Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Arts culture et société

Paris au temps du postimpressionnisme au Musée des Beaux-Arts de Montréal

La fertilité d’une exposition multidimensionnelle

Les récentes controverses qui ont éclaboussé la haute direction du Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) ont eu pour effet de reléguer à l’arrière-plan la mission artistique, culturelle et sociale fondamentale que doit remplir cette institution.

De Paul Beaucage

Assurément, il faut déplorer que l’attitude intransigeante de la directrice générale et conservatrice en chef Nathalie Bondil envers certains (nes) de ses collaborateurs (trices) ait grandement contribué à l’implantation d’un climat de travail pernicieux, qui caractérise le MBAM. Est-ce que son récent limogeage suffira à résoudre les nombreux problèmes qui semblent émerger de cette entité culturelle ? Nous nous permettons d’en douter fortement. Pourquoi ? Parce que le successeur de Bondil, Michel de la Chenelière (le président du Conseil d’administration du Musée), dont on a pu jauger le travail dernièrement, n’est pas enclin à manifester plus de souplesse que cette dernière envers ses subalternes ou les amateurs (trices) d’art. En attendant d’obtenir de nouvelles informations à ce sujet, le public montréalais a été convié, par le service de communication du MBAM, à découvrir les composantes d’une exposition ambitieuse. Celle-ci s’intitule : Paris au temps du postimpressionnisme (2020).

Sur le plan historique, l’affirmation artistique des postimpressionnistes s’est déroulée durant une période relativement restreinte. Selon des observateurs (trices) avertis (es), celle-là s’est étendue environ de 1886 à 1910, en France. Cependant, cette manifestation esthétique a réuni différents artistes qui ont laissé leur trace dans l’histoire de la peinture et dans la capitale française. L’exposition organisée par les responsables du MBAM propose un éventail assez large d’œuvres artistiques. De manière concrète, même si certaines d’entre elles ont été créées après l’année 1910, on peut soutenir que, globalement, ces créations s’inscrivent dans la tendance à laquelle nous nous sommes référés. De fait, elles répondent aux critères normalement admis à l’effet que le postimpressionnisme constitue une entité hétéroclite, protéiforme qui se développe après le mouvement impressionniste parce que l’on considère que celui-ci a atteint ses limites. Cela explique pourquoi certains artistes indépendants ont cherché à prolonger la contestation de l’art académique effectuée par les impressionnistes, en se servant de différents modes d’expression esthétiques. Or, la présentation du Musée des Beaux-Arts de Montréal met en relief la contribution originale d’artistes, qui demeurent méconnus aux yeux du grand public, voire des amateurs (trices) d’art.

Deux peintres et théoriciens : Signac et Seurat

Parmi les créateurs dont on dévoile les oeuvres, il importe de citer le nom de Paul Signac, qui apparaît comme une espèce de porte-étendard d’un groupe d’artistes indépendants puisqu’il a défini les principales orientations de sa propre démarche esthétique et les a mises en pratique avec constance. L’exposition comporte un nombre appréciable de ses toiles. Parmi celles-ci, il importe de citer des peintures marines, telles Port de Collioure. Cependant, l’artiste ne s’est pas cantonné dans un seul genre, ainsi qu’en témoignent les tableaux d’intérieurs Le petit déjeuner (1886-1887) et Femme se peignant (1892). N’empêche qu’il s’affirme principalement comme peintre paysagiste à travers les œuvres qu’il a élaborées. Sans contredit, il est influencé par les compositions picturales de son illustre prédécesseur, Claude Monet. Quand on observe les toiles de Signac, on est frappé par la qualité stylistique de celles-ci, lesquelles harmonisent deux tendances esthétiques complémentaires : il s’agit du pointillisme et du divisionnisme. Malheureusement, les extraits des textes théoriques de Signac ponctuant l’exposition ne rendent pas justice à la complexité de sa conception des arts visuels. De manière incontestable, les organisateurs de l’événement ont craint de lasser le public en lui dévoilant des théories abstraites portant sur la peinture. Toutefois, ils ont commis une erreur en sous-estimant la capacité de réflexion esthétique de l’amateur (trice), qui souhaite saisir une démarche artistique dans son entièreté.

Pour sa part, Georges Seurat était un proche de Paul Signac. Les deux hommes avaient en commun la propension à théoriser la démarche esthétique qu’ils privilégiaient. Cependant, Seurat était moins admiratif de l’œuvre de Monet que son homologue et ami. En conséquence, il a créé des dessins et des peintures qui marquent des distinctions importantes par rapport au travail de Signac. Avec justesse, on pourra apprécier le fameux tableau de Seurat qui s’intitule Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte (1884-1886). Dans ce cas, l’artiste affirme une radicalité esthétique des plus remarquables. Précisons que, même s’il est mort prématurément, à l’âge de trente-et-un ans, Seurat nous a laissé plusieurs toiles de grande qualité. Voilà pourquoi il convient de citer certains de ses tableaux clés, comme Une baignade à Asnières (1884), La tour Eiffel (1889) et Le cirque (1890). Dans chacune des œuvres de Seurat, on voit poindre la rigueur stylistique et thématique d’un créateur exceptionnel.

