05 avril 2026 | tiré de la Lettre de Le vent se lève !
Bien avant que ne s’imposent, dans le débat public, les inquiétudes liées à l’usage de l’intelligence artificielle sur les théâtres de guerre – notamment son rôle dans les pertes civiles lors du conflit iranien –, OpenAI s’était déjà engagée, à bas bruit, dans une stratégie d’ancrage au sein de l’appareil de sécurité nationale américain, avec en ligne de mire les perspectives offertes par la guerre algorithmique.
Cette stratégie s’est traduite par le recrutement d’une douzaine de figures issues des cercles du pouvoir, républicains comme démocrates, cumulant des décennies d’expérience dans les institutions de sécurité nationale, mais aussi par la conclusion d’un partenariat avec un grand contractant militaire lié à l’entourage de Donald Trump.
Ces profils, qui avaient auparavant contribué à façonner la politique de défense des États-Unis, se retrouvent désormais en position d’accompagner l’entreprise dans la captation des budgets militaires colossaux débloqués par l’administration Trump – en dépit des dilemmes éthiques soulevés.
Pour rentabiliser ses investissements colossaux, Open AI mobilise un levier d’influence bien connu : le système des « portes coulissantes » privé et public
Les effets de cette stratégie ne se sont pas fait attendre. Le mois dernier, l’un de ces recrutements aurait permis à OpenAI de décrocher, en quelques heures à peine, un contrat de défense de 200 millions de dollars, au moment même où la Maison-Blanche mettait à l’écart la société concurrente Anthropic, réticente face à l’usage de ses technologies à des fins de surveillance ou d’armement automatisé.
Le tournant semble amorcé dès janvier 2024. À cette date, l’entreprise modifie discrètement ses règles d’utilisation, supprimant une interdiction de longue date portant sur l’usage de ses modèles d’IA avancés à des fins « militaires et guerrières ».
À l’époque, son agent conversationnel ChatGPT, sous la direction de Sam Altman, domine largement le secteur avec plus de 100 millions d’utilisateurs hebdomadaires, qui s’en servent pour des usages variés – rédaction, recherche, organisation ou conseil.
Certains observateurs attentifs relèvent rapidement cette inflexion. L’entreprise minimise d’abord la portée du changement, évoquant une simple clarification destinée à rendre ses règles plus lisibles. Elle explique vouloir établir « un ensemble de principes universels faciles à mémoriser et à appliquer ». Mais interrogée plus avant, elle reconnaît viser des « cas d’usage relevant de la sécurité nationale ».
Les modalités concrètes de cette intégration au complexe militaro-industriel restent alors floues. Pourtant, les choix internes de l’entreprise éclairent rapidement ses intentions : une campagne de recrutements ciblés est lancée, destinée à renforcer ses liens avec le Department of Defense en attirant des profils directement issus des sphères décisionnelles.
Cette évolution intervient dans un contexte où l’usage militaire de l’intelligence artificielle suscite des inquiétudes croissantes, notamment depuis la guerre à Gaza, au cours de laquelle l’armée israélienne a eu recours à ces technologies pour définir des cibles de bombardement et établir des listes d’individus à éliminer.
Comme nombre d’entreprises du secteur, OpenAI fait face à un déséquilibre financier structurel : ses investissements, qui se chiffrent en milliards, dépassent largement ses revenus. Le virage opéré en 2024 vers les applications militaires apparaît dès lors comme une tentative de sécuriser des financements massifs via les contrats du Pentagone, suivant une trajectoire déjà empruntée par plusieurs géants de la Silicon Valley.
Pour maximiser ses chances, l’entreprise mobilise un levier d’influence bien connu à Washington : le système des « portes coulissantes » entre secteur public et privé.
Vague de recrutements sans précédent
Dès le début de l’année 2024, OpenAI multiplie les embauches de profils issus de tous les horizons politiques, passés par le Capitole, le Conseil de sécurité nationale, le ministère de la Défense ou d’autres composantes de l’appareil sécuritaire.
