Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Portugal : Document approuvé lors de la VIIe Conférence du Réseau anticapitaliste

La reconnaissance de la dégradation du droit international et du fait que « l’ordre international fondé sur des règles » n’a jamais réellement existé ne signifie toutefois pas que nous devions abandonner la lutte en faveur de sa mise en place et des idées et principes qui doivent structurer ces institutions. Au contraire, face au contexte actuel d’escalade interimpérialiste et de construction de dispositifs institutionnels en dehors de l’ONU, il est urgent de renouer avec l’esprit qui anime la Charte des Nations unies et de mener une mobilisation internationaliste, anticolonialiste et antimilitariste contre la menace actuelle.

2 mars 2026 | tiré d’Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78212

I. Les tensions impérialistes

1. L’intervention militaire des États-Unis au Venezuela a marqué le début fracassant de l’année 2026. Dans le but déclaré de faciliter l’appropriation de ressources telles que les réserves de pétrole, l’administration Trump a violé la souveraineté et l’intégrité territoriale du Venezuela pour kidnapper Nicolás Maduro et exiger la soumission du gouvernement qui était resté en place. Cette intervention a été précédée par des interventions militaires impérialistes au Nigeria, en Syrie et au Yémen, suivies de menaces du gouvernement américain à l’encontre du Groenland, du Mexique, de la Colombie, du Canada et de Cuba. En ce qui concerne ce dernier, Washington a renforcé le blocus imposé depuis des décennies, menaçant d’imposer des droits de douane punitifs à quiconque fournit du pétrole à Cuba, cherchant ainsi à étrangler l’économie et à détériorer les conditions de vie des citoyens cubains afin de faire tomber le gouvernement. Après des mois d’escalade dans la rhétorique et les actions, l’administration Trump cherche à mettre en œuvre ce qu’elle a exposé dans son dernier rapport sur la stratégie de sécurité nationale : sa volonté de restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental face à l’influence croissante de la Chine dans cette région au cours des dernières années. L’impérialisme américain, guidé par cette nouvelle « doctrine Monroe » est désormais visible aux yeux de tout le monde. Combiné aux ambitions russes, notamment avec l’invasion de l’Ukraine dont la fin n’est pas encore en vue, nous assistons au renforcement et à la réémergence d’une logique impérialiste de partage du monde entre les grandes puissances qui cherchent à assurer leur sphère d’influence, leur territoire et leurs ressources, en recourant à la force et en bafouant la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale des États, principes fondamentaux du droit international.

2. Telle une sorte de boomerang de l’impérialisme, les méthodes de répression utilisées et soutenues par les États-Unis à l’étranger ont été adoptées au niveau national contre leurs propres citoyens dans le cadre du processus de fascisation en cours. Cela a été particulièrement visible dans la radicalisation des méthodes et de la violence adoptées par l’ICE dans tout le pays, et dans l’État du Minnesota en particulier, ainsi que dans les manœuvres de propagande successives adoptées par l’administration pour justifier ses actes. Il y a cependant des signaux clairs qui montrent qu’il y a de la résistance et des alternatives. La résistance organisée contre l’ICE s’intensifie et, avec le génocide à Gaza, ce sont des questions qui pèsent de plus en plus dans la préparation des élections de mi-mandat de cette année. De même, la victoire de Mamdani montre comment il est possible de construire des alternatives progressistes locales. Au niveau international, la société civile s’organise et descend dans la rue, que ce soit pour dénoncer l’agression contre le Venezuela et les menaces contre le Groenland, ou maintenant pour organiser une nouvelle flottille en direction de Cuba afin de briser le blocus.

3. Dans ce contexte, l’incohérence et l’incapacité du Portugal, de l’Union européenne et d’autres pays du Nord global à s’affirmer s’intensifient. Les positions du Portugal et de l’Union européenne, qui ont non seulement consisté à cautionner l’agression militaire des États-Unis au Venezuela, mais aussi à la défendre comme une action bénéfique, contrastent avec la position critique et affirmée adoptée face aux menaces qui pèsent sur le Groenland. Cette sélectivité en matière de respect du droit international n’est pas nouvelle, elle était d’ailleurs très claire lors du génocide à Gaza, et elle continue de l’être avec la légitimation par le Conseil de paix de Trump de la colonisation de la Palestine. Le discours du Premier ministre canadien à Davos, dans lequel il a dénoncé la fiction de « l’ordre international fondé sur des règles » et pointé du doigt son application asymétrique, est révélateur non seulement de l’époque dans laquelle nous vivons, mais aussi de la complicité de ces pays avec cet ordre depuis des décennies.

