Édition du 11 mai 2021

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Histoire

Pour Lénine, la question était de savoir comment la “révolution mondiale” allait éclater

Voici mon interview pour lecture et diffusion publié dans L’Humanité Dimanche du 4 février. Tamas Krausz, auteur d’une biographie de référence sur Lénine, encore non traduite en France, revient sur les événements qui ont consolidé la révolution soviétique, ainsi que les résistances qu’elle a dû affronter. Démocratie, socialisme, violence, pouvoir populaire, ou encore la Nouvelle Économie politique (NEP), qui a cent ans cette année, Tamas Krausz passe en revue les faits, les poncifs et les falsifications.

Salutations amicales
Alex Anfruns

photo Wikipédia

Tamas Krausz, auteur d’une biographie de référence sur Lénine, encore non traduite en France, revient sur les événements qui ont consolidé la révolution soviétique, ainsi que les résistances qu’elle a dû affronter. Démocratie, socialisme, violence, pouvoir populaire, ou encore la Nouvelle Économie politique (NEP), qui a cent ans cette année, Tamas Krausz passe en revue les faits, les poncifs et les falsifications.

Votre ouvrage « Reconstruire Lénine » défend l’idée que l’héritage théorique et politique de Lénine présente un intérêt pour les forces politiques de gauche aujourd’hui. Quel éclairage apportent vos travaux ?

Entre 1895 et 1916, Lénine a analysé les caractéristiques du capitalisme russe et global aussi bien sur le plan historique que théorique. La Russie incarnait à la fois presque toutes les contradictions de «  la semi-périphérie du système-monde  », pour reprendre l’expression de l’économiste italien Giovanni Arrighi. Le capitalisme féodal russe s’expliquait par le fait que la bourgeoisie russe ne jouait pas de rôle politique indépendant  ; elle se subordonnait à l’autoritarisme tsariste. Lénine en a tiré la conclusion suivante  : les tâches révolutionnaires ne peuvent être réalisées que par le prolétariat et les couches paysannes sans terre, en affectant à la fois les responsabilités bourgeoises et socialistes, et cela non pas en coopération avec la bourgeoisie, mais en lutte contre elle. C’est ce qui a distingué Lénine de Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (théoricien marxiste qui fonda le mouvement social-démocrate en Russie – NDLR) et des mencheviques, qui croyaient encore à la révolution démocratique bourgeoise. Les analyses de Lénine sont bien instructives pour l’actuelle semi-périphérie  : il n’y a pas d’autre alternative que le socialisme basé sur la démocratie sociale. En nous servant de sa méthode analytique, nous aboutissons encore aujourd’hui au constat que le capitalisme libéral et présumé démocratique, à l’opposé du système capitaliste oligarchique si répandu de nos jours, n’est que pure vision politique. En dehors du socialisme, il n’y a pas d’alternative au système.

Après la révolution de février 1917, l’avancée de la révolution «  par étapes  » est réfutée. Vous affirmez que Lénine «  n’a compris que progressivement la signification des aspects intrinsèques et pratiques liés à l’effervescence du mouvement révolutionnaire  ».

Avant même la guerre, Lénine a reconnu que la démocratie bourgeoise n’avait point d’appui en Russie  : la lutte pour les droits démocratiques relevait du mouvement ouvrier. Après février 1917, il a compris que les forces qui font avancer la révolution s’étaient organisées au sein des soviets avec les ouvriers, les soldats et les paysans, en occupant et en expropriant les usines et les terres, ou en désertant le front. C’est au milieu de l’effondrement de la guerre que les forces révolutionnaires ont découvert, en tant que système, l’outil de la «  guerre de classe  ». Lénine a qualifié d’«  illusions  » les aspirations à se pourvoir d’une Assemblée constituante. Quel gouvernement avait-il alors en tête  ? C’est l’établissement de l’égalité sociale qui a été visée. Lénine et le parti bolchevique étaient à l’avant-garde de ce mouvement lorsqu’il s’est adressé à toutes les forces intéressées. Au vu du climat révolutionnaire, il a refusé de coopérer avec les partis politiques qui soutenaient la domination basée sur la propriété privée capitaliste. Il avait l’intention de faire entrer dans les soviets et le gouvernement toutes les organisations réellement socialistes. Aux yeux des masses rassemblées dans les soviets, les questions de la terre, la nationalisation, l’organisation de la production et de la consommation étaient prépondérantes.

La mise hors la loi du parti bolchevique et la révolte du général Kornilov [1] ont mené à la constatation que «  la guerre civile a déjà commencé  ». Lénine a alors tenté de convaincre son propre parti que la prise de pouvoir avait sonné. Qu’est-ce qui a motivé sa confiance  ?

Lénine savait déjà en 1905 qu’aux yeux des masses paysannes la «  légitimation  » du pouvoir despotique s’était affaiblie. En 1917, le gouvernement provisoire n’avait plus non plus de légitimité parce qu’il s’est avéré incapable de sortir de la guerre, et de résoudre la moindre question importante. Cette année-là, dans la clandestinité, Lénine a réfléchi à l’expérience de la Commune de Paris et à la théorie du socialisme. Il a alors rédigé l’État et la Révolution. L’actualité du socialisme s’est imposée avec l’effondrement du capitalisme, conséquence de la guerre mondiale, et de son incapacité à résister aux initiatives révolutionnaires. Pour Lénine, la question fondamentale était de savoir comment la «  révolution mondiale  » allait éclater. La révolution russe a dénoué ce nœud gordien. L’analyse de Lénine sur la Russie comme étant «  le maillon le plus faible de l’impérialisme  » était vraie  : les rapports de pouvoir de classe se modifiaient grandement en faveur des classes opprimées, puisque tout le pouvoir traditionnel s’est complètement paralysé.

