10 avril 2026 | tiré du site contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/a-propos-de-comment-le-fascisme-gagne-la-france-dugo-palheta-la-decouverte-2025/
Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France, Paris, La Découverte, 2025.
Paru à La Découverte en mai 2025, Comment le fascisme gagne la France, de Macron à Le Pen, est une édition actualisée par son auteur d’une première version datant de 2018 et intitulée La possibilité du fascisme. Reprenant les principaux arguments de l’ouvrage d’origine, Ugo Palheta insiste notamment sur le raidissement autoritaire et l’offensive raciste qu’a connus le pays sous les deux quinquennats Macron pour alerter sur le fait qu’il existe actuellement une possibilité que le fascisme s’installe en France.
Conscient que la lutte contre le fascisme nécessitera plus que l’invocation des valeurs républicaines, ce livre propose une analyse solide du processus de fascisation en cours dans la société française et amène des clés de compréhension nécessaires à une réponse antifasciste unitaire et déterminée.
Le premier chapitre s’attache à démontrer la pertinence du concept de fascisme dans l’analyse du contexte politique français.
Depuis les années 1980, les notions de totalitarisme, puis de populisme, ont progressivement remplacé celle de fascisme, contribuant ainsi à assimiler des projets politiques que tout oppose tout en délégitimant les alternatives au projet politique néolibéral. De tels concepts contribuent à occulter la centralité du racisme dans les projets fascistes d’hier et d’aujourd’hui. Bien plus, la notion de populisme tend à désigner le peuple comme seul responsable de la progression de l’extrême-droite, faisant ainsi l’impasse sur la responsabilité d’une série d’acteurs (médiatiques, économiques, politiques et universitaires) dans le processus de fascisation.
C’est pourquoi il est nécessaire de réhabiliter le concept de fascisme, ce qui suppose cependant de le définir rigoureusement : un des enjeux inhérents à la définition du fascisme est de parvenir à le cerner à la fois comme une idéologie et une pratique du pouvoir. L’auteur propose une définition a minima et provisoire : le fascisme est un mouvement de masse prétendant œuvrer à la régénération d’une communauté imaginaire (nation, race et/ou civilisation) dont il craint la décomposition. Cette régénération passe par une purification ethno-raciale, l’anéantissement de toute forme de conflit social, vise une unité sans faille de ladite communauté imaginaire et s’appuie sur une pratique politique centrée sur la répression et la violence systématique (p. 37-38).
L’histoire ne repassant pas les plats, il faut se garder d’imaginer qu’un retour du fascisme se ferait à l’identique et selon les mêmes modalités qu’après la Première Guerre mondiale. Il faut plutôt envisager une telle résurgence sous la forme de ce que Robert Paxton désigne comme une équivalence fonctionnelle[1]. Si l’on considère que le fascisme est le produit d’une crise d’hégémonie du capitalisme (chapitre 2) et en se référant à la définition proposée ci-dessus, on peut avancer qu’il existe une actualité du fascisme, c’est-à-dire une possibilité – qui n’est donc ni une fatalité ni une imminence – de son avènement dans le contexte actuel.
Dès lors, « la mise en parallèle du fascisme classique et de l’extrême-droite contemporaine est […] utile et productive si elle permet de mieux cerner le fascisme de notre temps, à travers les conditions économiques et sociales qui le rendent possible, les dynamiques politiques qui favorisent son ascension, les complicités structurelles qu’il peut trouver parmi les acteurs sociaux dominants, ainsi que les idées et affects qui permettent à l’extrême-droite d’influencer et parfois de mobiliser une partie du corps social » (p.53).
Le but de l’ouvrage n’est dès lors pas de crier au loup ou de formuler une quelconque prophétie alarmiste mais bien d’identifier les conditions d’émergence du fascisme pour mieux l’affronter. Pour Palheta, c’est la mise à mal des structures économiques, institutionnelles et sociales qui ouvre la voie à un éventuel retour du fascisme car « c’est lorsque les structures sont en crise que l’événement devient possible » (p.65).
Capitalisme néolibéral et fascisme
Le deuxième chapitre vise à démontrer que le fascisme doit avant tout être compris comme le symptôme de la décomposition du capitalisme et non comme une anomalie dans une supposée marche inéluctable de l’histoire vers le progrès.
