Édition du 4 octobre 2022

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Europe

« Ni avec la Russie, ni avec l’OTAN » et « pas d’armes pour l’Ukraine » : deux slogans erronés et contre-productifs

Dans ses prises de position sur la guerre en cours, la gauche italienne et la majeure partie de la gauche internationale s’est pour l’essentiel limitée à ces deux mots-d’ordre.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Publié le 6 avril 2022

Dans ses prises de position sur la guerre en cours, la gauche italienne et la majeure partie de la gauche internationale s’est pour l’essentiel limitée à ces deux mots-d’ordre. Si le second dénie aux Ukrainiens sous les bombes la solidarité la plus urgente, le premier est basé sur une argumentation réticente et privée de substance, comme entreprend de l’exposer le présent article. Par ces deux prises de position, entre autres choses, la gauche mine les bases d’une possible lutte efficace contre l’OTAN elle-même, et en général contre le capitalisme occidental.

Deux semaines après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la gauche italienne a donc muri ces deux positions qui dans l’ensemble dominent complètement les analyses, déclarations et slogans (le terme générique « gauche » exclut ici le PD et ses satellites, ainsi que les staliniens et parastaliniens, il inclut les anarchistes). Ces deux positions sont, en substance : «  Non aux fournitures d’armes à l’Ukraine », « Ni avec la Russie, ni avec l’OTAN ». Toutes deux sont profondément erronées et ont des effets délétères pour les groupes qui les soutiennent, et pour la résistance ukrainienne. Le premier est réfutable par quelques simples constatations, le second, de nature profondément ambiguë au-delà de sa simple formulation, nécessite une analyse plus complexe. Au plan international, contrairement à l’Italie, il y a des positions diverses, bien que dans l’ensemble minoritaires. En Ukraine et en Russie, de de telles positions sont pratiquement inexistantes.

« Non aux fournitures d’armes à l’Ukraine. »

Au moment où une superpuissance militaire et nucléaire agresse délibérément par les armes un pays infiniment plus faible militairement, assiégeant les centres urbains soumis aux bombardements destructifs, ce slogan sonne tout simplement comme absurde. Absurdité renforcée par le fait que l’héroïque opposition ukrainienne, militaire et civile, s’avère avoir pour effet d’alimenter une résistance qui, dans le contexte mondial sur lequel on reviendra, est aussi une résistance en notre nom. Elle ne peut exister sans armes défensives, qui sont en train d’être détruites progressivement : systèmes antichars et antiaériens portables à courte portée, munitions, dispositifs de reconnaissance, et, de plus, avions capables de fournir un contrepoids minimum à la supériorité aérienne russe totalement écrasante. Qui adhère à la position « pas de fournitures d’armes  » ne dit pas quelles en sont les résultats concrets. Deux possibilités. Soit une destruction quasi-totale de l’Ukraine et son occupation par la Russie, soit une solution diplomatique qui s’imposera, avec l’Ukraine à court d’armes, au moment qui conviendra à la Russie et le pays à moitié détruit (ce qui est déjà amplement le cas dans les régions vitales), le livrant à Poutine. Ce type de solution diplomatique, qui peut être mis au point entièrement à Moscou, requerra l’intervention de tiers pour être sanctionnée, compromettant encore davantage la survie ultérieure des Ukrainiens : des États mus par leurs intérêts, ou des organisations internationales qu’ils contrôlent, manœuvrant conflictuellement à l’interne pour les promouvoir. Pour des raisons évidentes cette position creuse un fossé profond et avec le peuple ukrainien bombardé luttant pour sa survie, et avec ceux qui en Russie luttent contre le chauvinisme et le militarisme dans l’espoir de leur défaite. Voila qui fait peser une hypothèque énorme sur les futures luttes de solidarité pour la paix, impliquant nécessairement une victoire totale ou généralisée de Poutine, annonciatrice de nouvelles guerres, au vu de son projet de recréer un empire centré sur la Russie aux dépens des autres peuples. Pour toutes ces raisons concrètes, non seulement cette position est erronée, mais elle doit être inversée. Si le gouvernement italien n’avait pas décidé de le faire, la gauche aurait dû mobiliser pour exiger la fourniture immédiate d’armes, et a perdu l’occasion de le faire tout de suite, de sa propre initiative, quand le gouvernement Draghi hésitait, vu les liens économiques importants entre le capitalisme italien et le capitalisme russe. L’unique finalité réelle que l’on peut discerner dans cette position est de tenir ensemble une gauche italienne affaiblie et largement privée de liens actifs avec la société. Par un slogan de saveur génériquement pacifiste, mais en réalité de contenu contraire, il est plus facile de marcher sans se remettre en question, en s’abstenant du nécessaire travail de confrontation avec le réel et en garantissant la permanence sur scène des divers mini-leaders et premières dames d’une gauche déjà plusieurs fois déconfite.

