Édition du 10 décembre 2019

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Économie

Mondialisation : L’escalade continue entre la Chine et les Etats-Unis

Alors que les négociations commerciales se poursuivent entre la Chine et les Etats-Unis, Donald Trump a mis ses menaces à exécution. Depuis ce vendredi 10 mai, les droits de douane sur des produits chinois à destination des Etats-Unis représentant quelque 200 milliards de dollars sont augmentés de 10% à 25%. L’empire du milieu a immédiatement annoncé des représailles. Le temps d’une mondialisation vecteur supposé de prospérité globale et de pacification des relations internationales est révolu. La guerre froide économique est déclarée entre les Etats-Unis et la Chine.

Tiré de Alternatives économiques.

Chinamérica : on se souvient peut-être du nom proposé dans les années 2000 par Niall Ferguson et Moritz Schularick, respectivement historien et économiste, pour décrire la relation symbiotique qui s’était créée entre les économies américaine et chinoise à la suite de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. Tandis que les produits chinois déferlaient sur le marché américain, les firmes américaines intégraient la Chine dans leurs chaînes globales de production, profitant des bas salaires chinois et gagnant par la même occasion l’accès à un marché au potentiel phénoménal.

La Chine, de son côté, s’appuyait sur la technologie américaine pour se moderniser et recyclait ses excédents commerciaux vers les Etats-Unis en achetant des titres de la dette publique américaine, ce qui lui permettait de bloquer l’appréciation de son taux de change et de rester ultracompétitive. L’afflux de capitaux chinois faisait à son tour pression sur les taux d’intérêt à long terme * aux Etats-Unis, stimulant l’endettement des ménages et des entreprises américains. La croissance économique pouvait ainsi se poursuivre outre-Atlantique, malgré un déficit extérieur croissant, qui était l’image inversée de l’excédent des échanges courants chinois.

Vers un rééquilibrage des échanges

Ce modèle, qui évoque l’âge d’or de la mondialisation, se décompose aujourd’hui sous nos yeux. L’escalade tarifaire initiée par l’administration Trump en janvier 2018 n’est pas seulement la réaction tardive d’un pays excédé par le déficit croissant de ses échanges bilatéraux. De l’ordre de 2 % du produit intérieur brut (PIB) américain, le déficit des échanges avec la Chine équivaut à la moitié du déficit commercial total des Etats-Unis et à 80 % de leur déficit courant. Mais ce dernier s’est contracté de moitié par rapport aux années 2000 et ne dépasse pas 2,5 % du PIB depuis 2013.

De son côté, la Chine a vu son surplus courant * fondre de 10 % du PIB en 2007 à pratiquement zéro en 2018. Si elle reste excédentaire dans ses échanges commerciaux (3 % du PIB), la Chine est en déficit pour un montant équivalent dans ses échanges de services, en raison notamment de l’essor du tourisme chinois à l’étranger. L’argumentaire traditionnel sur le néomercantilisme * chinois et la sous-évaluation du yuan est donc largement caduc.

Même si l’accord en cours de négociation entre les Etats-Unis et la Chine crée les conditions d’un rééquilibrage des échanges à horizon 2024, grâce notamment à l’engagement de Pékin de s’approvisionner massivement en produits américains dans les domaines agricole et énergétique, il ne porte pas principalement sur les questions commerciales. Ce sur quoi butent les négociateurs, c’est l’exigence américaine d’une stricte application par la Chine des règles de l’OMC concernant le respect de la propriété intellectuelle, l’arrêt des transferts de technologie forcés auxquels sont exposées les firmes américaines opérant en Chine, l’élimination des restrictions aux investissements étrangers dans les domaines contrôlés par les entreprises publiques de ce pays ainsi que des subventions en tous genres dont bénéficient les producteurs chinois, à quoi s’ajoute bien sûr la mise en place d’un mécanisme de contrôle de l’effectivité des engagements de Pékin. Autant de points qui touchent à la nature même du modèle de développement chinois, mais qui font l’objet aux Etats-Unis d’un soutien politique qui transcende les clivages partisans.

Menace stratégique

L’existence d’un tel soutien témoigne de l’acuité de la menace stratégique perçue par la classe politique et les élites économiques américaines. Si le caractère agressif de la démarche américaine évoque l’attitude adoptée face au Japon dans les années 1980, le défi stratégique posé par la montée en puissance de la Chine est d’une tout autre nature et envergure. Il faudrait sans doute revenir à la mise en orbite autour de la Terre de la première fusée Spoutnik par l’Union soviétique en 1957 pour retrouver la trace d’un sentiment aussi aigu de remise en cause de la domination technologique américaine.