Cette partie permet également de dépasser l’analyse marxiste orthodoxe considérant le fascisme comme l’ultime rempart de la bourgeoisie face à la montée des masses révolutionnaires. Cette lecture fonctionnaliste présente en effet diverses limites : d’une part, le fascisme a une dynamique qui lui est propre et dispose d’une relative autonomie vis-à-vis de la bourgeoisie. D’autre part, les fascistes historiques se sont appuyés sur diverses fractions de classes aux intérêts divergents pour accéder et se maintenir au pouvoir.
Par ailleurs, le lien de cause à effet entre masses révolutionnaires et fascisme ne se vérifie pas dans le contexte actuel où le mouvement social révolutionnaire est plutôt faible et la menace fasciste importante. On peut également noter qu’historiquement la bourgeoisie n’a pas besoin du fascisme pour réprimer les mouvements contestataires. Enfin, cette analyse conduit à minimiser la place centrale jouée par le racisme et le conspirationnisme dans la dynamique fasciste. Il s’agit donc de chercher à saisir le fascisme dans son autonomie vis-à-vis de la classe possédante tout en démontrant en quoi il représente l’ultime recours pour le capitalisme en crise.
Depuis les années 1970, le capitalisme mondial est entré dans une phase de crise permanente. Les réformes néolibérales, présentées comme réponse à la crise, sont venues démanteler les conquis sociaux et mettre à mal le compromis social d’après-guerre. Cela a eu pour effet de remettre en cause l’adhésion des travailleurs au système capitaliste provoquant une crise d’hégémonie prolongée du néolibéralisme[2].
Loin de nous permettre d’annoncer la fin du capitalisme, cette crise peut en revanche donner lieu à une « subjectivation politique de masse sur laquelle le fascisme peut s’appuyer » (p. 90). En effet, l’insécurité sociale et la précarité généralisée génèrent une importante fragmentation du marché du travail : les fractions de travailleurs plus stabilisées craignent de perdre leur position alors que les plus précaires ne disposent ni des ressources ni de la sécurité nécessaire pour s’organiser collectivement. Une telle situation produit du ressentiment, ce qui constitue un terreau fertile pour le fascisme[3].
Depuis 2007, la bourgeoisie parvient difficilement à se maintenir au pouvoir. Elle n’a plus de relais dans la société civile notamment car la classe travailleuse n’est plus intégrée via les syndicats réformistes ou la social-démocratie. Le rejet des réformes néolibérales s’est accompagné d’un effondrement des partis ayant conduit ces politiques ces trente dernières années. Depuis 2016-17, on assiste ainsi à la recomposition du champ politique autour d’un extrême-centre[4], dont l’assise politique et électorale repose sur une part toujours plus congrue de la classe dominante[5].
Nous nous trouvons donc actuellement dans une situation d’entre-deux : les gouvernements ne parviennent pas à mener au bout le projet néolibéral tout en étant en capacité d’imposer des contre-réformes, la gauche radicale et les mouvements sociaux arrivent encore à empêcher le pire mais sans réussir à faire advenir un nouveau modèle. Dans cette situation, le FN/RN semble alors comme le seul opposant en mesure de l’emporter en agrégeant des votes d’adhésion à son projet et de contestation au néolibéralisme.
Ainsi, le néolibéralisme, en générant des inégalités toujours plus importantes et la classe politique bourgeoise, en réprimant de manière de plus en plus autoritaire la contestation des réformes, participent largement du processus de fascisation en cours.
Autoritarisme néolibéral et fascisation
Palheta commence par rappeler les différentes étapes du raidissement autoritaire de la France au cours de ces vingt dernières années. Les gouvernements qui se sont succédé ont conduit une politique toujours plus répressive, particulièrement ciblée contre les musulmans et les organisations de gauche, construisant la figure d’un ennemi intérieur à combattre.
Cette tendance autoritaire s’inscrit plus largement dans une volonté d’émancipation de la bourgeoisie des carcans de la démocratie libérale : son projet politique étant remis en cause dans les urnes et dans la rue, la bourgeoisie cherche à rétablir un pouvoir capitaliste en conservant l’apparence de la démocratie tout en la vidant de sa substance. L’auteur identifie trois éléments permettant à la classe dominante d’imposer son agenda néolibéral en contournant les instances démocratiques.