4. La reconnaissance de la dégradation du droit international et du fait que « l’ordre international fondé sur des règles » n’a jamais réellement existé ne signifie toutefois pas que nous devions abandonner la lutte en faveur de sa mise en place et des idées et principes qui doivent structurer ces institutions. Au contraire, face au contexte actuel d’escalade interimpérialiste et de construction de dispositifs institutionnels en dehors de l’ONU, il est urgent de renouer avec l’esprit qui anime la Charte des Nations unies et de mener une mobilisation internationaliste, anticolonialiste et antimilitariste contre la menace actuelle.

II. La crise du régime et le temps des droites

• L’année 2026 risque d’accélérer le virage à droite, dans le pays et en Europe. Outre les deux tiers que l’AD [1], l’IL [2] et Chega [3] détiennent déjà à l’Assemblée de la République – ce qui leur confère le pouvoir de gouverner et de réviser la Constitution sans avoir à passer par des accords avec le centre – s’ajoute la consolidation municipale de la droite, le maintien au pouvoir d’un gouvernement de droite aux Açores et à Madère et un second tour [de la présidentielle] disputé entre la droite et l’extrême droite, André Ventura accentuant la lutte pour la direction de ce camp et déplaçant le débat public vers un programme réactionnaire et rétrograde.

• L’AD au gouvernement a engagé une politique de choc, annonçant des attaques dans les domaines les plus divers – logement, droits du travail, enseignement supérieur, école publique, immigration, politique fiscale – avec, dans de nombreux cas, le soutien de Chega et de l’IL. Le Parti socialiste, quant à lui, poursuit une politique de compromis, confirmant une collaboration soumise dans le débat et le vote du budget.

• L’année 2026 pourrait donc être celle d’une transformation effective du régime. L’extrême droite devient un vecteur du système et le reconfigure de ce fait.

• La guerre, la xénophobie et la finance rentière sont les trois principaux éléments du changement de régime. Le consensus belliciste, qui entraîne même des secteurs de la gauche, accapare les ressources publiques et réduit, par la peur, l’espace du débat démocratique. La politique d’immigration actuelle, qui alimente électoralement la xénophobie de l’extrême droite, conduit à la mise en place d’un modèle de sous-citoyenneté qui fait pression sur tous les salaires, les conditions d’exploitation d’un quart de la population active contrastant avec les avantages de la libre circulation et les avantages fiscaux accordés à une élite d’étrangers riches. Cette hostilité envers les immigrés est rendue possible par la prédominance du racisme dans la culture sociale, né pour justifier l’occupation et l’exploitation coloniales, et utilisé par l’extrême droite pour accentuer les clivages sociaux. Le règlement de comptes de la droite en matière de politique du logement — déréglementation libérale dans le secteur du logement social, suppression du plafonnement des loyers, facilitation des expulsions — vise, quant à lui, à renforcer le régime d’exploitation et de spoliation par le biais de la crise du logement. Elle devrait s’intensifier avec la révision annoncée du régime locatif et le discours et la criminalisation croissante des occupations de logements effectuées par une population pauvre sans alternative.

• La droite portugaise veut adhérer à cette transformation du régime et n’oublie pas son projet historique. Outre le transfert du SNS au secteur privé et une attaque prévisible contre la sécurité sociale, bloquée en 2015 par l’accord de la gauche, s’ajoutera la tentative de révision constitutionnelle. IL et Chega sont les fers de lance d’un jeu que l’AD prépare sans précipitation.

Thèse 1 : La transformation des rapports de force sociaux et électoraux ouvre la voie à la disparition de la structure institutionnelle issue de la chute de la dictature et des compromis constitutionnels de 1976.

Thèse 2 : La dégradation des rapports de force crée une situation politique inédite, avec une majorité de droite alliée à l’extrême droite.

Thèse 3 : Le nouvel ordre se construit en accentuant l’exploitation rentière, le racisme, la xénophobie et le bellicisme.

III. Trois réponses à gauche, leurs mérites et leurs erreurs

1. Le PCP répond à la crise du régime en adoptant une position de défense de la Constitution et en se fermant de manière sectaire, ce qui se traduit dans le slogan qui présente le parti comme « la véritable alternative ». Cette fermeture se traduit, malgré le fait qu’il se soit ouvert à lu perspectiver de 1’organisation d’un mouvement de grève nationale, par le blocage d’une politique de mobilisation syndicale cohérente et par la défaite de la gauche dans certaines municipalités, où le PCP avait été invité à diriger des coalitions pour battre des maires du Parti socialiste comme Ricardo Leão, à Loures, ou Inês de Medeiros, à Almada. Son recours à la défense de la Constitution comme programme de la gauche se limite à chercher un bouclier face aux avancées de la droite, ce qui a eu son efficacité au temps où la « troïka » menaçait les retraites, et reste essentiel pour défendre certains droits, comme le droit de grève. Mais cette position ignore ce que la vie a montré : dans la pratique, la Constitution n’empêche pas le régime de spoliation rentière dans le logement et l’absence de politiques publiques dans les soins, et n’empêche pas la frénésie belliciste.