« Ni avec la Russie, ni avec l’Otan. »

Ce slogan programmatique sonne à première vue comme le summum de la position équilibrée, capable de satisfaire un large éventail de positions ; quoi de mieux pour avoir l’âme en paix que le calme de qui observe de loin, se frayant son chemin aujourd’hui comme hier, avec la conviction de ne pas être partial et d’éviter toute discussion potentiellement déstabilisante pour le statu quo à gauche ? Car enfin, qui n’est pas contre l’OTAN ? Même l’auteur de ces lignes en est ! Voila pourquoi nous entendons expliquer précisément pourquoi ce slogan est complètement erroné et contreproductif. Nous nous appuyons pour ce faire sur l’argument de base censé fonder ce slogan. On peut le résumer ainsi : «  La Russie a été poussée à agir par l’extension de l’OTAN à l’Est ». Ceci est décliné de diverses manières : tels disent que la réaction de la Russie est disproportionnée, tels ne le disent pas ou l’omettent, tels mettent plus l’accent sur les aspects géopolitico-militaires, tels sur les aspects politico-sociaux, etc. Enfin, nombreux assaisonnent le tout de l’assertion que l’OTAN soutient ou alimente une vague « nazie-fasciste » en Ukraine, qui menace potentiellement la Russie. Voyons précisément en quoi ceci est erroné, consiste en un déni des faits, sur lesquels tout débat réellement utile doit s’appuyer.

«  La Russie a agi (avec exagération) (aussi) parce que m’OTAN/les EU l’ont menacée en se projetant vers l’Est. » : mais un constat chronologique s’impose, la Russie a agi en février 2022, préparant son opération depuis le printemps 2021 (début du déploiement des troupes aux abords de l’Ukraine), et « théorisant » son action imminente en juillet dernier avec un long article programmatique de Poutine. En décembre 2021 ses intentions agressives, avec un nouveau rassemblement de troupes aux frontières, sont devenues encore plus évidentes et en conséquence les États-Unis ont lancé une alerte. Or on n’a vu aucune, proprement aucune, action de l’OTAN et/ou des États-Unis, durant ce délai de près d’un an, ou dans les années récentes, susceptible de constituer une menace pour la Russie. Ainsi, en juin 2021, le sommet Biden-Poutine s’est conclut à l’enseigne de la convivialité. Ainsi, à la veille de la guerre, Biden a clairement déclaré qu’une intervention limitée de Moscou en Ukraine serait tolérée. La vraie question logique qui s’impose est : pourquoi le Kremlin a-t-il agi maintenant et si massivement en l’absence de toute menace de l’OTAN ? Ceux qui soutiennent le slogan « Ni Russie ni OTAN » n’en disent pas un mot. Énorme point d’interrogation sans réponse. Mais ils nous disent que la Russie subissait une menace globale ces dernières années. Voyons cela.

L’élargissement de l’OTAN à l’Est est un processus engagé en 1997, concrétisé en 1999 avec l’adhésion des pays prévus tels que la Pologne, la République tchèque et la Hongrie, et s’est terminé dans son contenu principal par l’entrée des pays baltes, de la Slovaquie, la Bulgarie, la Roumanie et la Slovénie. Après quoi, seuls quelques processus secondaires d’adhésion ont été menés à leur terme en 2009 (Albanie et Croatie) et en 2020 (Macédoine du Nord). En pratique, un processus qui a été conclu dans sa substance il y a 18 ans. En 2008, la porte a été théoriquement ouverte à un processus analogue pour la Géorgie et l’Ukraine, mais la chose a été prestement retirée avec la guerre d’agression de la Russie contre la Géorgie. L’Ukraine a maintenu officiellement sa demande d’adhésion, principalement pour des raisons de politique intérieure, mais l’OTAN n’a aucune intention de la satisfaire et n’a jamais fait aucun pas en ce sens. Depuis on n’a eu aucune menace de type militaire ou sécuritaire, même indirecte, de la part de l’OTAN ou de l’Occident en général envers la Russie. Poutine n’a cessé de consolider son régime en toute quiétude, aux niveaux interne, militaire et internationaux. Il a conduit intensivement et de manière profitable des accords commerciaux avec pratiquement tous les pays de l’OTAN, au premier rang desquels l’Italie (des géants étatiques Eni et Enel, jusqu’aux financiers Generali et Unicredit, en passant par de nombreuses autres sociétés), et les États-Unis, d’Exxon à … Donald Trump. Sans ces rapports d’affaire amicaux et pluridécennaux avec les capitalistes (d’État ou liés étroitement aux États), jamais Poutine n’aurait pu accumuler les moyens de déclencher et de mener une guerre comme celle en cours.

