Édition du 3 décembre 2019

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Post-vérité : le substrat des théoriciens du complot ?

En 2016, le terme « post-vérité » (post-truth) est devenu le mot de l’année selon le classement des dictionnaires d’Oxford. Ce néologisme témoigne des multiples dérives plus ou moins « complotistes » qu’Internet peut véhiculer. Il oblige aussi à s’interroger sur l’existence même de ce que l’on appelle la « vérité », ce qui est bien plus problématique qu’on ne pourrait le penser de prime abord.

Tiré du blogue de l’auteur.

Le sens commun et bien des dictionnaires définissent la « vérité » comme une connaissance conforme à la réalité ou au réel, mais on doit alors se demander ce que sont la « réalité » ou le « réel ». Certes, on peut considérer qu’il existe des « faits », des « manifestations » et des « phénomènes » concrets et matériels, visibles et plus ou moins mesurables. Et là on pourrait s’accorder à dire qu’il s’agit du « réel », mais ce serait négliger la part de « représentation » qui permet à l’esprit humain de les saisir et de les « interpréter ».

Déjà sur des phénomènes biologiques ou physiques faisant un immense consensus scientifique, comme l’évolution des espèces ou le réchauffement climatique, il est possible d’observer des remises en question, souvent liées à des croyances religieuses ou à la volonté d’éviter une remise en question du modèle de production et de consommation de masse. Les complotistes qui veulent attaquer ces théories effectuent un travail de sape s’appuyant sur le fait qu’on ne peut jamais être sûr à 100 % de quelque chose. Ils ont alors de nombreuses options entre des attaques ad nominem contre les chercheurs ou les journalistes, ou bien la diffusion d’informations déformées ou inventées. Dans un monde où les sujets sont de plus en plus complexes, rien de plus facile, et à part quelques spécialistes peu de personnes sont capables de faire la part des choses, a fortiori dans l’Amérique à venir de Donald Trump ou dans la Russie de Vladimir Poutine.

Cela se complique encore avec les questions politiques ou économiques. Où est la « vérité » dans les conflit israélo-palestinien, russo-ukrainien, ou syrien ? Ou bien dans l’analyse des crises économiques ou des affirmations selon lesquels le libéralisme mènerait le monde à la prospérité ? Là, on est bien contraint de reconnaître que l’on a affaire à des « discours » plus ou moins idéologiques ou orientés. Dans ces cas là, la plupart des gens vont appliquer le qualificatif « vrai » au discours « dominant » de leur société, ou à celui qui leur est le plus proche, même s’il existe des discours concurrents non dénués d’intérêt ou de pertinence. Mais qui écoute vraiment les discours de ses adversaires, et qui en fait une analyse sérieuse dénuée de partialité ?

Cela étant tomber dans un relativisme absolu n’est pas une solution non plus, car c’est l’option préférée des complotistes (selon eux, rien ne serait « sûr », donc leur version serait aussi valable que celle des autres…).

Bref, dans ce contexte, rien n’est simple, mais en tout cas, une chose est certaine, on ne pourra dépasser la question de la « post-vérité » sans passer par une réflexion en profondeur sur ce qu’on appelle la « vérité ». Et là, le travail est énorme, tant dans les médias, que dans les mondes économiques et politiques, car pour cela il faut s’appliquer son propre sens critique et être capable de ne pas seulement chercher la paille (ou la poutre ?) dans l’œil du voisin…

Yann Quero

Blogueur sur le site de Mediapart.

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