2. Le Livre répond à la crise du régime par la politique des Verts européens. Malgré une ouverture, plus instrumentale que réellement unitaire, à certaines alliances municipales et quelques avancées dans la prise en compte des intérêts des travailleurs, le parti reste guidé par la politique du libéralisme européen, qui défend sans réserve les principes fondamentaux du capitalisme. La position de soutien à l’alarmisme belliciste en est un exemple. Comme dans d’autres pays, cette ligne politique est séduisante en période de recul de la gauche, mais elle amène à conclure que la défense de ce régime passe par le fait de mettre en place une barrière pour obliger la droite à ne pas négocier avec l’extrême droite. Or au Portugal, l’AD négocie déjà avec Chega et l’idée que la « droite démocratique » permettra à la gauche de gouverner en étant minoritaire au parlement est une erreur et une illusion.

3. Au Bloco, nous élaborons ensemble un autre type de réponse. Dans le cadre du débat de préparation de lo convention nationale du Bloco, certaines motions et contributions, qui ont correctement interprété les signes de changement du régime, ce qui constitue un point de départ pour une réflexion sur les temps nouveaux, présentent toutefois une interprétation contestable : la gauche se trouverait en position défensive parce qu’elle resterait attachée aux « formules » du passé. Défendre le système de santé publique, les salaires, le droit au logement, les droits du travail, le droit à la crèche, lutter contre le changement climatique et les avantages fiscaux accordés aux plus riches ne constitue plus un programme en soi. Selon ces points de vue, la gauche ne peut passer à l’offensive que si elle se dote d’une identité basée sur la dénonciation, expliquant que le système est pourri et que les élites doivent être vaincues par le peuple uni. Dans l’une des versions, il existerait un espace « anti-système » dont la représentation serait disputée entre l’extrême droite et le Bloco.

4. Généralement, cette explication est accompagnée d’une conclusion : la gauche doit abandonner tout dialogue avec le Parti socialiste et mettre fin à une « indéfinition programmatique et stratégique » supposée de la gauche en matière d’alliances. Le problème est que cette explication et cette conclusion ne constituent pas une politique. Et elles soulèvent des questions : est-ce que le Bloco et le PCP auraient dû ne pas accepter la Geringonça [4] ? Ou auraient-ils dû rejeter le budget pour 2022 ? La victoire de Moedas à Lisbonne signifie-t-elle que la gauche doit renoncer à vaincre la droite au niveau local ? Le Bloco a-t-il eu tort d’essayer de former une coalition avec le PCP à Loures pour battre Ricardo Leão (PS) ? Était-il juste de défiler aux côtés de la direction du PS jusqu’à Benformoso, contre les exactions policières à l’encontre des immigrés ? Était-il juste de parier (en vain) sur une candidature de convergence à la présidence de la République, pour tenter d’accéder au second tour ? Lorsque le droit de grève sera restreint dans le cadre d’une révision constitutionnelle, ne formerons-nous pas une alliance aussi large que possible pour le défendre ? Cette alliance empêche-t-elle le Bloco de dénoncer la position de soumission du PS sur le budget ? Comme la réponse à toutes ces questions est la même pour (presque) toutes les parties prenantes, ne reste qu’une simple affirmation rhétorique qui doit être clarifiée. De fait, il est préférable de construire notre réflexion sur des réponses politiques qui soient le moteur de combats socialistes plutôt que sur des déclarations identitaires.

5. Notre dernière campagne législative, qui s’est articulée autour de deux propositions anti-système : taxer les riches et réduire les loyers, illustre bien cette difficulté. Elle n’a pas échoué parce qu’elle n’était pas radicale, car elle l’était. Dans un contexte de peur de la droite, son impact réduit est apparu clairement dans le fait que les électeurs de gauche ne se sont pas mobilisés et se sont tournés vers des alternatives à notre droite. Il ne suffit pas de se présenter comme anticapitalistes pour qu’un espace antisystème se forme. La gauche doit créer des points de référence qui parlent au peuple pour résister à l’assaut et proposer des solutions qui remettent en cause les relations d’exploitation.

