Édition du 29 novembre 2022

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Débats

Partis politiques et mouvements sociaux, des rapports à redéfinir (Extraits)

Partis et mouvements sociaux n’ont pas le même rapport au politique. Les partis ont pour objectif d’arriver au pouvoir et agissent essentiellement dans le champ électoral. Ils agissent donc dans un univers fortement concurrentiel et institutionnalisé. La fin du XIXe siècle voit l’apparition des premiers partis de masse – l’exemple emblématique en est la social-démocratie allemande – qui permet un engagement massif des catégories populaires dans l’action politique.

27 septembre 2022 | tiré du site d’Attac-France

Partis et mouvements sociaux dans une crise similaire

On assiste à une transformation sociologique du personnel politique : passage du notable à la petite bourgeoisie (avocats, journalistes, etc.) puis même aux ouvriers avec les partis communistes. Cependant, dès leur apparition, des analyses prémonitoires (Max Weber, Robert Michels, Moisei Ostrogorski) mettent en avant le caractère oligarchique des partis de masse, notamment à partir d’une analyse de la social-démocratie allemande, avec la création d’une couche de professionnels de la politique dont le statut social et les conditions matérielles de vie dépendent étroitement de leur activité politique. Même si les mouvements sociaux se situent dans le champ des contre-pouvoirs et si leur institutionnalisation est moins importante, ils sont aussi touchés par des phénomènes similaires qui croissent avec la taille de l’organisation. C’est donc assez logiquement dans le mouvement syndical que se font le plus sentir « les dangers professionnels du pouvoir », pour reprendre ici la formule que Khristian Rakovsky appliquait à la dégénérescence de l’appareil d’État de la jeune Union soviétique.

Ces problèmes, loin de s’amoindrir, ont eu tendance à se renforcer ces dernières décennies. Dans les partis politiques de gauche – social-démocrate ou communiste – le dévouement militant, combiné à la fidélité à la direction, pouvait permettre un déroulement de carrière et d’accéder ainsi à des postes de haute responsabilité. Les partis jouaient un rôle non négligeable dans la promotion sociale de leurs membres. L’effondrement du communisme et la conversion de la social-démocratie au néolibéralisme a profondément transformé la situation. C’est au sein des grandes écoles de la classe dirigeante (ENA, Sciences-po, etc.) que se recrutent maintenant l’essentiel de celles et ceux qui, non seulement vont diriger le parti, mais sont appelés ensuite à gouverner. L’osmose avec les classes populaires, qui malgré tout caractérisait le fonctionnement antérieur, s’est transformée en une symbiose avec la classe dirigeante dont les membres et le personnel politique ont suivi le même cursus et possèdent le même capital culturel que les dirigeants de la social-démocratie.

La situation est évidemment différente dans les mouvements sociaux qui subissent néanmoins les effets de leur institutionnalisation. Elle touche particulièrement le mouvement syndical avec la multiplication des instances de concertation, la permanentisation inévitable qui s’ensuit, la reconnaissance sociale qui va souvent avec, et la difficulté d’un travail de terrain proche des salarié.es. Certes, des règles de rotation des mandats et de limitation du temps de permanence des responsables peuvent en atténuer les défauts, mais, outre qu’elles sont loin d’être généralisées, elles ont du mal à être appliquées au vu des difficultés actuelles du syndicalisme, notamment en matière de renouvellement des responsabilités. Pour le dire brutalement, ça ne se bouscule pas au portillon. Non seulement faire du syndicalisme, c’est aussi prendre des risques personnels pour beaucoup, et on ne peut ainsi réduire l’engagement syndical à un plan de carrière, mais surtout pour nombre de personnes qui pourraient être tentés par un engagement syndical, ce dernier apparaît contradictoire avec la poursuite d’une « carrière » dans l’entreprise, ce d’autant plus la motivation idéologique s’est affaiblie. Il est donc indéniable que la coupure entre salarié.es et syndicalistes s’est aggravée ces dernières décennies. Ce phénomène touche aussi le monde associatif avec une professionnalisation accrue, professionnalisation difficilement évitable au vu de la complexité de plus en plus importante des sujets traités.

L’affadissement puis la disparition d’une perspective unifiante qui structurait l’imaginaire social, tel le communisme ou le socialisme, n’a pas eu que des effets négatifs. Elle a permis que des contradictions, mises longtemps sous le boisseau resurgissent. La conception qui hiérarchisait les combats et les priorités en les soumettant à la question sociale et aux organisations qui la représentent a été battue en brèche. C’est le cas, par exemple de la lutte contre l’oppression des femmes ou contre les racismes et des questions écologiques. Il y a maintenant des terrains d’affrontements différents avec des acteurs qui se configurent différemment suivant ces terrains et les circonstances. L’articulation et la convergence entre ces terrains et ces acteurs ne seront pas spontanées et relèvent d’un processus de construction politique. S’il y a encore des partis de gauche et des syndicats, on peut considérer que le mouvement ouvrier, en tant que mouvement d’émancipation, regroupant partis, syndicats et associations, lié à une classe sociale particulière et capable de focaliser tous les combats sociaux, n’existe plus. Première conséquence de cette situation, les mobilisations sociales ne sont plus polarisées automatiquement par les partis de gauche et les syndicats. Elles peuvent devenir un enjeu de confrontation avec l’extrême droite comme le montre le mouvement des gilets jaunes. Mais l’absence de projet émancipateur a une seconde conséquence qui renvoie aux comportements individuels. La logique entrepreneuriale, propre au néolibéralisme, dans laquelle il est moins question de défendre un projet que de faire sa propre promotion, a envahi la sphère politique. Elle se retrouve non seulement dans des partis politiques mais aussi dans des associations et dans des initiatives citoyennes. Les mésaventures de « La primaire populaire » en est une illustration manifeste.

