Édition du 21 juin 2022

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Pour un anticapitalisme à visage humain adresse à mes ami·es radicaux·ales

«  Assurément, un peuple qui capitule devant l’ennemi venu de l’extérieur est un peuple indigne, tout comme est indigne le parti qui capitule devant l’ennemi intérieur  », Rosa Luxemburg, La crise de la social-démocratie, Spartacus, 1994, p. 121.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe sur décision de Vladimir Poutine a sidéré tous les milieux y compris celui des anticapitalistes les plus radicaux. Il s’en est suivi des débats forts intéressants et doctes sur l’analyse de la situation et sur la solidarité ou pas avec la résistance ukrainienne dans les petits groupes les plus radicaux, allant des communistes de conseils, des luxemburgistes, des bordiguistes aux tenants de l’autonomie ouvrière en passant par les communisateurs et les anarchistes-communistes. Nombre des arguments théoriques ne me sont pas étrangers étant donné mon compagnonnage non sectaire avec ce milieu depuis plus d’un demi-siècle, et sur le principe j’en partage la plupart. Et pourtant…

Se refuser de tomber dans les ornières de l’« humanisme gnan-gnan », comme le rapportait un ami, au nom d’un « guerre à la guerre » de bon aloi et de « Ni avec l’OTAN ni avec Poutine » au nom du refus de choisir entre la peste et le choléra m’a, moi aussi, sidéré ; car pas avec l’OTAN, d’accord sur le principe – dont nous avons en son temps réclamé la dissolution au moment de celle du pacte de Varsovie ; et pas avec Poutine, satrape dictateur plus tsariste que descendant du bolchevisme, d’accord ; mais les Ukrainien·nes, on les regarde s’entasser dans des abris ou pire se décomposer au bord des routes ?

En premier lieu, l’humanisme n’est pas un crime ni même un défaut. Même un Karl Marx et son compère Engels, tout à leur chère « critique critique » (dont se moquait Jenny), étaient des humanistes, car, dans la négative, quelle aurait été le moteur de leur énergie en vue de l’émancipation individuelle et collective ? N’oublions pas que Marx avait fait son mantra de la maxime de Térence : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Soutenir des personnes en lutte pour leur droit à l’existence, leur liberté et leur dignité n’a rien à voir avec un quelconque alignement sur tel ou tel camp ! Et qui plus est, comme le rappelait mon ami Christian Mahieux dans son éditorial du volume 7, le soutien ne peut être que critique (rester solidaire tout en se réservant le droit de critiquer) et en aucun cas inconditionnel (dans une sorte de paternalisme malsain) car il n’existe aucune lutte qui soit propre sur elle à 100% !

Au nom d’une pensée toute manichéenne et d’un purisme théorique, nous n’aurions pas dû par le passé et nous ne devrions pas au moment présent être solidaires de nombreux combats parce qu’entachés de tares irrémédiables. Mais de telles luttes chimiquement pures n’ont jamais existé et n’existent pas, toutes ont rassemblé et rassemblent un faisceau de données plus ou moins contradictoires sauf « la lutte finale » tant attendue ! Et en rester dans sa tour d’ivoire ne prépare en aucun cas les rapports de force qui seront nécessaires dans cette mère des batailles.

Avant d’évoquer la nécessaire solidarité avec nos camarades contestataires ukrainiens, biélorusses et russes, ce qui ne se confond pas, place pour place, avec le soutien au gouvernement ukrainien dont le libéralisme sur fond d’oligarques locaux ne m’a pas échappé, comme il n’a pas échappé à nos camarades anticapitalistes ukrainiens qui ne nous ont pas attendus pour mener des luttes sociales dans leur propre pays, j’aimerais partager avec vous quelques exemples passés, parmi lesquels nous avons souvent été côte à côte.

Ne fallait-il pas soutenir la lutte du peuple vietnamien d’abord contre la présence coloniale française, puis contre les États-Unis, au prétexte que le Vietminh, au fonctionnement très stalinien, avait exterminé les courants trotskistes en son sein et que sa victoire allait renforcer le bloc de l’Est ?

Ne fallait-il en aucun cas soutenir la lutte du peuple algérien pour son émancipation au nom des pratiques plus que contestables du FLN et de la lutte fratricide avec leurs frères messalistes (qui fit 10 000 morts en pleine guerre d’indépendance). Mon vieil ami Daniel Guérin, tout indocile qu’il était, a toujours refusé son soutien inconditionnel à l’un ou l’autre camp qui le lui demandaient, tout en leur renvoyant leur qualité d’assassins mais sans pour autant abandonner le soutien à la lutte du peuple algérien, et sans remords de l’avoir fait malgré le vol de l’indépendance sur le poteau par l’armée.