6. C’est pourquoi le problème du Bloco n’est pas une « indéfinition à moyen-long terme face au PS ». Il s’agit là d’un postulat trompeur qui peut conduire à l’erreur d’espérer qu’une définition abstraite débouche sur une politique. Cela ne fonctionne pas. Il n’y a pas de « moyen-long terme » avec le PS. Il n’y a que des antagonismes et donc des politiques qui sont déterminées par des objectifs et par l’action pour les atteindre. Elles se définissent dans le rapport de forces concret. Nous avons voulu mettre fin au gouvernement de la troïka en 2015, nous n’avons pas accepté d’accompagner António Costa dans l’enterrement du Système national de santé (SNS), nous avons tenté de soustraire Lisbonne à la droite et d’empêcher la consolidation de son pouvoir dans la capitale, nous avons voulu empêcher Chega d’accéder à des postes de pouvoir dans les mairies, nous étions prêts à essayer de battre Ricardo Leão à Loures, nous avons combattu les conseils municipaux du PCP engagés dans la spéculation touristique et la politique anti-immigrés, et nous avons lutté contre Manuel Pizarro à Porto, nous voulons la plus grande unité possible dans les rues contre le fascisme et le racisme. Comme toujours, les politiques d’alliances et d’affirmation du Bloco sont appliquées dans des conditions précises – et il existe au sein du Bloco un large consensus à leur sujet.

Thèse 4 : En réponse à l’alliance de la droite et de l’extrême droite qui vise un changement de régime avec la perte des droits constitutionnalisés, il faut donc des initiatives d’alliance large entre ceux qui refusent l’offensive de cette révision constitutionnelle.

Thèse 5 : Ces alliances pour défendre tous les droits inscrits dans la constitution sont fondamentales, mais elles sont politiquement défensives et ne constituent pas une politique populaire qui permettrait de renverser le rapport de forces.

Thèse 6 : La gauche doit être porteuse d’une perspective pour mobiliser la population. Par exemple : nous ne nous limitons pas à défendre le SNS quand la révision constitutionnelle veut le supprimer. Nous voulons une alliance contre cette destruction sans cesser de proposer un nouveau SNS et d’en expliquer le contenu.

Thèse 7 : Passer de la résistance et de la défensive à la contre-attaque signifie refuser d’associer la gauche à l’État qui opprime, discrimine et organise l’exploitation. Ainsi, lutter pour les services publics et le bien commun exige un mouvement social et des propositions qui montrent comment ces fonctions devraient être structurées pour servir le peuple.

IV. L’offensive contre le travail et les élections présidentielles

1. Les élections présidentielles de janvier 2026, bien qu’elles présentent des caractéristiques qui les distinguent de la période précédente, confirment certaines tendances de la politique portugaise. La prolifération des idées et l’élargissement de l’espace d’influence politique de la droite, certains candidats, comme João Cotrim, ayant suscité une forte sympathie, en particulier parmi les plus jeunes, confirment la banalisation de l’idéologie de adroite. Au second tour, les premières déclarations selon lesquelles il était impossible de choisir entre André Ventura et António José Seguro, tant de la part du Premier ministre Luís Montenegro que de Cotrim et même de Marques Mendes (qui finira par déclarer son soutien au candidat démocrate), témoignent de l’accommodement de la droite traditionnelle avec l’extrême droite.

André Ventura, bien qu’avec des résultats modestes au second tour, en ressort plus fort pour s’imposer comme le leader de la droite portugaise, mobilisant et cherchant à généraliser un sentiment « antisocialiste ». À gauche du Parti socialiste, la difficulté à démontrer une viabilité électorale persiste. Les candidats Catarina Martins, Jorge Pinto et António Filipe n’ont pas réussi à obtenir ensemble plus de 5 % des voix [5]. Le vote utile en faveur d’António José Seguro a également pesé sur l’électorat traditionnel de gauche, car il était le candidat le mieux placé pour battre l’extrême droite aux urnes et empêcher un second tour entre João Cotrim et André Ventura.Malgré le résultat, la candidature de Catarina Martins a été une fierté pour le Bloco de Esquerda.

2. Elle a reconnecté d’anciens électeurs qui s’étaient éloignés du parti et a cherché à présenter une idée alternative pour le pays dans un contexte de pression médiatique et d’agressivité contre la gauche. Mais la nécessité d’une réorganisation de l’espace électoral de la gauche du PS est également évidente, afin de le développer, de l’enraciner et de lui donner les moyens de répondre au mécontentement social qui ne cesse de croître.

3. La victoire d’António José Seguro est significative, elle s’accompagne d’une défaite du gouvernement, elle crée des difficultés pour certains de ses projets (nous verrons ce qu’il adviendra du paquet de mesures sur le travail) et elle retarde la croissance de l’extrême droite, sans toutefois combattre les conditions qui, sur le plan économique et social, constituent un terrain fertile pour le mécontentement dont se nourrit l’extrême droite. Le vote en faveur de Seguro était un vote résolument défensif, visant à préserver le régime démocratique contre la menace fasciste. Il n’a pas, n’a jamais eu et n’a jamais suscité l’espoir d’un quelconque changement, ce qui n’était d’ailleurs pas son objectif.