Quant à la percée technologique du Japon dans les années 1980 et aux excédents courants qui l’accompagnaient, ils concernaient un pays deux fois moins peuplé (à l’époque) que les Etats-Unis et placé sous leur parapluie atomique. La Chine communiste, elle, est quatre fois plus peuplée que les Etats-Unis, et bien que le niveau de vie moyen de sa population demeure très inférieur à celui des économies avancées, sa masse économique mesurée aux taux de change de parités des pouvoirs d’achat * dépasse déjà celle des Etats-Unis. Si son rythme de croissance tend à se normaliser, il reste deux fois plus rapide au moins que celui des Etats-Unis, qui décline lui aussi sur le long terme.

Surtout, la Chine a beau s’être ouverte à l’économie de marché, elle demeure dirigée par un parti dont l’emprise sur la société a franchi un nouveau palier avec le fichage numérique de la population. L’optimisme relatif qui régnait à Washington dans les années 2000 sur le caractère inéluctable d’une ouverture politique parallèle à l’ouverture économique a reçu un démenti cinglant dans les années 2010 avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et la consolidation de sa mainmise sur les instances dirigeantes du parti.

La Chine de Xi n’est pas seulement plus autocratique, comme en témoigne l’abolition de la limite constitutionnelle à sa réélection future, au-delà du deuxième terme présidentiel entamé en 2018, elle est aussi plus dirigiste. L’idée que le marché doit jouer un rôle plus décisif dans l’allocation des ressources, qui constituait l’axe des réformes menées depuis 1978, a été abandonnée par Xi, qui ne cesse de souligner le rôle des entreprises publiques dans la substitution de productions locales aux importations. Dans le domaine financier, la part de ces entreprises dans les crédits accordés par le secteur bancaire (qui est sous contrôle de l’Etat) est d’ailleurs passée de 30 % en 2012 à 80 % en 2016. A l’inverse, sevré de crédit, le secteur privé voit sa production stagner, tandis que les décisions de ses entreprises font l’objet d’un contrôle de plus en plus serré par les cadres du parti.

Rivalité technologique

Symbole des ambitions chinoises, le plan « Made in China 2025 » vise à mettre la puissance financière de l’Etat au service de la domination dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la robotique, les télécommunications et les technologies de l’information. Des aspirations qui seraient parfaitement légitimes si elles n’émanaient pas d’un Etat dont l’objectif officiel, réaffirmé dans un discours de Xi reproduit récemment dans la presse officielle, demeure le triomphe du socialisme (à la chinoise) sur le capitalisme à l’échelle mondiale.

Et si elles ne s’appuyaient pas sur ce qui est qualifié par les Etats-Unis de pillage systématique des technologies étrangères. Qu’il s’agisse du piratage et de l’espionnage industriels, de l’obligation faite aux entreprises étrangères d’opérer en joint-venture avec des entreprises chinoises, ou des cessions de technologies imposées pour accéder aux marchés publics, les transferts de technologie forcés sont devenus un sujet d’autant plus préoccupant qu’ils portent désormais sur des technologies sensibles du point de vue de la sécurité nationale des pays concernés et de la suprématie technologique au niveau planétaire.

Zoom L’affaire Huawei

Le renouveau du nationalisme économique américain s’inscrit ainsi dans un contexte d’exacerbation de la rivalité hégémonique entre les deux superpuissances et de recentrage de la Chine sur elle-même. Passée de 11 % en 1990 à 28 % en 2006, la part des importations de biens et services dans le PIB chinois est revenue à 18 % en 2017.

Pour les quelque 500 000 firmes étrangères opérant en Chine, la parenthèse historique de l’Eldorado chinois semble doucement se refermer. Et avec elle, c’est une conception de la mondialisation comme vecteur de prospérité globale et de pacification des relations internationales qui s’efface progressivement derrière la réalité crue d’une nouvelle guerre froide, économique cette fois, aux enjeux démultipliés par les potentialités de domination globale ouvertes par les technologies de l’information et de l’intelligence artificielle, sans parler de leurs applications militaires.

Cet article publié le 1er mai a été réactualisé le 10 mai 2019.

Jacques Adda

Collaborateur au site Alternatives économiques. Économiste, il enseigne à l’université Bar-Ilan (Israël)

https://www.alternatives-economiques.fr/users/jacques-adda

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