter_les_frais_de_scolarite (consulté le 24 mars 2012)

(3) « Le point sur les pensions », Claude Gastonguay, Janvier 2011 - http://www.cirano.qc.ca/pdf/publication/2011RP-01.pdf(consulté le 24 mars 2012)

(4) « Libre opinion - Lettre à mon fils Léo », Marcel Blouin, père de Léo Bureau-Blouin, président de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), 15 mars 2012 - http://www.ledevoir.com/societe/education/345040/libre-opinion-lettre-a-mon-fils-leo (consulté le 24 mars 2012)

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