3. Une question se pose : dans quelle mesure la gauche parviendra-t-elle à lutter contre l’idée, qui s’impose dans une grande partie de l’électorat traditionnel de gauche, selon laquelle toute alternative ou même toute représentation de la gauche n’est possible qu’en votant pour le parti socialiste, qui a adopté et continue d’adopter des positions néolibérales sur diverses questions économiques et sociales ?

4. La journée nationale de grève en réponse au projet de réforme gouvernementale en matière d’emploi montre qu’il existe une grande capacité de mobilisation et que, compte tenu de la faiblesse de la gauche dans d’autres secteurs, cette mobilisation peut exercer une influence déterminante sur les décisions prises par les pouvoirs publics. La grève a pris toute son ampleur grâce aux millions de travailleurs et travailleuses qui y ont participé, mais plus encore parce que sa force politique, supérieure au nombre de grévistes, exprime un refus majoritaire d’une dégradation encore plus grande des relations de travail que celle que nous connaissons actuellement, isolant la droite sur la défense du droit des patrons à l’exploitation.

5. Le Bloc de gauche a une capacité de mobilisation limitée dans le domaine du monde du travail organisé, mais il doit s’efforcer de jouer un rôle important et déterminé dans la lutte contre le paquet de mesures sur le travail, en combinant l’action parlementaire, la mobilisation populaire et le travail d’opinion. C’est de cette combinaison que pourront naître les germes d’une organisation durable, active et sûre d’elle-même, au service d’une démocratie qui réponde aux aspirations populaires.

V. Et le peuple alors ?

• Nous ne nous satisfaisons pas de la thèse simpliste du ressentiment, qui se limite à attribuer à la dégradation des conditions matérielles les raisons de l’adhésion électorale des classes populaires à l’extrême droite, ce qui conduit à une conclusion mécanique et insuffisante : il suffirait de rétablir la situation matérielle pour évacuer cette politique de haine. Ce n’est pas suffisant : la politique de la haine émerge de racines profondes dans le racisme et la culture libérale sur l’enrichissement individuel et l’exclusion des autres. La gauche ne gagnera que si elle ouvre des voies, constitue un peuple et mobilise un champ plus large que celui de son expression électorale et institutionnelle actuelle. Notre horizon n’est autre que cette réponse qui organise les luttes et dispute le pouvoir.

• La critique anticapitaliste et un programme socialiste mobilisateur sont une nécessité. Sous ce nouveau régime, la gauche ne disputera le pouvoir que si elle unit ses forces contre la barbarie capitaliste. Et c’est pourquoi, oui, la gauche incarne un discours qui inspire l’action et, ce faisant, crée une référence. Elle défend le bien commun et des services publics efficaces pour la santé et l’éducation, propose la nationalisation de l’énergie et des secteurs stratégiques, protège les retraites et exige l’imposition des plus riches, refuse la célébration du 25 novembre ( ) et exige la promotion de la culture, se tient aux côtés des peuples contre les impérialismes et veut la fin de la précarité, lutte pour le droit au logement, ne capitule pas dans la protection des immigrés, transmet la mémoire des révolutions et actualise la pensée socialiste.

• Nous ne sommes pas non plus d’accord avec une interprétation erronée selon laquelle, pour se développer, la gauche doit abandonner son programme en faveur des droits des femmes, des migrants et de la communauté LGBT. La lutte de la classe ouvrière est la lutte pour l’émancipation de l’humanité, affirmait Marx. Parce qu’ils et elles sont partie intégrante de ce projet, nos militants et militantes sont présents dans chacune de ces luttes et s’efforcent d’y promouvoir des pratiques émancipatrices.

• Contre la guerre, la xénophobie et le parasitisme rentier, le Bloc de gauche présente ses propositions et propose une voie de résistance et de dépassement. Il ne cède pas à la peur des tambours de guerre, à Gaza ou en Ukraine, et a pris la mer, participant à la Flottille de la liberté, sans se soumettre à une lecture campiste des impérialismes.

Thèse 8 : La droite désigne les immigrés comme responsables des difficultés de la vie, le Bloco désigne les millionnaires et le capitalisme, ainsi que les États libéraux qui les défendent, comme cause des difficultés de la vie. Notre politique est celle de la lutte d’une classe et se concrétise donc par des propositions anticapitalistes qui ont un impact immédiat sur la vie des gens et par une conception de la société fondée sur l’égalité.