Un tandem d’artistes engagés : Luce et Vallotton

Un des peintres estimables que nous ont fait découvrir les organisateurs de Paris au temps du postimpressionnisme est Maximilien Luce. Ce dernier a su aussi créer un art engagé en représentant, avec authenticité et vigueur, des membres de la classe ouvrière. Même s’il a été influencé par le pointillisme, le style de Luce se révèle plutôt néoclassique. En outre l’artiste s’illustre en nous montrant les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les prolétaires de France. Parallèlement, des ouvriers de différents pays à travers le monde vivaient ce genre de situations… Parmi les tableaux que l’on a exposés, il convient de louer la grandeur de toiles comme L’aciérie (1900), Les batteurs de pieux (entre 1902 et 1905), Le drapeau rouge ou La bataille syndicaliste (1910) et Le chantier (1911). En l’occurrence, ce qui nous frappe c’est la beauté des couleurs et des formes auxquelles Luce a recours. De plus, il importe de souligner que le peintre concerné suggère, avec habileté, le caractère pénible des tâches dont doivent s’acquitter les travailleurs manuels. Cependant, il évite constamment de verser dans le misérabilisme, en suggérant à l’observateur (trice) que l’ouvrier se révèle apte à lutter avec fougue pour éviter de se laisser broyer par le système capitaliste dans lequel il évolue.

De son côté, l’artiste d’origine suisse Félix Vallotton a manifesté une grande polyvalence tout au long de sa carrière. Ainsi, il a peint des portraits et des tableaux paysagistes fort séduisants. Cependant, un des sommets de son œuvre demeure les gravures sur bois qu’il a exécutées. Au total, il en a créé cent-vingt et celles-ci lui ont valu une reconnaissance internationale. Spécifions que lesdites gravures ont été composées en noir et blanc et qu’elles mettent en relief une problématique à laquelle sont confrontés les contemporains du créateur. Parmi les œuvres les plus prégnantes que Vallotton a signées, on pourra légitimement se référer à L’anarchiste (1892), La charge (1893), L’exécution (1894), La nuit (1897), En famille (1899) et La tranchée (1915). Ces xylographies représentent la réalité de manière crue et contrastée. En traduisant sa vision du monde à travers une esthétique exempte d’afféterie, le graveur et peintre nous révèle de façon saisissante la teneur des injustices qui sévissent à son époque. De plus, Vallotton récuse les théories formalistes, qui sont en vogue à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Assurément, on aurait tort de tenter de minimiser la portée des créations précitées en vertu de l’engagement sociopolitique de l’artiste, puisque cela n’altère en rien l’élégance de son style et la profondeur de son propos.

Un symboliste fort réputé : Odilon Redon

Malgré les nombreuses qualités que comporte l’exposition intitulée Paris au temps du postimpressionnisme, il faut reconnaître que l’art symboliste n’y est pas tellement mis en lumière. En d’autres termes, les œuvres relevant de ce mouvement apparaissent nettement moins nombreuses que celles qui se rattachent à d’autres courants esthétiques. Cependant, les conservateurs du MBAM ont eu soin de sélectionner plusieurs compositions intéressantes qu’a signées Odilon Redon, qui était une figure majeure du symbolisme pictural. Précisons que Redon s’est distingué, au fil du temps, grâce à des gravures et des tableaux traitant de sujets variés. Parmi ces créations, il convient de se référer à la lithographie intitulée L’œuf (1885). Celle-ci annonce, par sa dimension anthropomorphique, les tableaux surréalistes de Salvador Dali. Quoi qu’il en soit, c’est lorsque Redon représente des créatures mythologiques que le peintre symboliste donne toute l’étendue de son talent. Au nombre de ses œuvres maîtresses, il faut citer Le char d’Apollon (1904-1914), La naissance de Vénus (1912) et Le Cyclope (1914).

Soyons équitables : en dépit de quelques lacunes mineures, la dernière exposition organisée au Musée des Beaux-Arts de Montréal, par Nathalie Bondil, constitue une brillante réussite pour cette spécialiste de l’histoire de l’art ainsi que pour l’institution qu’elle dirigeait. Évidemment, on ne saurait nier que l’exposition que l’on propose au public se révèle particulièrement copieuse et diversifiée. De plus, en termes de qualité, on reconnaît que les œuvres choisies ici apparaissent comme des créations essentielles, emblématiques d’artistes importants. Tout bien considéré, les postimpressionnistes Signac, Seurat et Vallotton sont sans doute des artistes moins célèbres et moins originaux que des peintres impressionnistes comme Pierre-Auguste Renoir, Claude Monet ou Paul Cézanne. N’empêche qu’il ne faudrait pas sous-estimer leur contribution à l’histoire de l’esthétique pour autant. En effet, ils ont pavé la voie à une contestation de l’art académique des plus pertinentes. Du reste, Nathalie Bondil et ses collaborateurs ont pris l’heureuse initiative de greffer à l’exposition des œuvres d’artistes inclassables qui, comme les impressionnistes et les postimpressionnistes, ont contesté les directives des académies et ont favorisé l’éclosion d’artistes talentueux durant la première moitié du vingtième siècle. Or, cela témoigne, de manière éloquente, du formidable rayonnement qu’ont eu les créateurs postimpressionnistes à une certaine époque. Voilà une leçon de l’histoire de l’art qu’on ne devrait pas oublier aujourd’hui.

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