Mais ce n’est pas tout. En 2014 la Russie a annexé militairement la Crimée, du point de vue des relations entre grandes puissances un acte gravissime et sans précédent, puis elle a mené une opération sous faux drapeau détachant la moitié du Donbass de l’Ukraine, le plaçant sous son contrôle. Même devant cela la réaction de l’OTAN a été nulle en termes réels : sanctions limitées, totalement risibles et sans impact.

Surfant sur la vague d’une économie soutenue par des relations lucratives d’affaires avec les pays européens et l’OTAN, et sur l’absence de réactions à l’intervention militaire en Ukraine de 2014, la Russie est intervenue peu après de manière dévastatrice en Syrie, s’insérant de force dans l’aire militaire et diplomatique qui était depuis des décennies de la « compétence » exclusive des pays de l’OTAN. Là encore, aucune réaction de celle-ci. Puis en 2021, elle a joué le rôle clef dans l’étouffement des mobilisations de masses en Biélorussie, ramenant entièrement sous son contrôle le président Loukatchenko qui avait timidement tenté d’exercer une partielle autonomie d’action avec de petites ouvertures vers l’Europe occidentale. Poutine l’a replacé sous son contrôle et il peut utiliser maintenant ce pays comme tremplin militaire. Aucune réaction des pays de l’OTAN là non plus, pas plus que lors de l’intervention militaire pour étouffer le soulèvement au Kazakhstan en janvier de cette année, ramenant ce pays sous son contrôle militaire et géopolitique total. Et comme si ça ne suffisait pas, les derniers développements ont vu les pays de l’OTAN fort timides à la veille immédiate de la guerre, cela encore dans les premiers jours de l’agression : l’on peut supposer que si la guerre de Poutine avait triomphé comme « guerre éclair » ils seraient restés divisés et sans ripostes véritables. Encore à présent ils excluent une « No Fly Zone », mais là, nous passons déjà à l’étape de l’après-entrée en guerre.

A tout cela s’ajoute une dernière observation générale. L’élargissement de l’OTAN à plus d’une douzaine de petits pays, pour la plupart pauvres, d’Europe orientale, avec d’autres facteurs, comme le désengagement notable de ses forces principales, est allé de pair avec la réduction sensible du rôle mondial des États-Unis depuis 2007, de sa cohésion et de son efficacité.

Bref : au vu des faits, la théorie de l’OTAN qui menace la Russie et est donc coresponsable de cette guerre a la solidité du brouillard d’un jour d’automne. On serait plus près de la vérité en disant que dans la dernière décennie, les pays de l’OTAN ont déroulé un tapis rouge à Poutine, qui a pu choisir le moment de son agression.

«  L’OTAN a menacé la Russie de facto en fournissant des armes à Kiev. » Les EU ont fourni à l’Ukraine durant les 10 dernières années une moyenne de 250 millions de dollars d’armements par an, chiffre qui comporte aussi les dernières subventions plus élevées lors de la montée de la menace aux frontières. Quand les partisans de l’équilibre « ni Russie ni OTAN » citent rapidement ce chiffre, ils oublient toujours un point clef : il ne s’agissait que d’armes destinées à organiser la défense, des casques et lits de camps, aux canons antichars et antiaérien de petite portée. En réalité, ces armes s’avèrent insuffisantes à présent sur le terrain.