En premier lieu, la mondialisation néolibérale échappe au contrôle politique des États et est en mesure d’imposer des politiques publiques favorables au capital grâce à des institutions comme le FMI, l’OMC ou la Banque mondiale. Ensuite, le processus d’intégration régionale des économies capitalistes permet le pilotage des économies nationales par des instances non-élues par les peuples telle que la Commission européenne. Enfin, la transformation des États capitalistes via l’étatisme autoritaire conduit au déclin de la démocratie dans la vie politique de ces pays.
Le principal danger pour la démocratie est donc la bourgeoisie qui cherche à gouverner via des institutions politiques placées aussi loin que possible de toute forme de contrôle populaire. En effet, capitalisme et démocratie ne sont pas nécessairement liés, au contraire :
« partout où la gauche et les mouvements populaires ont remis en cause leurs intérêts […], les classes possédantes et leurs représentant politiques n’ont ainsi jamais craint de se débarrasser purement et simplement de la démocratie libérale, allant jusqu’à user de moyens criminels, pour maintenir ou asseoir leur pouvoir » (p.167).
Ainsi, pour Palheta – qui rompt ici avec d’autres théoriciens de gauche révolutionnaire réduisant la démocratie à un instrument au service du capital – la démocratie peut au contraire représenter un obstacle au capitalisme et les attaques répétées de ce dernier contre celle-ci participent pleinement du processus de fascisation en cours.
En accoutumant les élites politiques traditionnelles à recourir à des procédures d’exception et à la répression, l’autoritarisme facilite l’accession au pouvoir des fascistes. D’autre part, le peuple s’habitue peu à peu à cet état de fait, entrant dans une forme d’apathie politique face au risque encouru face à la répression. Le tournant autoritaire conduit en outre à une autonomisation croissante des appareils répressifs, posant ainsi des bases institutionnelles et juridiques sur lesquelles l’extrême-droite peut s’appuyer une fois arrivée au pouvoir.
On voit alors comment la crise d’hégémonie du capitalisme génère un processus d’auto-renforcement de l’autoritarisme : en remettant en cause l’État de droit pour maintenir coûte que coûte leur domination, les gouvernements affaiblissent ce qui constitue un élément décisif de stabilisation de la domination capitaliste et légitiment ainsi des modes de gouvernance autoritaires. La crise d’hégémonie devient alors une crise de régime si un mouvement fasciste se montre suffisamment habile pour s’imposer comme une alternative crédible et mettre son projet à l’ordre du jour. En cela, la transformation autoritaire de l’État favorise les fascistes en créant les conditions de la crise de régime via la fascisation des élites, de l’État et de la société.
Le fascisme ne doit cependant se comprendre ni comme « le stade terminal d’un lent processus menant inexorablement les démocraties capitalistes au totalitarisme en passant par tous les degrés d’autoritarisme » (p.175) ni comme une simple progression électorale de l’extrême-droite. La conquête du pouvoir par les fascistes est toujours précédée d’une période de fascisation. C’est la fascisation des institutions (à commencer par les corps répressifs) qui permet le fascisme, c’est à dire un régime d’exception dans lequel le droit tel que nous le connaissons n’existe plus. Si la démocratie assure à la classe dominante une certaine légitimité, le fascisme reste toujours une option par défaut de la bourgeoisie qui s’y résout faute d’une meilleure option, avec l’illusion de pouvoir le contrôler.
Le processus de fascisation en cours procède donc d’un affaiblissement de l’État social (chapitre 2) et d’un durcissement autoritaire (chapitre 3), mais il s’inscrit également dans la lutte hégémonique menée par la classe bourgeoise (chapitre 4)[6].
Offensive raciste et fascisation
Cette bataille culturelle s’appuie sur une idéologie raciste qui, délaissant les discours pseudo-biologiques, repose désormais sur l’idée d’une incompatibilité entre les cultures, faisant de l’islam une menace intérieure. Cette islamophobie n’est pas simplement une reformulation d’un racisme anti-arabes déjà existant mais présente des caractéristiques en partie inédites.
Premièrement, on remarquera que cette idéologie, véritable « racisme d’État » (p. 219) s’est largement diffusée par « en haut », par l’intermédiaire des forces politiques qui ont gouverné à partir des années 1980 (p. 219). Ce discours a pu se diffuser en se donnant une apparence respectable à travers une instrumentalisation de la laïcité[7] désignée par l’auteur comme la « pièce centrale du dispositif islamophobe » (p. 221).
