Édition du 19 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Pour vaincre le néofascisme issu de la peur morbide de la terre-étuve

La Révolution écosocialiste se doit d’enfourcher le cheval de la démocratie

L’Humanité, au lieu d’être mobilisée queue par-dessus tête sous la gouverne d’une ONU revigorée afin de repousser la catastrophe de la terre-étuve, s’éclate en mille morceaux sous la gouverne des rivalités guerrières impérialistes. Le monde en est précipité dans l’antichambre d’une Troisième guerre mondiale. Cette débandade trouve ses racines dans la crise économique de 2007-2008 qui s’est muée en Grande récession maintenant à son plus bas niveau le taux de profit mondial depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Source : Michael Roberts, Measuring a world rate of profit -again, 5/04/26

La grande illusion de la réconciliation de classe des « trente glorieuses » (1945-1975) s’est dissipée depuis longtemps. Pour tromper les peuples du « tiers monde » dans l’apparente indépendance néocoloniale et pour endormir le peuple-travailleur dans le « confort et l’indifférence » de l’atomisation, cette réconciliation s’est vautrée puis enlisée dans l’économie de guerre permanente et dans la consommation de masse. Les victoires anti-impérialistes ont fini par se retourner contre elles-mêmes. Les gains syndicaux n’ont pas servi à démarquer les intérêts du prolétariat vers le « dépassement du capitalisme » mais à son intégration dans le système. Sourde aux avertissements des pionnières et pionniers écologistes, l’Humanité n’a pas entendu le « printemps silencieux » qui annonçait la rupture des grands équilibres écologiques de l’Holocène si bénéfiques à l’émergence des grandes civilisations.

Ce fut là tout un retournement par rapport à la victoire contre le fascisme et le militarisme de la Deuxième guerre mondiale qui avait ouvert la porte toute grande à la révolution anticapitaliste.

Les forces « alliées », instruites par les suites révolutionnaires chez les pays vaincus de la Première guerre mondiale, avaient pris soin d’écraser par des « carpet bombings » et des bombes atomiques les peuples allemand et japonais vaincus jusqu’à la reddition sans condition. Nul besoin alors d’écraser une révolution gagnante après coup en fomentant une guerre civile puis en laissant la famine saboter l’alliance ouvrier-paysan de la révolution bolchevique. Mal leur en prit car le souffle révolutionnaire déferla sur les peuples demi-vaincus français, italien, grec et yougoslaves galvanisés par les succès de leur Résistance. Il a fallu que celle-ci soit gangrenée si ce n’est trahie par la contre-révolution stalinienne pour échouer. L’influence stalinienne ne fut pas cependant assez forte pour empêcher la victoire des révolutions chinoise et vietnamienne, demi-vainqueurs de la Deuxième Guerre. Mais cette influence contribua dès le départ à bureaucratiser les partis communistes concernés de sorte à préparer leur éventuel retournement capitaliste faute de résistance populaire fortement réprimée et idéologiquement déconcertée.

La fin de la récréation des « trente glorieuses » ramena l’impitoyable « capitalisme pur »

Vint le moment où arriva à son terme la fin de la reconstruction post-guerre ayant absorbé l’accumulation des avancées technologiques des temps de la crise de 1929 et de la guerre. Cette fin se traduisit par la période de stagflation des années 1970 correspondant à l’effondrement de la rentabilité mondiale du capital. Il fallut l’implantation brutale du néolibéralisme au tournant des années 1980 pour rétablir un tant soit peu le taux de profit. S’interrompit alors l’ère des assauts révolutionnaires et anti-impérialistes. La démission révolutionnaire et anti-impérialiste du prolétariat et des peuples, gangrenés par le consumérisme et la société-spectacle de l’American Way of Life et désorientés par les perversions contre-révolutionnaires socialdémocrate et (néo)-stalinienne, déroula le tapis rouge à cette demi-victoire capitaliste aux dépens de l’aggravation du taux d’exploitation. En découla une croissance de la pauvreté dans l’abondance et des inégalités rappelant le « Gilded Age ». L’American Way of Life, comme réalité ou caricature ou aspiration, ne put être maintenu que par l’endettement systématique de tous les acteurs économiques quitte à le financer par la planche à billets dit « quantitative easing ».