« L’OTAN s’est étendue à l’Est, encerclant la Russie  ». Nous sommes revenus ci-dessus sur le calendrier et les modalités de l’élargissement. Mais il est un autre aspect fondamental qu’une gauche qui biaise pour préserver sa quiétude évite d’affronter. Non seulement l’élargissement à l’Est de l’OTAN (qui n’est pas un encerclement, il suffit de regarder une carte), a eu lieu dans un territoire dégagé par l’implosion de la Russie suite à l’effondrement lamentable du système stalinien dont personne ne voulait plus, mais cet élargissement a été largement bien accueilli par la majorité des populations des pays de l’Est européen, dont l’expérience historique de plusieurs décennies de domination russe sous le couvert soviétique a été celle d’une oppression très pesante sur tous les plans, démocratique, national, syndical, culturel et de genre. Les chars russes sont intervenus cruellement contre les travailleurs et les partisans de la démocratie en 53 à Berlin, 56 à Budapest, 68 en Tchécoslovaquie, ont évité l’intervention directe en Pologne mais ont recouru à des intermédiaires pour réprimer les deux plus grands mouvements ouvriers depuis la seconde guerre mondiale, en 56 et en 80. Ces dernières années Poutine a œuvré à recréer ce modèle dans une version mise à jour, mais dans des grandes lignes largement similaires. Les parallèles entre ses deux interventions contre l’Ukraine (anti-Maidan en 2014 et à présent pour subjuguer un peuple voisin qui veut s’émanciper de son empire), et celles de l’époque soviétique, comme ceux entre son intervention en Syrie et celle de Brejnev en Afghanistan, sont évidents, toutes choses égales par ailleurs. Aujourd’hui, il a franchi en une semaine un saut qualitatif meurtrier menaçant l’Ukraine, les pays les plus proches, et aussi le monde entier d’un holocauste nucléaire, tant par des paroles et des actes explicites que par les assauts militaires insensés de centrales nucléaires. C’est finalement la Russie qui a créé les conditions de base d’un élargissement de l’OTAN avant qui que ce soit d’autre …

Au-delà même des aspects militaires et nucléaires, en Europe orientale, personne n’a envie de basculer du panel UE/OTAN à une étreinte russe faite d’oligarques prospérant sur une économie de rapine, incapable de progresser, imbibée de vols à main armée, d’un niveau de répression antisyndicale sans équivalent à l’ouest, de l’étouffement des libertés démocratiques, le tout aggravé des plus sinistres politiques patriarcales et homophobes. Ne pas en tenir compte, c’est la politique de l’autruche et l’inefficacité. En tenir compte ne veut pas dire qu’on soutient l’OTAN, au contraire c’est poser des bases plus solides pour créer une solidarité authentique par en bas avec les peuples d’Europe de l’Est, telle qu’elle soit effectivement capable de renverser les blocs et le militarisme. C’est là en réalité le seul moyen de lutter pleinement contre l’OTAN, pour laquelle il n’y a naturellement aucune place dans une perspective révolutionnaire. Comment serait-il possible d’instaurer cette solidarité avec un slogan aussi lointain de toute réalité dans un moment de guerre tragique, et aussi hypocrite car prononcé par des militants qui parlent depuis le confort de leurs droits garantis, loin des bombes ? Comment dialoguer sur une telle base avec la masse des travailleuses et des travailleurs ukrainiens émigrés à l’Ouest, et, à présent, avec les millions de réfugiés ? Ce n’est pas par hasard qu’aucun groupe ou militant ukrainien ou russe de quelque importance, y compris ceux qui se sont dans le passé engagés contre l’OTAN, n’a lancé un tel slogan maintenant. Mais pour une majorité de militants de gauche italiens, ce qui les intéresse n’est que de s’entretenir avec eux-mêmes. Concluons ce point avec ces mots simples mais efficaces d’Oksana Dutchak, militante féministe et socialiste ukrainienne, tirés d’une interview sur le site LeftEast :

«  Est-il possible de construire une opposition contre cette guerre sans tomber dans l’alternative ou l’OTAN ou la Russie ? est-il possible de construire une initiative transnationale des femmes, des migrants et des travailleurs, qui échappe à la logique nationaliste et à la perspective géopolitique ?

J’ai eu des discussions avec des personnes de gauche d’autres pays et je suis parfois stupéfaite de voir à quel point ils ont peur de trop peu blâmer l’OTAN, cherchant toujours à ajouter à chaque phrase que « l’OTAN aussi est coupable ». Certes, l’OTAN est à blâmer jusqu’à un certain moment temporel, mais quand les bombes commencent à tomber du ciel, seule la Russie peut être blâmée pour les bombardements. Vu d’ici sur le terrain, la situation se présente autrement parce que nous voyons comment se comporte le pouvoir russe. Il n’est pas disposé à renoncer à ses plans. Nous ne pouvons vraiment pas dire « gardons la Russie et l’OTAN loin d’ici », parce que seule la Russie a envahi l’Ukraine. Parce que ce n’est pas l’OTAN qui bombarde les villes, c’est assez évident.