L’objectif idéologique de cette offensive raciste est double : à l’international, elle répond à une crise de l’impérialisme français duquel découle un besoin de renouveau du nationalisme qui permettrait de légitimer le « renouveau des interventions militaires » (p. 233). À l’intérieur des frontières, il s’agit de construire une alliance de classes hétérogènes sous la forme d’un « bloc blanc sous domination bourgeoise » (p. 192), tout en soumettant matériellement et idéologiquement les classes subalternes non blanches.
Palheta insiste longuement sur le fait que cette obsession xénophobe n’est pas l’apanage de l’extrême droite. En effet, la gauche comme la droite ont abondamment participé à banaliser cette idéologie à partir des années 1980 au point que ce discours soit aujourd’hui hégémonique. Pour comprendre comment a pu se constituer ce consensus, l’auteur décrit non seulement la radicalisation de la droite dans les années 2000 (avec l’arrivée au pouvoir de Sarkozy en 2007), mais également l’alignement du PS sur ce discours entre 2012 et 2017, prolongeant ainsi le travail opéré par Mitterrand et Rocard et par le PCF avant eux.
L’alignement d’une grande part des forces politiques sur les obsessions xénophobes du RN pourrait nous pousser à relativiser la dimension raciste de son projet politique. Au fond, il n’y aurait qu’une différence de degré dans la part qu’occupe le racisme dans les différentes idéologies partisanes. Palheta rappelle pourtant que « le RN constitue la composante la plus brutalement raciste du nationalisme français », le racisme y jouant toujours un rôle « central dans son idéologie et son développement » (p. 239).
Cela permet à l’auteur de récuser l’idée d’une dédiabolisation du parti de Marine Le Pen, qui est moins le signe d’un assagissement de l’extrême droite que d’un climat raciste qui « tend à rendre acceptablel’hostilité publiquement manifestée à l’égard des musulmans » (p. 252). On a donc assisté à un virage tactique dans la politique frontiste, remplaçant son antisémitisme (encore présent chez ses militants et chez ses cadres, bien que de plus en plus masqué dans les discours de ces derniers) par une islamophobie virulente empruntant au vocabulaire républicain.
Ancrage et politique du FN/RN
Après avoir adopté une « approche par le haut » révélant le processus de fascisation issu de la lutte hégémonique menée par les classes dominantes, Palheta propose une « approche par le bas » qui analyse, à travers une étude du vote RN et du programme du parti, la manière dont cette idéologie est reçue au sein de la population. Analyser la manière dont le parti progresse dans la population permet à la fois à l’auteur de récuser la thèse d’un attrait inhérent du fascisme, et d’étudier la force réelle de l’extrême droite au sein du pays.
Palheta retrace l’ascension du RN, fondé en 1972 avec quelques centaines de militants, jusqu’à ses 89 députés en 2022, marquée par une progression récente chez les classes aisées. Bien que Marine Le Pen soit souvent présentée comme l’artisane d’un virage idéologique du RN, le faisant passer du fascisme à un populisme compatible avec les normes républicaines, Palheta conteste l’idée d’un changement en profondeur et distingue dans la stratégie du parti les évolutions réelles (le succès de l’unification des extrême droites) des constantes (refus d’alliance gouvernementale avec la droite traditionnelle, persistance de l’anticommunisme sous forme d’anti-wokisme, la centralité du racisme).
En analysant l’ancrage du RN dans la population, Palheta réfute plusieurs idées reçues. Premièrement, l’étiquette de parti « populaire » donnée au RN mérite d’être nuancée : bien que le vote progresse chez les classes populaires, la gauche reste dominante chez les plus précaires et l’abstention demeure majoritaire. De plus, la base électorale du RN est un « conglomérat » (p. 307) où la petite bourgeoisie constitue le principal réservoir de voix, suivie des employés. La progression chez les jeunes électeurs, bien que notable, est relativisée par la persistance d’une forte abstention et d’un soutien à gauche[8].
Il est important de rappeler contre un aveuglement typiquement français que les caractéristiques ethno-raciales « constituent l’un des principaux facteurs de différenciation des votes au sein des classes populaires » (p. 315). Ce fait amène l’auteur à se demander si le vote RN devrait être qualifié de vote de classe ou de vote raciste. Palheta s’oppose à l’idée défendue par Thomas Piketty et Julia Cagé[9] selon laquelle le vote RN relèverait essentiellement du dépit.