Thèse 9 : Face à la montée du fascisme, impulsée par le trumpisme et ses alliés, nous affirmons l’internationalisme et l’antimilitarisme comme piliers de notre politique.

VI. Organisation du parti

• Le débat autour de la convention nationale du Bloco de Esquerda (Bloc de gauche) a lieu dans une période de grandes difficultés pour la gauche. La motion A identifie, à juste titre, la nécessité d’« un engagement réel en faveur de l’enracinement local et social, dans la lutte contre la marginalisation de la gauche », en reconnaissant les erreurs et les insuffisances de la direction ces dernières années. La réflexion sur la ligne politique et le modèle d’organisation s’est ainsi engagée dans un processus d’approfondissement qui se poursuivra au-delà de la Convention. D’autres motions et contributions identifient deux types de problèmes : 1) il existe un excès de centralisme dans la direction exécutive, qui doit cesser ; 2) la direction doit être renouvelée.

• La critique du centralisme excessif du Bloc est juste. Elle complète le bilan critique présenté dans le texte de la motion A. Il faut assumer l’effort politique que représente l’implication militante dans les décisions collectives : le Bloco ne doit pas délaisser le temps moins immédiat de la participation et de la mobilisation au profit de la lutte politique médiatisée. Toujours dans ce chapitre, la marginalisation des Mesas Nacionas (Conseils nationaux ndt) et du Comité Politique (CP) par rapport au Secrétariat dans la structure de direction du parti est critiquée. Cette critique est juste, même si elle dévalorise injustement les débats pertinents menés par la Mesa Nacional et qui serviront de référence pour réfléchir au rôle de l’organe suprême entre les conventions — les résolutions de la Mesa sur la situation internationale, par exemple, sont le résultat de débats riches et constituent des textes de référence. Il est vrai que la Mesa Nacional a connu des débats houleux qui ont porté atteinte à sa crédibilité politique. Mais les membres du Bureau savent que cela est dû avant tout à l’action systématique du groupe Convergência, en particulier depuis la Convention de 2023. Ce groupe a paralysé certains secteurs du parti (comme la section locale de Santarém) et a utilisé sa présence dans les organes nationaux pour nuire publiquement au Bloco, tout en préparant son départ du parti. L’organisation de ce départ, planifié pour maximiser les dégâts et aujourd’hui presque achevé, explique également les vides au sein du Comité Politique — ceux-ci sont bien réels, en raison de l’absence des conditions minimales nécessaires à un débat transparent. Cependant, même après le départ des membres de Convergência, le CP n’a pas recommencé à fonctionner correctement. Les deux organes doivent désormais remplir leur mandat de direction politique et organisationnelle en remplissant leur rôle de discussion, de décision et d’action politique, en encourageant l’implication de tous les membres du parti.

• Le renouvellement de la direction doit être un processus permanent, guidé par des critères politiques et une orientation commune. Une candidature à la direction combine une préparation individuelle et des expériences militantes qui convergent vers une lecture commune de l’identité du parti et de son orientation stratégique. Mais lors de la constitution d’une équipe dirigeante, sans appliquer de quotas sociologiques, il faut éviter d’autres distorsions. Certaines ont été réelles : depuis 2015, le Bloc n’a pas assuré la diversité nécessaire au sein de ses organes exécutifs et, avec l’augmentation du nombre de député.e.s à l’Assemblée de la République, le Comité politique est devenu presque entièrement composé de camarades à temps plein dans des fonctions politiques/parlementaires, alors qu’il aurait dû y avoir un meilleur équilibre entre les dirigeant.e.s ayant une vie quotidienne en dehors du travail politique professionnel et ceux/celles qui se consacrent exclusivement à ce travail. Ce fait a certainement contribué à ce que certains aspects de l’organisation du parti, sectoriels, sociaux et thématiques, aient été négligés par la direction exécutive. La motion A doit tenir compte de ces éléments, en évitant une concentration excessive du pouvoir décisionnel entre les mains de personnes au parcours militant similaire. Il est indispensable de développer une structuration du parti plus stable, moins sensible à l’influence des médias et à l’immédiateté, moins centrée sur le parlement et moins éloignée de la réalité quotidienne, afin de favoriser l’enracinement et l’engagement. La future direction aura la responsabilité essentielle de promouvoir un parti vivant, engagé et collectif, ainsi que de redéfinir les relations entre les instances dirigeantes et la base du parti.