Ne fallait-il en aucun cas soutenir Solidarnosc en son temps (n’en déplaise à ce qu’est devenu Lech Walesa depuis !) au prétexte du soutien appuyé du Vatican et de tous les anticommunistes primaires de l’époque. Il m’en souvient encore de nous retrouver manifestant devant l’ambassade de Pologne avec le Front national à proximité. Et ce ne fut pas si facile d’animer, avec la Syndicat des correcteurs en première ligne, une minorité pro-Solidarnosc dans la CGT de l’époque, encore inféodée à la FSM prosoviétique.

Ne faut-il pas continuer à soutenir la lutte du peuple palestinien pour son émancipation malgré l’état de ses organisations, entre la corruption de son gouvernement et les dérives du Hamas et autre djihad islamique ; ainsi que d’ailleurs de mauvaises fréquentations dans la solidarité comme les Jeunes pour le progrès, chiraquiens, dans les années 1970 ou d’authentiques islamistes antisémites aujourd’hui ! Et d’ailleurs un Rony Braumann a totalement raison de comparer les actuelles sanctions votées officiellement contre la Russie avec l’initiative BDS (Boycott, désinvestissements, sanctions), laquelle était encore considérée récemment comme illégale, jusqu’au récent avis de la Commission européenne. Oui le deux poids deux mesures entre la Palestine et l’Ukraine est insupportable, tout comme l’est aussi le racisme des gardes-frontières polonais devant l’arrivée de non-Ukrainiens de souche fuyant la guerre. Et bien sûr l’accueil médiatisé des réfugiés ukrainiens par ceux et celles qui renvoient à la mer tous les migrants basanés, comme le maire actuel de Perpignan d’extrême droite, me révulse. Tous et toutes doivent être accueillies, il y va de notre humanité. Le fait de n’accepter dans le troupeau que les individus qui nous ressemblent ne témoigne que du reste de notre animalité, avec tout le respect que nous devons aux animaux.

Certes, en Ukraine – qui fut durant des siècles sous le joug de l’Empire austro-hongrois, de l’Empire russe et du Royaume de Pologne –, un courant ultranationaliste prospère sur fond d’admiration pour des figures de la résistance au stalinisme au plus fort de la Grand Famine (Holodomor) qui fit dans les années 1930 plusieurs millions de morts, devenus de farouches collaborateurs de l’Allemagne nazie, tel un Stepan Bandera (mais qui se verra malgré tout envoyé en camp de concentration à sa déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1941). Et les éléments les plus voyants formèrent en 2004 lors de Maïdan une milice ouvertement néonazie d’une centaine d’hommes, dénommée Azov. Elle sera plus tard intégrée à la garde nationale pour mieux la contrôler et la diluer dans un régiment de plusieurs milliers de toutes tendances qui s’illustrera dans les combats du Donbass dès 2014, avec des méthodes parfois excessives d’ukrainisation de populations russes d’origine sans commune mesure avec un quelconque « génocide », et encore récemment lors de la résistance de Marioupol en vue de fixer les troupes russes. C’est un fait propre à l’histoire de l’Ukraine dont on ne peut pas faire l’économie au risque de ne pas du tout comprendre pourquoi l’armée allemande fut accueillie en libératrice par nombre d’Ukrainiens en 1940. La volonté de Poutine de « dénazifier » l’Ukraine d’aujourd’hui est un sophisme et un alibi pour une tentative d’éradication. Comprendre d’où viennent certains aspects d’une lutte, pour le meilleur ou pour le pire, ne veut en aucun cas dire les accepter, n’en déplaise à un Manuel Valls de sinistre mémoire !

Nous devons nous tenir aux côtés du peuple ukrainien contre l’agression et contre l’occupation, tout comme nous nous devons d’être aux côtés des Russes et des Biélorusses luttant contre leurs régimes dictatoriaux, dans la continuité de la déclaration intitulée « Avec la résistance du peuple ukrainien pour sa victoire contre l’agresseur » publié dans ce volume 8. Comme le déclaraient les activistes étatsuniens Bill Fletcher Jr, Bill Gallegos, Jamala Rogers dans New Politics, le 11 mai 2022 :

Il ne s’agit pas d’encourager une prétendue lutte jusqu’au dernier Ukrainien – comme si les Ukrainiens n’étaient que de stupides marionnettes entre les mains des étrangers – mais, au contraire, de soutenir la lutte des Ukrainiens contre l’agression et pour l’autodétermination, y compris le droit à l’autodéfense. La solidarité avec les Ukrainiens ne consiste pas à soutenir l’Occident et sa position hypocrite sur la question de savoir quand une occupation est une occupation. Se tenir aux côtés des Ukrainiens est un acte de solidarité internationale avec les opprimés. Et cette solidarité doit également inclure la solidarité avec ceux qui, en Russie, s’opposent à la répression et à l’agression du régime Poutine…
Travailleurs et peuples opprimés du monde entier, unissez-vous !