La thèse défendue par ces derniers s’appuie sur deux arguments : les communes les plus favorables au RN compteraient peu de populations immigrées, et un électorat animé par un racisme assumé aurait davantage soutenu un candidat comme Éric Zemmour, perçu comme plus radical sur ces questions. Palheta rejette ces deux arguments en faisant valoir que le racisme ne résulte pas forcément de la proximité avec l’immigration, et que les électeurs du RN et de Zemmour se différencient moins par le degré de xénophobie que par le capital économique.
Enfin, comme l’a montré Félicien Faury[10], même lorsque d’autres déterminants de vote sont affichés par les électeurs RN, comme le pouvoir d’achat par exemple, ils sont reformulés en termes nativistes (les dépenses publiques bénéficieraient indûment aux immigrés), le racisme y joue le rôle de « ciment » (p. 323).
Reste tout de même à expliquer la progression du vote RN chez les classes populaires. Palheta y voit une manifestation de la conscience sociale triangulaire[11] des classes populaires : un mélange d’attentes envers les élites et de ressentiment envers les plus précaires, perçus dans un contexte néolibéral comme des assistés ou fraudeurs, stigmatisation qui se racialise sous l’effet des discours xénophobes. L’effritement des solidarités collectives favorise un repli sur le groupe affinitaire, qui s’exprime en un « déjà-nous » trouvant sa traduction électorale dans le mot d’ordre « les Français d’abord »[12] (p. 332-333).
Au sein des classes dominantes, la progression du vote en faveur du RN s’explique par d’autres facteurs. On peut notamment évoquer la porosité entre la droite traditionnelle et l’extrême droite. Le vote RN relèverait d’un héritage familial, consolidé par des trajectoires scolaires et professionnelles (le parti offrant des perspectives d’ascension sociale plus rapides que d’autres formations politiques).
On constate que le FN/RN parvient à surmonter le problème de l’hétérogénéité de classes de son électorat par une surenchère du discours nativiste. Néanmoins, cette stratégie pose problème lorsqu’il s’agit d’élaborer un programme économique. Initialement pro-néolibéral, le FN commence à critiquer ce courant dans les années 1990, profitant du vide laissé par la gauche, jusqu’à en faire, sous Marine Le Pen, un axe central mais relativement flou de son programme. Depuis 2017, le parti a clairement renoncé à cet aspect vaguement social (p. 340). En effet, son électorat étant peu sensible aux propositions de gauche, le parti a depuis 2022 préféré réorienter son programme vers les employeurs et accentuer sa critique du mondialisme et du wokisme.
L’ambiguïté du RN sur ces questions et sa difficulté à présenter un programme cohérent sur le long terme rapprochent le parti des fascismes historiques (si on met de côté ses obsessions nationalistes et xénophobes). En effet, le fascisme s’est toujours présenté comme la synthèse entre le libéralisme et le marxisme. Ce caractère « caméléon » est toutefois immédiatement abandonné une fois au pouvoir : le projet fasciste de dépassement de l’opposition capital-travail par une forme de corporatisme n’a jamais vu le jour dans l’histoire ; c’est toujours une politique violemment capitaliste qui a été mise en place (p. 353-354).
Une des grandes différences qui permet de distinguer le RN des différents fascismes historiques est qu’il n’est pas un parti de masse (p. 357-358). Néanmoins, cela ne fait pas du RN un parti moins fasciste, les ancrages populaires du parti nazi sont à relativiser par exemple, tandis que les succès électoraux de Mussolini étaient carrément inexistants (p. 359). On pourrait également remarquer un usage moins systématique de la violence politique. Le parti serait davantage dans une période de guerre de position ayant pour but principal de parvenir au pouvoir par les urnes. Néanmoins, sa capacité à préparer l’opinion à la violence, par un discours alarmiste et ses liens avec des groupes violents, ne doit pas être sous-estimée.
Quel antifascisme ?
La conclusion de l’ouvrage permet à l’auteur d’esquisser les contours d’une stratégie antifasciste efficace (p. 368).