• Le Bloco doit renforcer les structures de base afin qu’elles favorisent des discussions plus politiques, qu’elles assument des responsabilités, qu’elles servent d’espaces d’intégration et de formation et qu’elles renforcent l’enracinement social. Sur ce point, il existe également un consensus entre le texte de la motion A, d’autres motions et de nombreuses autres sensibilités au sein du Bloco. Le défi consiste à conjuguer lutte politique et construction du parti sur un mode territorial. Tous les dirigeants, élus nationaux, régionaux et locaux du Bloc de gauche qui ne le font pas encore doivent participer activement et résolument à leur noyau ou structure locale. Tout.e adhérent.e doit être appelé.e à participer activement aux discussions politiques.

• Cette réorganisation passe par la restitution du pouvoir aux militant·e·s et l’instauration d’une structure décisionnelle efficace au sein du parti, à la fois pluraliste, ancrée dans le territoire et capable de favoriser l’émancipation de celles et ceux qui s’engagent dans le Bloco, au-delà de la nécessité déjà proclamée de décentralisation. Au-delà de l’intervention dans des groupes d’action ou des noyaux de base dotés d’objectifs concrets et dans lesquels les militant.e.s doivent être intégré.e.s, capables d’articuler le travail politique local et sectoriel, il est important de lutter activement contre la tendance à réduire le militantisme à un travail routinier et acritique au niveau local et national, en valorisant plutôt l’engagement militant critique au sein des espaces de discussion du parti, le contact direct et interactif avec la population et dans les espaces associatifs, à travers le travail de base, la formation politique et le porte-à-porte. Pour coordonner et dynamiser ces initiatives, le parti doit s’investir dans la mise en place et la formation de cadres intermédiaires, capables d’intégrer, de soutenir, d’élargir et de renforcer la structure militante, en privilégiant toujours les espaces du Bloco. C’est également à partir de cette intervention collective et unitaire qu’il deviendra possible de lutter contre le sectarisme interne et de renforcer la cohésion politique et organisationnelle.

• L’intervention des militants du Bloco de Esquerda dans le mouvement associatif, syndical et social doit être assumée avec cohérence et responsabilité. Il est primordial de lutter contre cette forme d’activisme « nomade » qui passe d’un mouvement à l’autre sans s’enraciner ni assurer de continuité, car cette attitude génère de la méfiance et fragilise les relations dans ces espaces, tout en ne favorisant pas l’engagement militant. Le partage des expériences et des formes d’organisation qui se dégagent de ce travail doit trouver un écho au sein du parti, ce qui contribuera à son ancrage politique et social. Il est également nécessaire de créer les conditions propices au débat, à la formation et au militantisme, à partir des enseignements et des expériences concrètes tirés de ces différentes situations. Une analyse critique et cohérente duerétrécissement de la sphère sociale de la gauche doit s’accompagner d’une synthèse des propositions des militants sociaux, qu’ils soient ou non membres du Bloco, en vue de reconstruire le mouvement social, afin qu’il bénéficie du soutien et de la coordination indispensables dans la période à venir, laquelle mobilise déjà différents mouvements, comme on peut le voir dans ce qui se passe autour de la révision de la législation du travail. Nous vivons une période de réorganisation, et face au constat que les critiques à l’égard du verrouillage syndical du PCP n’expliquent pas la faible présence du Bloco dans le monde du travail, il est essentiel d’analyser les erreurs et de contribuer à la constitution d’une réelle capacité d’action du parti, de la société et du mouvement des travailleurs lui-même, en particulier dans les secteurs abandonnés par les forces politiques, comme les travailleurs de l’informatique et les travailleurs indépendants, mais aussi la grande masse des travailleurs de la construction, de la restauration, du tourisme, de l’agriculture intensive et des soins. Il y a des insuffisances dans le travail du Bloco que nous ne devons pas occulter et pour lesquelles nous ne pouvons pas échapper à nos responsabilités, ce qui implique de les affronter et d’élaborer des plans pour les surmonter.

Thèse 11 : La vie démocratique au sein du Bloco dépend de la participation des militant·e·s à des instances de base où ils·elles peuvent non seulement discuter et décider des actions à mener dans leur domaine spécifique, mais aussi s’informer et s’exprimer sur la politique du parti. Sans des instances qui fonctionnent avec cette régularité, cette capacité d’autonomie et ce niveau de participation, la démocratie au sein du Bloco se limite aux conventions nationales.

Thèse 12 : Le renforcement de la participation doit respecter les multiples formes d’organisation : territoriale et de travail local là où il y a une masse critique suffisante, assemblées et commissions municipales, noyaux dans les écoles et les entreprises, formes de regroupement dans des campagnes permanentes, structures thématiques. Ces organes mèneront des activités au nom du Bloc Bloco et participeront à des fronts unitaires et autres formes d’action politique. Mais ce qui détermine leur vie politique, c’est la création de collectifs de travail militant, de communautés de réflexion et d’action.