En m’excusant par avance pour ce long pensum, j’aimerais pour finir – et non surtout pas conclure ! – tenter de comprendre ce qui chez vous (et pourtant je partage nombre de vos analyses !) peut en arriver à rester froid devant tant d’horreurs tout en vous donnant raison de ne pas être solidaire de faux, voire mauvais, combats. J’y vois, en toute amitié, une sorte d’attitude quasi psychorigide de fidélité à des principes plus que respectables mais intemporels et désincarnés. Bien sûr vous avez raison de dénoncer les États-Unis, qui ont tout intérêt à ce que cette guerre dure pour mieux exporter leur gaz de schiste, leur pétrole bitumineux et leur blé tout en affaiblissant un impérialisme ennemi sur fond de combats menés par d’autres. Et les fausses solidarités médiatisées du type de celle de l’insupportable BHL se faisant photographier devant des banderoles en français (qu’il a faites fabriquer exprès) à Odessa, sont à vomir tout comme celles issues de l’extrême droite totalement instrumentalisées dans un but politicien. Bien que internationalistes, je vous perçois plus comme a-nationalistes, dans une quasi-incapacité à prendre en compte les nations, au sens étymologique de la « natio », à différencier absolument de l’État-nation issu de la Révolution française, en refusant les appartenances de culture, de territoire au seul profit de celle de classe. Et qui plus est dans une recherche de pureté et d’absolu, en fait inexistants dans ce monde, où il faudrait toujours opposer réforme et révolution, l’une des pires calamités de nos mouvements, voir poser le projet en tout ou rien – en général l’aboutissement en est rien ! – alors que tout est dans les rapports de force pour que le compromis soit le plus en faveur de la nécessaire émancipation. Et qui s’occupe aujourd’hui de construire le rapport de force dans les entreprises et les quartiers ? En fait votre attitude sur la réserve, sinon la dénonciation, aurait tout son sens si nous étions dans la mère de batailles à deux doigts de la fin du capitalisme (qui dans l’économie globalisée actuelle, ne pourra advenir que mondialement, et donc pas vraiment pour demain !)

Sans rancune et en amitiés, soyons solidaires de toutes et tous les opprimé·es et exploité·es du monde ; et, dans le cas présent, des peuples ukrainien, russe et biélorusse, sous l’agression pour l’un de l’armée aux ordres de Poutine et sous le pouvoir de dictateurs pour les autres. Notre anticapitalisme commun ne peut pas faire l’économie de ce soutien sans pour autant nous amener à défendre le « monde libre », comme on disait à l’époque de la guerre froide !

Daniel Guerrier
Daniel Guerrier, président des éditions Spartacus, « resté fidèle à la “double besogne” et au “refus de parvenir”, chers aux syndicalistes révolutionnaires des origines, à titre personnel sans engager le collectif des éditions Spartacus, qui ne fonctionne pas sur le principe de la “juste ligne” ».

Télécharger gratuitement le livre de 88 pages : Brigades éditoriales de solidarité 8
https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/brigades-e–ditoriales-de-solidarite—8.pdf

Après les Gilets jaunes, la pandémie du Covid, la Colombie et la Birmanie, les éditions Syllepse poursuivent la publication d’ouvrages accessibles à tous et toutes qui éclairent sur les enjeux des convulsions d’un monde qui n’en finit pas de semer la misère, la souffrance et la guerre. Les éditions Syllepse se sont associées pour cette série sur l’agression de la Russie poutinienne contre l’Ukraine aux éditions Page 2 (Lausanne) et M. Éditeur (Montréal), aux revues New Politics (New York), Les Utopiques (Paris) et ContreTemps (Paris), aux sites À l’encontre (Lausanne) et Europe solidaire sans frontières, ainsi qu’au blog Entre les lignes entre les mots (Paris), au Centre Tricontinental (Louvain-la-Neuve) et au Réseau syndical international de solidarité et de luttes.

À l’encontre : https://alencontre.org/
Centre Tricontinental : www.cetri.be/
ContreTemps : http://lesdossiers-contretemps.org
Éditions Page 2 : https://alencontre.org/
Éditions Spartacus : www.editions-spartacus.fr
Éditions Syllepse : www.syllepse.net
Entre les lignes, entre les mots : https://entreleslignesentrelesmots.blog/
Europe solidaire sans frontières : www.europe-solidaire.org
Les Utopiques : https://www.lesutopiques.org
M Éditeur : https://m-editeur.info/
New Politics : https://newpol.org
Réseau syndical international de solidarité et de luttes : http://laboursolidarity.org

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