Palheta commence par écarter deux tactiques vouées à l’échec, à commencer par la tactique électoraliste de l’antifascisme bourgeois qui se contenterait d’appeler à constituer un front républicain, comprenant parfois en son sein des tendances politiques qui ont alimenté le processus de fascisation, dans le but de « faire barrage » aux partis d’extrême droite. Palheta alerte en effet sur le fait que des alliances de ce type ne peuvent constituer l’alpha et l’oméga de notre stratégie antifasciste et, bien qu’étant parfois nécessaires, elles risquent à long terme de faire apparaître l’extrême droite comme la seule alternative crédible.
La seconde visée stratégique vouée à l’échec est une posture qu’on peut trouver chez une partie de l’extrême gauche et qui revient à affirmer que l’antifascisme serait un leurre[13] et que seul un véritable bouleversement révolutionnaire permettrait d’écarter pour de bon le danger fasciste. Bien qu’on puisse s’accorder sur la nécessité d’un tel bouleversement, cette tendance maximaliste freine toutes avancées antifascistes concrètes.
Une variante vulgaire de cette tactique est celle opposant les combats sociaux « traditionnels » (autour des questions matérielles) aux autres luttes d’émancipation dans le but de séduire un électorat qu’on présume peu sensible aux combats féministes et antiracistes. C’est sur ce genre d’oppositions fallacieuses que se base le projet d’un Roussel ou d’un Ruffin qui, en plus d’affaiblir la possibilité d’un réel surgissement antifasciste, s’avère être une tactique électorale perdante[14].
Comment dès lors pratiquer un antifascisme réel qui ne tombe ni dans l’opportunisme ni dans le sectarisme ?
I. Prendre au sérieux l’antifascisme dans sa dimension sectorielle :une priorité pour un mouvement antifasciste pourrait être d’empêcher la constitution sur tout le territoire d’organisations militantes fascistes capables de « harceler les mouvements de contestation » (p. 373). Cette implantation est un risque réel car cette dimension est précisément ce qu’il manque au RN pour signer l’avènement d’un « mouvement fasciste achevé » (p. 374). Concrètement chaque rassemblement doit être l’occasion pour notre camp d’une mobilisation unitaire capable de « surpasser les fascistes en nombre » et ainsi de la marginaliser publiquement (p. 374).
II. Mais dans la mesure où l’ascension du fascisme se fait davantage par le démantèlement du modèle social et la pénétration de la xénophobie dans le champ politique et les médias que par le militantisme de base, on ne saurait cantonner notre antifascisme à de l’autodéfense, et il faut également mener la bataille culturelle :Cela implique 1. de défaire le récit d’une victoire inévitable de l’extrême droite, en prenant appuis sur les victoires récentes (juillet 2024) et sur les limites réelles du RN (implantation militante, formations des cadres, attraction intellectuelle, etc… (p. 379)). 2. Briser l’image du parti comme parti du « peuple » en rappelant qu’il est dans les faits violemment anti-social. 3. Cette bataille culturelle doit aller au-delà d’une bataille intellectuelle, il faut « que les idées d’égalité, de justice sociale, les idées de gauche pour faire vite, soient incarnées par des figures au niveau local » comme le remarque Benoit Coquard[15].
III. Il faut que cette autodéfense et cette bataille culturelle soient « connectées étroitement à la construction d’une offre politique alternative »comme a pu l’être le NFP, réunissant partis de gauche, syndicats, associations, collectifs de quartier, organisations féministes et antiracistes, médias indépendants. Néanmoins, l’auteur regrette entre autres que ce front ne soit pas devenu pour toutes les organisations membres une « priorité en cherchant à se doter de comités locaux, de manière à permettre un engagement allant bien au-delà des seuls membres de cette organisation » (p. 380).
IV. Un antifasciste conséquent doit garder un regard lucide sur les enjeux électoraux.L’auteur reconnaît à la France Insoumise le mérite d’avoir brisé « l’hégémonie de la gauche d’accompagnement du capitalisme néolibéral », mais avertit que tout miser sur les élections peut conduire à négliger « la nécessité, pour la gauche, de disposer d’une réelle assise dans la société » (p. 382). À l’inverse, on ne peut les négliger au motif d’une « mythologie conservatrice de la grève générale » ou « l’appel réconfortant à vivre autrement » en dehors des institutions (p. 383).