Nous ne pouvons pas dire : nous ne prenons pas partie. Vous ne pouvez éviter de prendre parti, surtout si vous êtes ici. Je ne conseille à personne de gauche des pays d’Europe de l’Ouest ou de l’Est de venir nous dire qu’il ne faut pas prendre parti. Ne pas prendre parti c’est se laver les mains. (…)

Certaines personnes de gauche disent que la voie de sortie est de négocier et de s’entendre sur la neutralité de l’Ukraine. Il m’est difficile de me contenir à ce sujet. Cette position pue le colonialisme : dénier à un pays sa souveraineté. C’est au peuple de décider ce qu’il veut et pour cela il ne doit plus y avoir de guerre. Comme je l’ai dit, cette guerre a imposé des décisions à beaucoup d’ukrainiens. Il y a ceux qui racontent qu’on peut toujours choisir. La grande majorité des ukrainiens n’a aucune possibilité de choix au moment présent.

Nous nous ne renions pas notre capacité à choisir et à agir. Ce sont certaines personnes de gauche – de la gauche occidentale – qui nous dénient cette capacité, qui nous racontent ce que les Ukrainiens devraient faire (…). »

« Les États-Unis ont alimenté le fascisme ukrainien, soutenant un bataillon. » (1) Il est vrai qu’après les évènements de Crimée et du Donbass en 2014, les États-Unis ont supervisé un bataillon ukrainien dans lequel il y avait une forte présence de fascistes, et ceci doit être clairement dénoncé. Mais il est hypocrite et grotesque aujourd’hui de s’arrêter là sans continuer le propos. Car la suite est que la Russie a employé de manière massive et cruelle les nazifascistes et les racistes pour son « golpe  » dans le Donbass en 2014, les mettant à la tête des opérations puis des républiques fantoches. A quoi il faut ajouter que Poutine depuis longtemps est un ultra-réactionnaire qui se sert de fascistes en Russie, y compris pour tuer des militants. Et qu’il est une référence et souvent le financier des fascistes européens. Il finance le Front national de Marine Le Pen, noue des liens étroits avec la Lega et des liens directs et indirects avec Forza Nuova et Casapound. La disproportion entre ces faits sur le « front russe » et ce fait isolé sur le front « américain » témoigne de la mauvaise foi de ceux qui font de tels « constats » à usage instrumental.

« Poutine lui-même dénonce de longue date la menace de l’OTAN sur la Russie ». C’est en partie vrai. Mais devons-nous donner foi sans critique aux paroles de l’assassin de service ? Certes, Poutine a toujours tenu l’OTAN pour un obstacle à ses visées impériales et capitalistes, mais il se moque de la paix, il fait partie des plus grands fauteurs de guerre de l’époque que nous vivons. En outre il a toujours dans ses discours eu d’autres priorités, l’OTAN et en général l’Occident n’y étant que des embellissements accessoires. Dans son long article de juillet 2021 qui a posé les « bases théoriques » pour la guerre actuelle, Poutine s’appuie essentiellement sur le droit ancestral de la Russie sur l’Ukraine et la Biélorussie, il s’appesantit sur le « peuple trinitaire » (sic) des Grands-Russes, des Petits-Russes et des Russes-blancs, il prône le retour à un empire à mi-chemin du tsarisme et du stalinisme. Il s’étale sur ces sujets sans limites, et consacre beaucoup, beaucoup plus de place à des questions telles que le Grand-Duché de Lituanie ou la chrétienté orthodoxe au XVII° siècle, qu’à une OTAN évoquée comme en passant. Idem pour ses marionnettes nazifascistes du Donbass, qui ont toujours parlé principalement de la « Novorossia », projet chauvin d’annexion de toute l’Ukraine, arborant le drapeau sudiste raciste américain. Idem de ses derniers discours, qui portent sur bien autre chose que sur la prétendue menace de l’OTAN, citée incidemment et régulièrement en dernier lieu à des fins manifestes de propagande. D’ailleurs, si sa motivation avait été de faire reculer concrètement l’OTAN, il n’aurait pas posé un ultimatum dont il était le premier à savoir qu’il ne serait jamais accepté par son homologue américain, ni n’aurait déclenché une guerre de cette ampleur, dont le premier effet est de faire retrouver à l’OTAN et à l’Occident plus généralement, une unité qui s’étiolait. Voila un résultat dont il ne pouvait pas ne pas tenir compte, et s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il est juste un imbécile.