La fin immédiate de la guerre, les revendications de «  terre, pain et liberté  », la répartition des terres, la nationalisation ne pouvaient être résolues que de manière révolutionnaire. Mais surtout  : l’arme était entre les mains des masses révolutionnaires et de leurs organisations. Dans les manuels d’histoire, Lénine est présenté comme le défenseur de la violence résumée dans la notion de «  dictature du prolétariat  ». D’un point de vue historiographique, vous réfutez cette image, en soulignant sa lutte contre les pogroms et pour l’éducation du peuple. Lénine n’avait aucune théorie particulière de la terreur et de la violence. Après que la première révolution russe a été étouffée dans le sang en 1905, il a toujours insisté sur une chose  : si une révolution ne peut se défendre, elle est vouée à la mort. Supposer que l’organisation de l’Armée rouge et du pouvoir soviétique – au milieu de la contre-révolution résurgente et des attaques extérieures – aurait pu se dérouler pacifiquement est une idée absurde.

Avant octobre 1917, Lénine avait attiré l’attention sur la possibilité d’une «  voie pacifique  », mais l’histoire l’a retirée de l’ordre du jour. Que serait-il arrivé si les révolutionnaires avaient cédé le pouvoir à la contre-révolution  ?

La «  période de transition  » après la révolution ne peut pas non plus se résumer à la violence. Le problème au début n’était pas, en un sens, la réorganisation de la production et de la distribution, mais l’éradication de l’analphabétisme, l’élévation culturelle d’une centaine de peuples et de nationalités. Ces problèmes étaient la principale source de violence dans les premiers stades du développement soviétique. Dans la mesure où la nouvelle hiérarchie bureaucratique s’est construite, de nouvelles luttes d’intérêts se sont aiguisées entre institutions, autorités, appareils locaux et centraux, qui justifiaient les craintes de Lénine  : si la révolution russe reste seule, les perspectives du socialisme se rétrécissent.

Selon vous, les décisions de Lénine n’ont pas constitué un feu vert au Parti communiste pour restreindre la vie démocratique en son sein, là où d’aucuns établissent une continuité entre Lénine et la notion de «  totalitarisme  ». Quels sont vos arguments  ?


La soi-disant «  théorie du totalitarisme  » est une ligne de pensée conçue par les propagandistes du système capitaliste. La thèse selon laquelle «  toutes les dictatures sont identiques  » est un non-sens conceptuel et politique. Pendant la période léniniste, la dictature du Parti communiste s’est doublée d’un large «  pluralisme institutionnel  ». Chaque courant littéraire avait des organisations indépendantes. Au sein du Parti communiste, différentes tendances existaient et se confrontaient les unes avec les autres.

Après la famine, la guerre civile et l’agression d’une coalition internationale, des questions de survie s’imposent à la révolution. Lénine élabore alors les bases de la Nouvelle Économie politique (NEP), et développe la nécessité de réaliser une «  Révolution culturelle  ». Quelles précautions avait-il prises en considération  ?


À partir de mars 1921, la NEP était «  une restauration partielle du capitalisme  », parce que la majorité paysanne et petite-bourgeoise de la population «  ne pouvait pas exister sans acheter et vendre  ». La société russe n’était pas prête pour le socialisme et l’autogestion sociale. La population, les millions de travailleurs ont dû maîtriser de nombreux éléments de la culture civique afin de créer une nouvelle culture. En l’absence de méthodes et de traditions sociales démocratiques, la question était de savoir comment maintenir l’hégémonie des objectifs et des plans culturels collectifs-socialistes dans la société soviétique.

Le point de départ de Lénine était qu’après la victoire militaire, «  l’hégémonie culturelle  » ne pouvait être maintenue que si les masses sociales prenaient en charge la gestion des affaires. Il n’y a rien à embellir, c’était une contradiction fondamentale du système révolutionnaire, dans la mesure où les diverses possibilités de violence étaient enracinées dans le sol de la Russie contemporaine. Il y a eu de nombreuses tentatives en Russie soviétique  : communes, coopératives, réseau de théâtres ouvriers et de cercles d’auto-éducation… Lénine a «  constitutionnalisé  » le système soviétique, l’Union soviétique, selon des principes politiques antiracistes et antinationalistes, qui visaient l’égalité juridique et sociale de tous les peuples. Il se moquait du comportement hypocrite des systèmes bourgeois qui, tout en rejetant formellement l’exclusion juridique et raciale (qu’ils n’ont par ailleurs jamais éliminée), reproduisent chaque jour l’exclusion sociale. Le développement historique soviétique, à la fin des années 1920, s’est écarté de cette trajectoire pour diverses raisons historiques. Dans le système soviétique, ce n’est pas le manque de démocratie bourgeoise qui a fait défaut. Ni ses dirigeants ni ses partisans ne voulaient s’y conformer. Dans ce système, ce sont les formes démocratiques et autonomes socialistes qui étaient gravement déficitaires.

Notes :

[1] Le général Lavr Kornilov a commandé l’Armée des volontaires durant la guerre civile et tenté un coup d’État militaire en 1917.

Entretien réalisé par Alex Anfruns publié dans l’Humanité Dimanche du 4 février 2021

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