VII. Le « Réseau anticapitaliste » après la Convention

• Lors de la préparation de la dernière Convention, les membres du Réseau ont privilégié les espaces propres à la motion A, en évitant tout processus parallèle. Nous tirons un bilan positif de ce choix, qui a contribué à créer une dynamique propre à l’espace de la motion A, à son groupe moteur et à l’assemblée plénière nationale qui s’est tenue. C’est au sein de la motion A que doit être dynamisée la préparation des propositions d’orientation et de direction. Telle sera la position du Réseau dans les futurs processus internes de choix des directions nationales, sectorielles, régionales ou locales.

• La direction du Bloco, suite à une proposition du coordinateur, a lancé un processus de réunions avec tous les organismes du Bloco et a encouragé la discussion, d’abord au niveau du Comité politique, puis à l’échelle du parti, de rapports thématiques sur différents mouvements sociaux / fronts d’intervention : sur le mouvement antiraciste ; LGBTQIA+ ; étudiant ; syndical/professionnel ; immigré.e.s ; logement ; enseignant.e.s ; féministe ; climatique. L’idée est que chaque discussion comprenne un bilan du mouvement, une analyse des principaux affrontements, des victoires/défaites, de la situation au sein des mouvements, et qu’elle dresse également un bilan de l’intervention du Bloco dans chaque secteur ou front d’intervention sociale, afin de réfléchir à notre intervention future. C’est la première fois que ce débat est mené de manière systématique sur tous ces fronts et de manière plus approfondie. Il s’agit là d’une ambition que le Réseau nourrit depuis longtemps, celle de concevoir le Bloco non seulement comme une plateforme d’intervention institutionnelle ou un porte-voix de causes, mais aussi comme un espace d’organisation des militants sociaux et politiques au service de la lutte sociale à travers les mouvements et les mobilisations. Cela a toujours été un objectif que nous avons affirmé et l’une des raisons mêmes de la constitution du Réseau, reflétée dans son manifeste fondateur. Nous chercherons à apporter notre contribution et à mobiliser dans ce sens, en impliquant l’ensemble du Bloco dans les objectifs de construction d’une intervention queer anticapitaliste, d’élargissement du mouvement pour le logement, de création d’un mouvement climatique non sectaire et à même d’avoir un rayonnement populaire, d’ouverture de nouvelles formes plus démocratiques d’organisation syndicale, ou d’enracinement du mouvement anti raciste dans les quartiers, ou d’un féminisme anticapitaliste qui intègre les questions de reproduction sociale et du soin.

• Le Réseau doit être le vecteur d’une démocratie maximale dans les procédures internes du Bloco à tous les niveaux, et lutter pour que celles-ci soient ouvertes, larges, horizontales, participatives, concentrées sur la politique, la synthèse et l’unité programmatique. À une époque de reflux de la gauche, le Réseau voit dans le travail de terrain et d’implantation l’avenir d’une gauche anticapitaliste, populaire et démocratique.

• Au cours de la prochaine période, notre revue « Anticapitalista » devra gagner en importance, en veillant à ce que chaque numéro donne lieu à un débat en présentiel ou par Zoom, créant à partir de ces moments et autour de la revue une culture de référence et un espace de réflexion politique qui contribue aux débats stratégiques de la gauche et à la consolidation de notre champ politique anticapitaliste au niveau des idées et de l’élaboration politique, stratégique et programmatique, y compris les débats qui traversent la gauche mondiale.

Rede anticapitalista

P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

Source - Rede anticapitalista, 2 mars 2026 :
https://redeanticapitalista.net/documento-aprovado-na-vii-conferencia-da-rede-anticapitalista/

Notes

[1] Aliança Democrática coalition des anciens partis de droite dirigée par Luís Montenegro, arrivée en tête des dernières élections législatives, mais sans majorité absolue

[2] Iniciativa Liberal « moderniste, fondée en 2017.

[3] Chega (« ça suffit «  !)’extrême droite, fondé en 2019 par la personnalité médiatiques André Ventura. Il est devenu la troisième force à la suite dles élections législatives de 2024 ? À l’élection présidentielle de janvier 2026, il a obtenu avec33 % des voix au second tour

[4] La Geringonça (2015-2019) était un accord parlementaire l entre le PS et le Bloco, le PCP et les Verts qui a permis au PS de gouverner sans majorité absolue. Ce compromis avait permis la hausse du salaire minimum et l’annulation de coupes budgétaires.

[5] Catarina Martins (Bloco) : 2,05 % ; António Filipe (PCP, 1,65 % ;, Jorge Pinto (Livre) : 0,68 %.

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