V. Cet appel à dépasser les oppositions — parfois érigées en options stratégiques irréconciliables — entre électoralisme et mouvements sociaux, social et politique, local contre global, doit se faire à travers un projet de rupturedont l’antifascisme pourrait être à la fois le moteur et le résultat, et qui devra s’articuler autour de trois axes principaux suffisamment fédérateurs pour réunir différentes organisations autour d’un projet unitaire : un anti-capitalisme rigoureux, une lutte contre le durcissement autoritaire devant aboutir à une démocratie réelle, une lutte contre le racisme et ses structures institutionnelles.
VI. Enfin cette alternative doit parvenir à être « identifiée par les exploité·e·s et les opprimé·e·s comme un monde meilleur, désirable »[16]. Cela implique de ne pas s’en tenir à « des propositions d’urgence ou à des positions défensive »[17].
L’ouvrage de Palheta offre un panorama convaincant et exhaustif de la manière dont procède le processus de fascisation en cours. On soulignera la clarté et le caractère didactique du texte. L’un des apports majeurs de son approche à nos yeux est de décrire la fascisation comme un processus déjà à l’œuvre, alimenté par la décomposition du champ politique français et par la « triple offensive – néolibérale, autoritaire et raciste ». Cela permet d’éviter l’écueil consistant à considérer le fascisme comme un danger lointain.
On peut toutefois remarquer que si l’ouvrage se donnait pour but de « décrire la trajectoire d’un désastre possible (…), mais résistible », c’est davantage sur le premier point qu’il se montre le plus solide. Cela ne signifie pas qu’il laisse un sentiment de fatalité : l’auteur insiste constamment sur le caractère contingent d’une arrivée au pouvoir du fascisme. Mais on pourrait avancer que les quelques éléments de stratégie antifasciste avancés en conclusion auraient pu mériter un chapitre à part entière.
Ceci dit, ce léger manque est largement comblé par le travail d’Ugo Palheta dans les épisodes de son podcast Minuit dans le siècle – où l’on trouve des entretiens avec des militants antifascistes européens qui explorent les apports des luttes passées et présentes. On comprend également que, face à l’extrême droite, l’analyse et l’action sont en partie indissociables. La description précise des causes du fascisme, « si elle cohabite avec la conscience de notre capacité à la conjurer, peut constituer pour nous, et autour de nous, une incitation à l’action politique » (p. 387).
L’ennemi est désormais identifié : espérons que cette lucidité se transforme en élan politique.
Notes
[1] Robert O. Paxton, « The Future of fascism », Slate, 6 avril 2017.
[2] Voir Stathis Kouvélakis, « Une crise d’hégémonie prolongée », Contretemps, n°1, 2009.
[3] Voir notamment la première partie de l’ouvrage collectif Extrême droite : La Résistible ascension (Dir. Ugo Palheta, Éditions Amsterdam, 2024).
[4] Ludivine Bantigny fournit par ailleurs une critique intéressante de cette notion d’extrême-centre, soulignant à quel point cette expression tend à occulter la dimension droitière des politiques ainsi désignées.
[5] Ce que démontrent Julia Cagé et Thomas Piketty dans Une histoire du conflit politique, Le Seuil, 2023.
[6] Comme l’affirmait l’auteur dans un récent entretien, « la fonction historique du fascisme, du point de vue des classes dominantes, est donc davantage hégémonique que militaire (faire face à une montée révolutionnaire des classes populaires, un soulèvement en cours ou imminent, etc.) ». « Le fascisme gagne-t-il la France ? Entretien avec Ugo Palheta », Rob Grams, Frustration magazine, 24 septembre 2025.
[7] Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, La Découverte 2012.
[8] Voir Chapitre 1 de Extrême droite : la Résistible ascension (coord. Ugo Palheta), Éditions Amsterdam, 2024.
[9] Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique : Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022, Le Seuil, 2023.
[10] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l’extrême-droite, Le Seuil 2024.
[11] Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine », La Vie des idées, 22 septembre 2009.
[12] Benoit Coquard, Ceux qui restent : faire sa vie dans les campagnes en déclin, La Découverte, 2022.
[13] Eric Hazan et Kamo, Premières mesures révolutionnaires, Paris, La Fabrique, 2013, p. 103-104, cité par Ugo Palheta p. 373.
[14] « Le fascisme gagne-t-il la France ? Entretien avec Ugo Palheta », Rob Grams, Frustration magazine, 24 septembre 2025.
[15] Ibid.
[16] Ibid.
[17] Ibid.
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