Conclusion

Une bonne partie de la gauche qui soutient les slogans traités ici se réfère toujours à Marx. Mais l’approche qu’elle adopte est à l’opposé de l’approche fondamentale de Marx, lequel a clairement pris parti dans le monde dans lequel il vivait, sans faux équilibrismes, affrontant de plein pied chaque développement de la réalité et adoptant des positions dépourvues de préjugés, au meilleur sens du terme : sans jugements préconçus, mettant toujours au centre les intérêts propres des travailleurs à un moment donné, et donc aussi leurs perspectives d’avenir. Voila ce qui manque aujourd’hui, on s’agrippe à de vieux modèles répétitifs par automatisme, on prête plus attention à « maintenons notre équilibre intérieur » et à « ne nous aventurons pas en terrain difficile » qu’à construire des luttes efficaces et une solidarité effective. Le monde qui se profile exige, lui, une attitude fondamentale comme celle de Marx. Le passage à un « modèle multipolaire », qui repose inévitablement sur des actes de guerre et de concurrence sans pitié d’un nombre élevé de grandes, moyennes et petites puissances de plus en plus décomplexées en interne ou en projections externes, est un moment qui semble ne présenter que des inconvénients évidents pour le mouvement des travailleurs. Depuis 2011 nous avons une vague de mobilisations pour la démocratie sans précédents, par ses dimensions et par sa résilience. Mais ce sont des luttes très fragiles, inaptes à s’organiser adéquatement en établissant la nécessaire solidarité au niveau international. Pour murir et devenir plus fortes, elles ont besoin de temps et de conditions minima adéquates, pour qu’une classe ouvrière affaiblie depuis des décennies prenne conscience d’elle-même comme sujet. Dans ce contexte, le fait d’être rivés au certitudes du passé chez les militants de gauche qui devraient œuvrer en ce sens, et de viser avant tout à leur autoconservation (et pour les plus haut-placés leur autocélébration) est délétère, c’est un cadeau à l’adversaire, OTAN comprise. Cette dernière et les États occidentaux ne peuvent être combattus efficacement avec des slogans qui sont une insulte à nos frères d’Europe de l’Est, mais bien plutôt en pointant l’attention sur le fait que sa nature d’alliance impérialiste la rend incapable, et elle n’en sera jamais capable, de défendre quelque population que ce soit avec efficacité et à fond – comme les faits sont justement en train de le montrer !

Affronter la réalité concoctant des formules équilibrées pleine d’assurance, ne mène nulle part. Mettre par exemple un signe égal entre les États capitalistes et les États ultra-réactionnaires comme la Russie qui massacre en brandissant la menace nucléaire, ou ne pas voir que la Chine, plus grand oppresseur de travailleurs, l’est dans une mesure sans égal au capitalisme « libéral » en matière de droit syndical, de libertés, de redistribution des richesses, c’est fermer les yeux sur le réel, avancer tels des somnambules, et s’interdire tout rôle dans les luttes de solidarité des travailleurs et des masses aspirant à la démocratie au niveau international. Implicitement, cela veut aussi dire renoncer en fin de compte à toute lutte vaste et énergique prenant pour cible le capitalisme occidental.

Andrea Ferrario, 10 mars 2022.

(1) NDT : il s’agit du « bataillon Azov ». Je ne pense pas qu’il ait été créé ni fortement soutenu par les États-Unis. C’est un produit local, monté par des nationalistes intégraux à la faveur de l’incapacité de l’État en crise en 2014 à faire face à la première agression massive de la Russie. Un autre bataillon de volontaires, le bataillon Donbass, nullement empreint de la même idéologie, est beaucoup plus monté en première ligne et a été décimé, lui, par l’armée russe et les nervis fascises à Ilovaïsk. En dehors des fakes, très nombreux, l’essentiel de l’imagerie sur les « nazis ukrainiens » s’est servi du décorum d’Azov, qui a dont permis une propagande néfaste à l’Ukraine. VP.

https://aplutsoc.org/2022/03/13/ni-avec-la-russie-ni-avec-lotan-et-pas-darmes-pour-lukraine-deux-slogans-errones-et-contre-productifs-andrea-ferrario/ ?

“Né con la Russia, né con la Nato” e “Niente armi all’Ucraina” : due slogan sbagliati e controproducenti

https://crisiglobale.wordpress.com/2022/03/10/ne-con-la-russia-ne-con-la-nato-e-niente-armi-allucraina-due-slogan-sbagliati-e-controproducenti/

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/15/ukraine-russie-mais-pas-que-14/

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