Redéfinir la nature des liens

L’indépendance des mouvements sociaux par rapport aux partis politiques est un acquis sur lequel on ne peut revenir. Elle signifie que les orientations des mouvements sociaux sont définis par eux-mêmes en leur sein et ne sont pas dépendantes de celles de tel ou tel parti politique. Cette absence de liens de subordination ne peut cependant être l’alpha et l’oméga des rapports entre mouvements sociaux et partis politiques. Si l’indépendance de décision des mouvements sociaux est une condition nécessaire à leur développement, elle n’est pas une stratégie en elle-même et n’est en aucune manière la garantie d’un quelconque succès. Le bilan des luttes sociales de ces dernières années montre l’extrême difficulté des mobilisations sociales à obtenir par elles-mêmes des victoires significatives. Cette difficulté doit d’autant plus nous interroger qu’il s’agit pour l’essentiel de luttes défensives visant à bloquer tel ou tel projet gouvernemental et non pas de mouvements visant à transformer la situation dans un sens progressiste. La « double besogne » de la Charte d’Amiens, qui articule conquête sociales concrètes et transformation sociale globale, s’est réduite à la défense de l’existant et même cette dernière est la plupart du temps en échec. Année après année, les mobilisations sociales pourtant d’ampleur se sont brisées la plupart du temps sur le mur de l’intransigeance gouvernementale.

C’est cet obstacle qu’il faut lever. Cela est d’autant plus nécessaire que l’offensive néolibérale vise à restructurer la société selon ses propres critères et elle utilise l’État pour cela. Le néolibéralisme est un projet politique global qui peut difficilement être combattu morceau par morceau. D’où la nécessité d’une alternative politique qui doit se situer au même niveau et qui ne peut pas faire l’impasse de l’action institutionnelle. Cela entraîne la nécessité d’une redéfinition des rapports entre partis politiques et mouvements sociaux.

Cette redéfinition ne peut se faire que si se mettent en place des rapports d’égalité entre partis et mouvements. Trop souvent encore des partis politiques essaient d’instrumentaliser les mouvements sociaux en fonction de leurs objectifs, que ce soit au moment d’une bataille parlementaire ou pour valoriser leur existence. Les mouvements sociaux ne peuvent être les supplétifs d’aucun parti quel qu’il soit. Ils doivent cependant aussi balayer devant leur porte. Le refus de s’engager politiquement désarme les classes populaires alors même que la question de la construction d’une alternative politique est une question majeure. Il ne s’agit pas comme on peut l’entendre quelquefois de « donner un débouché politique aux luttes », ce qui supposerait que ces dernières et la perspective politique soient extérieures l’une à l’autre, mais de comprendre que l’existence d’une alternative politique crédible est une des conditions pour que l’espérance en une société différente infuse les mobilisations sociales en renforçant ainsi la portée. Partis et mouvements sociaux doivent s’appuyer les uns sur les autres dans une dynamique politique globale définie ensemble.

Or la situation actuelle est favorable à une telle perspective. La création de la NUPES recompose le champ politique et peut changer la donne. D’une part, elle s’est constituée sur la base d’une rupture claire avec le néolibéralisme et le productivisme ainsi qu’avec la politique suivie depuis des décennies par une social-démocratie passée au néolibéralisme. Cette rupture est la première condition, essentielle, même si des divergences continuent d’exister en sein de la NUPES. D’autre part, il s’agit d’un cadre unitaire, ce qui à la fois évite d’avoir à choisir de soutenir tel ou tel parti plutôt que tel autre, mais aussi rend crédible l’idée d’une alternative politique possible recréant ainsi un espoir qui avait largement disparu.

Il s’agit certes pour le moment d’une alliance électorale qui existe essentiellement sur le terrain parlementaire, ce qui est une de ses limites. Simple alliance de partis, elle est soumise aux aléas des rapports de forces entre partis. Or, la construction d’une alternative politique exige de dépasser le strict terrain électoral pour s’appuyer sur les mobilisations sociales et citoyennes. Car ces dernières sont indispensables pour permettre que se crée la dynamique politique nécessaire au combat électoral et pour lever au moins en partie les obstacles qui ne manqueront pas de se dresser devant la volonté transformatrice d’un gouvernement de gauche et de l’écologie politique. L’engagement des forces du mouvement social dans/au côté de la NUPES, engagement dont il faut trouver les formes concrètes, peut permettre de créer un front politico-social enraciné dans la société, porteur d’une alternative globale, face à un néolibéralisme qui ne renonce à rien et à une extrême droite en expansion pouvant arriver au pouvoir. Prônée déjà par un certain nombre de responsables associatifs, la création d’un tel front politico-social ne résout évidemment pas d’emblée tous les problèmes, et ils sont nombreux, qui font obstacle à la victoire d’un projet de transformation sociale, écologique et démocratique. C’est cependant une des conditions pour les résoudre.
août 2022

À propos de l’auteur/trice
Pierre Khalfa est syndicaliste, ancien membre du Conseil économique, social et environnemental au titre de Solidaires, ancien co-président de la Fondation Copernic et membre du Conseil scientifique d’Attac.

Pierre Khalfa

co-président de la fondation Copernic

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