Les limites, socio-politiques et même physiques, à l’augmentation du taux d’exploitation conjuguées à la hausse constante de la composition organique du capital, cristallisée par l’explosion du numérique, de la robotique, des nouveaux matériaux et de la génomique, redonna prise à l’historique baisse tendancielle du taux de profit. À la différence de la prospérité des « trente glorieuses » qui put bénéficier d’une technologie cuite dans le bec, le capitalisme néolibéral dut financer la très coûteuse courbe d’apprentissage de ses nouvelles technologies se renouvelant de plus en plus rapidement. Comme il en a été dans la première moitié du XXe siècle, la baisse tendancielle du taux de profit, provoquant une concurrence de plus en plus féroce entre géants transnationaux intimement liés à l’État, accentue l’économie de guerre permanente de la guerre froide en une de guerres chaudes bloquant ainsi l’apparition des « dividendes de la paix » envisagés à la fin de la guerre froide. Réalité complètement nouvelle, le capitalisme doit dorénavant tenir compte des conséquences délétères de la plongée du monde dans la terre-étuve contre lesquelles, croissance inhérente oblige, il ne peut rien. Ce qui l’oblige, après avoir fait semblant de s’y attaquer, de trouver une parade.

Le déni irrationnel de la terre-étuve mène au néofascisme auquel résiste l’instinct démocratique

Le déni reste la parade la plus instinctive devant la mort annoncée. Mais cette réponse injurie raison et science d’autant plus qu’à l’aurore du danger le capitalisme, confiant en sa superbe, leur avait mis la bride sur le cou jusqu’à l’enlisement des COP. Qui renie raison et science balance par-dessus bord la brillance de la civilisation pour laisser surgir de ses failles le mensonge et la violence sans qu’aucune entrave ne les retiennent. C’est commode, du moins au début, pour enterrer angoisses et peurs vis-à-vis la fin du monde. Ce l’est d’autant plus que la crise capitaliste s’enroule dans les tourbillons d’un capital fixe n’ayant cesse de se renouveler et se noie dans les menaces de guerre surgissant des tempêtes de la concurrence. Le capitalisme post-néolibéral n’a plus aucune réforme sociale à céder à cette démocratie citoyenne qu’elle avait consentie jadis à la lutte de classe et qui faisait son affaire pour arbitrer ses propres chicanes internes. Cette parade de contre-vérités, de traditionalisme sexiste, de boucs-émissaires étrangers au terroir, de sauveur suprême aussi ridicule et effrayant soit-il, renouvelle le fascisme d’antan lequel était traumatisé par le danger révolutionnaire devenu aujourd’hui évanescent.

Le paradoxe de l’actuelle conjoncture révèle plutôt, malgré le danger de guerre qui croît, une démocratie qui se ressaisit, mais sans que la gauche ne se renforce et encore moins son courant révolutionnaire. Les grandes mobilisations anti-Trump aux ÉU requinquent les Démocrates toutes tendances. Sans compter que l’Iran réactionnaire des mollahs est en passe de lui donner une leçon de stratégie militaire. Le gouvernement italien d’extrême-droite a perdu un référendum politiquement crucial sans que la gauche n’y joue un rôle. La génération Z en Asie du Sud a contribué à renverser trois gouvernements. Deux des gouvernements successeurs au Bengladesh et au Népal n’ont rien de gauche. Celui du Sri Lanka, qui hérite pourtant d’une tradition révolutionnaire, s’est hâté de montrer patte blanche au capital contribuant ainsi au discrédit mondial de la gauche. La plus importante victoire antifasciste a cependant eu lieu dans la petite Hongrie par la défaite cinglante dans les urnes du « illibéral » Orban, grand ami de Trump et de Poutine, par un parti de centre-droit dirigé par un ancien illibéral. Cette victoire de la démocratie inflige certes une défaite magistrale au symbole de la tactique illibérale consistant à frayer par les urnes le chemin du pouvoir au néofascisme. Mais elle fait aussi écho à celles des « printemps arabes » qui faute de tracer la voie à la gauche se sont retournés contre ces printemps devenus hivers.

