Édition du 27 février 2024

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Amérique latine

La gauche radicale au Chili

« Nous allons prendre le pouvoir »

PORTRAIT • Appuyé sur le mouvement social, Marcel Claude, leader de la gauche radicale chilienne, se donne quatre ans pour imposer un projet écosocialiste.

Son nom à la française ne trompe pas longtemps : le projet de Marcel Claude est latino-américain. Ce professeur d’économie de 56 ans, leader de la coalition de gauche Todos a la Moneda (TALM, Tous au palais présidentiel), veut inscrire le Chili dans le processus d’émancipation continental. Son score modeste – moins de 3% – à la présidentielle de novembre 2013, loin derrière la vainqueur de centre-gauche Michelle Bachelet, ne le décourage pas : la lutte pour un changement de modèle économique et social prendra du temps. Marcel Claude s’y affaire ces jours en Europe, auprès de la diaspora chilienne (1).

Politisé dès sa prime jeunesse, ce fils de bonne famille démocrate-chrétienne entre véritablement en politique en 1995. Un peu contre son gré. Directeur de l’Unité des comptes environnementaux au sein de la Banque nationale, l’économiste réputé, docteur de l’université belge de Louvain, publie un rapport alarmant sur l’état écologique du pays. Le texte fait sensation. « Je ne disais rien de très nouveau, mais venant de la Banque centrale du Chili, ce fut un peu comme si l’oracle avait parlé ! » Ulcérés, les producteurs forestiers les plus égratignés obtiennent sa tête. Mais Marcel Claude a trouvé sa voie.

Vers l’écosocialisme


A la tête de son ONG Terram, il va pourfendre les pouvoirs illégitimes qui l’ont démissionné et, surtout, qui mettent à sac le pays. Sociétés minières – qui polluent le peu d’eau qui coule dans le nord du Chili –, exploitants forestiers – « qui sont en train de faire du sud si pluvieux un nouveau désert » – et déprédateurs de la longue côte chilienne (pêcheurs industriels, pisciculteurs) sont dans le collimateur. Des entreprises d’autant plus néfastes qu’elles créent peu d’emplois et captent l’essentiel des bénéfices. Dans le seul secteur du cuivre, quelque 30 milliards de dollars échappent chaque année aux Chiliens, souligne-t-il.

Le ton volontiers polémique de ce lointain descendant d’exilé anarchiste lui vaut des ennemis dans tous les cercles du pouvoir et quelques soucis avec les juges. Il en sort chaque fois vainqueur. Mais ses activités associatives périclitent, il doit se replier sur ses travaux universitaires. Il tente aussi de lancer un hebdo, sans plus de succès.

Plus largement, c’est tout le combat écologiste qui piétine. Se pose dès lors la question de la politique. « La base de la croissance économique chilienne est l’extraction sauvage des matières premières. Pour obtenir des résultats, il faut revoir le modèle de développement. » Une conviction qui l’amène naturellement vers l’écosocialisme, dont il publie l’un des premiers textes latino-américains (2).

En 2011, le professeur d’économie opère cette fois la jonction avec un mouvement étudiant à la recherche d’expertise. Ses interventions électrisent les foules universitaires. Lorsqu’il est question d’une candidature des mouvements sociaux à la présidentielle, son nom est plébiscité par la base. A ce moment, la popularité du mouvement étudiant et le mécontentement de la population face aux deux coalitions qui dominent le pays est tel que l’émergence d’un troisième pôle paraît à portée de main.

Une défaite porteuse d’espoir
La chute n’en sera que plus dure. Malgré des mobilisations de rue exceptionnelles – des dizaines de milliers de personnes sont là pour clore sa campagne –, Marcel Claude doit se contenter de moins de 200 000 suffrages. L’espérance de changement portée par la socialiste Michelle Bachelet a été trop forte, et la candidature de plusieurs figures du mouvement étudiant à ses côtés ont marginalisé la troisième voie.

Dans un premier temps, Marcel Claude accuse le coup. Il s’en prend aux médias et questionne la validité du scrutin. Des propos qui déclenchent des railleries, même parmi ses alliés, qui pointent un égo jugé disproportionné.