En février 2024, soit à peine un mois après la levée de l’interdiction des usages militaires, l’entreprise recrute Katrina Mulligan comme responsable des partenariats en matière de sécurité nationale. Sa mission : « structurer les accords avec le Département de la Défense et les clients relevant de ce secteur ». Elle occupait auparavant des fonctions au sein de l’administration Biden, auprès de hauts responsables du Pentagone.
Elle a notamment fait partie de l’équipe conseillant le secrétaire adjoint à la Défense chargé des opérations spéciales et des conflits de basse intensité (SO/LIC). Peu connu du grand public, ce poste civil est pourtant central dans l’architecture militaire américaine, puisqu’il supervise le United States Special Operations Command.
Selon le journaliste spécialisé Seth Harp, le supérieur de Mulligan à ce poste occupait « la position la plus élevée au sein de la structure militaire clandestine mise en place après le 11 septembre pour mener des assassinats et des enlèvements à travers le monde ». D’après lui, ces connexions pourraient s’avérer précieuses si OpenAI cherche à accéder aux financements issus du « budget noir » des opérations spéciales – ces crédits classifiés dédiés aux activités les plus sensibles. « Il y a beaucoup d’argent à gagner là-dedans », résume-t-il.
Quatre mois plus tard, en juin 2024, l’entreprise annonce une nouvelle recrue de premier plan : le général Paul Nakasone rejoint son conseil d’administration. Ancien directeur de la National Security Agency (NSA) et commandant du US Cyber Command entre 2018 et 2024, cet officier quatre étoiles a occupé deux des postes les plus stratégiques de l’appareil sécuritaire américain. OpenAI affirme que sa présence permettra d’éclairer ses « décisions critiques en matière de sécurité ».
La dynamique se poursuit durant l’été. En août 2024, l’entreprise recrute Morgan Dwyer et Benjamin Schwartz, deux responsables de l’administration Biden impliqués dans la mise en œuvre du CHIPS and Science Act de 2022 – programme de subventions publiques de plusieurs milliards de dollars destiné à soutenir la production de semi-conducteurs aux États-Unis, y compris pour des applications militaires.
Officiellement recrutés pour piloter le développement des centres de données et des infrastructures, Morgan Dwyer et Benjamin Schwartz n’en restent pas moins des produits typiques de l’appareil sécuritaire américain. Dwyer, notamment, a été le principal collaborateur civil chargé de superviser la recherche militaire et les technologies de pointe, dont l’intelligence artificielle. Schwartz, pour sa part, a longtemps conseillé le bureau du secrétaire à la Défense sous l’administration Barack Obama, notamment sur les questions de terrorisme et de politique sud-asiatique.
Ce même mois d’août 2024, OpenAI recrute Sasha Baker à la tête de sa politique de sécurité nationale. Ancienne conseillère de la sénatrice Elizabeth Warren, passée également par le cabinet du secrétaire à la Défense Ashton Carter, elle a occupé des fonctions de premier plan à la fois au Conseil de sécurité nationale et au ministère de la Défense sous Joe Biden.
Dans les mois suivants, deux autres membres de l’administration Biden rejoignent l’entreprise : une ancienne porte-parole adjointe du Conseil de sécurité nationale et un ancien collaborateur du bureau chargé de la sécurité indo-pacifique au Pentagone.
Mais cette politique de recrutement ne se limite pas au camp démocrate. OpenAI s’emploie aussi à consolider ses relais du côté républicain.
En avril 2024, l’entreprise engage Matt Rimkunas, ancien directeur législatif et chef de cabinet adjoint du sénateur Lindsey Graham, pour diriger ses affaires fédérales. Quelques mois plus tard, elle recrute également Meghan Dorn, elle aussi issue de l’équipe de Graham. Tous deux sont enregistrés comme lobbyistes pour le compte d’OpenAI.
Si leur expérience de l’exécutif reste limitée, leur proximité avec l’un des sénateurs les plus interventionnistes de Washington – par ailleurs figure centrale des arbitrages budgétaires – a sans doute contribué à renforcer leur influence.