On peut en tirer les leçons, on le doit, afin de ne pas se laisser prendre au jeu de ces victoires sans lendemain faute de chemin vers la révolution écosocialiste. Le capitalisme n’a pas la capacité de résoudre le nœud gordien de la pluricrise soit la Grande dépression se déclinant en militarisme et répression dans le plus pur style XXe siècle et s’enchevêtrant avec la crise fondamentale écologique du XXIe siècle. À cause de son échec historique, qui définit négativement le siècle précédent, la révolution n’étant plus au goût du jour, sa nouvelle version écosocialiste n’a pas d’autre choix que de s’insérer dans le grand vent de la démocratie qui définit positivement le siècle précédent. Le défi révolutionnaire est d’en montrer les limites tant que ce vent reste confiné dans l’étouffant cadre du capitalisme qui a su se l’approprier au point de s’y identifier sous le vocable du libéralisme. Il faut démontrer que la concentrationcentralisation du capital mondial, rendu au point ultime du trou noir de l’oligarchisation mondiale, a définitivement réduit la démocratie parlementaire à la dictature de l’Argent. Cette démocratie s’est muée en une caricature, ce qui explique l’échec systématique des partis de gauche trahissant inévitablement leur but même s’il n’est que réformiste.

Le joker de l’IA peut autant perdre qu’élever l’Humanité si la pleine démocratie vainc le capital

L’oligarchie, qu’elle soit étatsunienne, chinoise, russe ou indienne, a intuitivement compris ce cul-de-sac historique. Elle saisit que le capital fictif où faute de mieux elle place ses capitaux ne crée aucune valeur. Comme initiée, l’oligarchie ne peut que surfer sur la masse des petits et moyens épargnants pour leur rafler la mise. Certains oligarques envisagent de coloniser la planète Mars pour y échapper. Toutefois, l’intelligence artificielle (IA) devient le nouveau Deus ex machina qui mobilise ses capitaux à coup de billions de dollars au point de tout y miser pour permettre au capitalisme de se reproduire. Comme le travail à la chaîne a métamorphosé le travail manuel, l’IA a la capacité de faire de même pour le travail intellectuel. Comme la robotique pour le travail manuel, il rend possible la pleine automatisation de celui intellectuel. En association à la robotique, il a le potentiel de remplacer en le déshumanisant le travail du service aux personnes devenu le besoin social clef. Cette technologie révolutionnaire est devenue en 2022 assez mature pour imiter le langage humain non par intelligence mais par artifice statistique, non artificiellement mais en s’accaparant l’entièreté du savoir humain en autant qu’il soit numérisé et peu importe son orientation politique et sa moralité.

Cette technologie révolutionnaire aux mains d’une poignée d’oligarques sous la protection de leaders dit charismatiques atterrit dans un monde en chamaille prêt à en découdre. Là est le problème et non pas dans la technologie proprement dite tout comme c’est le cas pour celle de la génétique et celle plus ancienne nucléaire. Ces technologies ont une puissance telle qu’elles peuvent autant œuvrer tant à la destruction qu’à la libération du monde. On fait même l’hypothèse que l’IA puisse prendre le contrôle de l’Humanité, façon détournée d’admettre que leurs propriétaires puissent le faire. Conjoncturellement, il est impérieux d’exiger leur contrôle populaire, leur démocratisation, leur interdiction dans certains domaines dont l’armement. Somme toute, le développement technologique tout comme ceux économique et politique nous ramènent à la nécessité de la lutte pour la démocratisation du monde à l’encontre de son oligarchisation fascisante voulant sauver un capitalisme en perdition au point de jouer à la roulette russe avec le sort de l’Humanité. Cet accent sur la démocratisation pour mener la lutte sociale jusqu’à la révolution faciliterait la pleine et égale participation des femmes et gens racisés, faille béante de la tradition découlant de la Deuxième et même Troisième Internationale.

Il s’agit de revenir à la base de la Vie qui est de se reproduire et de s’étendre en prenant soin des gens qui en sont l’épine dorsale et de leur milieu, la Terre-mère, ce à quoi nous invite les visions féministe et autochtone du monde. Ce combat implique de lever l’obstacle de l’accumulation du capital qui tue la Vie par son exponentielle croissance matérielle. On se dit que pour surmonter les limites de la démocratie parlementaire abandonnant la vitale économie au capital, il faudrait revisiter la démocratie intégrale des comités dont la première expérience a brusquement été interrompue pour cause de guerre dès la Révolution bolchevique achevée.

Marc Bonhomme, 19 avril 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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