Aujourd’hui, l’ex-candidat paraît rasséréné. « Pour moi, ce n’est pas un échec : il y a ceux qui font de la politique par la publicité et ceux qui font de la politique pour le pouvoir, je suis sur ce second terrain », justifie-t-il. Pour M. Claude, les changements réclamés par Todos a La Moneda ne requièrent pas uniquement de gagner une compétition électorale, mais aussi de construire une base sociale solide. « Nous n’avons pas juste besoin de 4 millions de voix pour prendre le pouvoir, nous avons aussi besoin qu’au moins un quart de ces électeurs soient prêts à descendre dans la rue pour défendre l’action de leur gouvernement. » Et d’asséner avec assurance : « Lorsque nous prendrons le pouvoir, nous aurons la capacité d’agir. Les nationalisations des ressources naturelles, de la santé et de l’éducation que nous proposons ne se décrètent pas depuis La Moneda. Sinon, il arrive ce qui est arrivé à Salvador Allende et à tant d’autres. »

Ce conflit inévitable entre les intérêts d’une minorité et ceux de la majorité, la coalition vainqueur l’an dernier n’a jamais eu l’intention de l’assumer, estime l’ancien candidat. Le nouveau discours plus offensif de Mme Bachelet ne serait qu’une « construction publicitaire ». « Les deux coalitions dominantes définissent leurs slogans électoraux en fonction des sondages d’opinion, dans le but de gagner le scrutin. Mais une fois élus, tous s’asseyent avec les détenteurs du pouvoir économique pour définir leur vrai programme gouvernemental. »

Du tout business à la « société des droits »


Pour Marcel Claude, le mouvement politique et social TALM dispose désormais de quatre ans pour mieux se faire connaître et pointer les « invraisemblables injustices et cruautés » du système chilien. « Dans ce pays, tout est business, même la Protection des mineurs, qui gère quelque 15 000 enfants à ‘risque social’, est un commerce privé subventionné, vous imaginez dans quelles conditions cela se fait ! »

L’éducation, le logement, la santé ne sont pas mieux lotis. Il n’est pas rare de se voir attribuer un rendez-vous hospitalier dans... trois ans, affirme-t-il. Champion du monde des maladies psychiatriques, le Chili ne prend pourtant pas en charge ce type de thérapies. « C’est maximum quatre séances par année ! Qui veut-on soigner ainsi ? » s’exclame-t-il.

Passer du paradis du business à une « société des droits », leitmotiv de la campagne passée, ne serait pas si complexe, d’un point de vue économique. Outre la récupération des ressources naturelles et une réforme fiscale, le premier pas consisterait déjà à cesser de subventionner le secteur privé, s’exclame-t-il. L’an dernier, l’Etat aurait ainsi versé 1,2 milliard de dollars – prélevés sur les paies des salariés – aux cliniques privées. Des largesses qui font du secteur sanitaire le troisième plus rentable du pays, tandis que les hôpitaux publics, eux, sont sous-financés.

Ce modèle absurde qui voit l’Etat privilégier systématiquement l’entreprise privée le révulse profondément. « Comment expliquer qu’un établissement public reçoive moins de subventions par usager que son concurrent privé ? Comment accepter que des entreprises soient exonérées de certaines taxes, alors que le simple citoyen doit la payer ? »

Modèle latino-américain


Heurté par les inégalités devant la loi, Marcel Claude invoque volontiers les principes républicains occidentaux, se disant « très inspiré » par le modèle d’Etat social construit en Europe par les sociaux-démocrates. Mais sa famille « épistémologique » est ailleurs, elle s’ancre dans le souverainisme latino-américain, du révolutionnaire cubain José Marti aux expériences actuelles en Argentine, au Venezuela, en Uruguay, au Nicaragua ou encore en Bolivie. « Il nous faut couper avec l’eurocentrisme et avec l’impérialisme étasunien », dit-il, sans ambages. Ce qui passe « évidemment » par un rejet des traités de libre-échange avec les pays du Nord.

Face à la relation privilégiée de la droite continentale – héritière des conquistadores – avec la « métropole », Marcel Claude rêve d’une nation chilienne assumant sa pluralité de cultures et de cosmovisions – européennes, indigènes et africaines. En ce sens, la présence du parti mapuche Wallmapuwen au sein de sa coalition est « fondamentale ». « La première mesure que nous prendrons en arrivant au pouvoir sera de libérer l’ensemble des prisonniers politiques mapuches », déclare solennellement le politicien. Suivront « la reconnaissance constitutionnelle des peuples autochtones, la restitution des terres spoliées, reconnaissance de leur autonomie culturelle, politique et économique ».

Là n’est pas affaire, pour Marcel Claude, de mode ou de droit international, mais d’essence même de l’Amérique latine, de la nature de ses luttes : « Ce continent a vécu cinq cents ans d’exploitation capitaliste et cinq cents ans de résistance populaire. » Un peuple, où « chacun a du sang indien, européen et noir ». Un peuple, aussi, où se trouvent « les ferments culturels – notamment chez les indigènes – qui pourraient nous sauver du désastre écologique ».

1.
Chilenos en Suiza (Chiliens en Suisse) organisent une conférence avec M. Claude ce soir (19 h) à la Maison des associations de Genève.

2.
www.rebelion.org/docs/60177.pdf

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