Appuis au sommet
En juin 2025, OpenAI franchit un nouveau cap en annonçant l’un de ses premiers grands projets dans l’industrie de défense. L’entreprise révèle un partenariat avec Anduril, société spécialisée dans les technologies militaires et soutenue par Peter Thiel, afin de « renforcer les systèmes de défense protégeant les forces américaines et alliées contre les attaques de drones ».
Anduril a immensément bénéficié de ses connexions avec l’entourage de Donald Trump. Son fondateur, Palmer Luckey, est notamment lié à l’ancien candidat au poste de ministre de la Justice Matt Gaetz. Au-delà des retombées financières, ce partenariat offre à Sam Altman l’occasion de se rapprocher de l’écosystème conservateur de la tech, en plein essor depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, aux côtés de figures de la Silicon Valley.
L’intégration d’OpenAI au dispositif sécuritaire de Washington s’accélère encore en 2025. En juin, l’entreprise obtient un contrat de 200 millions de dollars avec le Department of Defense, portant sur la fourniture de capacités d’intelligence artificielle « tant pour les opérations de combat que pour les fonctions internes ».
Le mois suivant, la société poursuit ses recrutements ciblés.
En juillet 2025, elle nomme Joseph Larson au poste de « responsable des affaires gouvernementales ». Ancien cadre d’Anduril et ex-responsable adjoint des questions numériques et d’intelligence artificielle au Pentagone, Larson est salué pour son rôle dans la promotion d’une IA « responsable » au service de la sécurité nationale. Il reçoit en 2026 une distinction du secteur des contrats publics. Ses réseaux s’avèrent rapidement décisifs pour l’entreprise.
OpenAI accueille également dans son cercle de conseillers l’ancienne sénatrice de Californie Laphonza Butler, membre de la commission de la sécurité intérieure. Dans le même temps, les mouvements de « portes coulissantes » s’opèrent dans l’autre sens : le Pentagone recrute deux dirigeants d’OpenAI – Kevin Weil et Bob McGrew – comme officiers de réserve au sein d’une unité d’innovation de l’armée, afin de mettre leur expertise technologique au service de l’institution militaire. Aucun des deux n’est tenu de se retirer des discussions contractuelles entre OpenAI et le ministère.
Dans les mois qui suivent, l’entreprise renforce encore ses équipes avec Connie LaRossa, ancienne responsable des relations législatives au Département de la sécurité intérieure et au Pentagone. Elle a également travaillé pour Google, ainsi que pour une filiale du groupe d’armement General Dynamics.
Parallèlement, OpenAI recrute un ancien conseiller du ministère de la Justice sur les questions de sécurité nationale et un ancien responsable de la communication du bureau chargé de la recherche et de l’ingénierie au Pentagone.
Au bon endroit, au bon moment
Malgré cette offensive tous azimuts, les technologies d’OpenAI ne constituaient pas, au début de la guerre contre l’Iran, la solution privilégiée du Pentagone. Celui-ci avait initialement confié un contrat majeur de 200 millions de dollars à Anthropic.
Mais la situation évolue rapidement. Face aux réticences d’Anthropic à voir ses modèles utilisés à des fins militaires sans garanties suffisantes, l’administration Trump se détourne de l’entreprise. OpenAI saisit l’opportunité et décroche à son tour un contrat équivalent.
L’accord aurait été conclu sous l’impulsion de Joseph Larson, que le Pentagone sollicite lorsque les négociations avec Anthropic s’enlisent.
L’usage de l’intelligence artificielle dans la guerre contre l’Iran a suscité de récentes controverses aux Etats-Unis même. Le ministère de la Défense refuse notamment de préciser si ces technologies ont été mobilisées lors du bombardement, le 28 février, d’une école primaire de filles en Iran, qui a causé la mort de 175 personnes – dont une très grande majorité d’enfants.
Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « OpenAI Is Bleeding Cash. Its Solution ? Military Contracts ».











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