Édition du 21 juin 2022

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États-Unis

États-Unis : la menace sur l’IVG pèse beaucoup sur les femmes noires

La liberté de disposer de son corps remue les inégalités les plus profondes de la société américaine. Si la Cour suprême cassait l’arrêt historique qui a reconnu le droit à l’IVG, les premières victimes seraient les femmes les plus vulnérables : comme souvent aux États-Unis, des femmes noires.

9 juin 2022 | tiré de mediapart.fr | Photo : L’ombre d’une femme venue se faire avorter à la clinique « Trust Women » à Oklahoma City, le 23 septembre 2021. © Photo Callaghan O’Hare/ The New York Times / Redux / REA

Savannah (Georgie).– Elbi, une jeune businesswoman noire d’une trentaine d’années, installée à Savannah en Georgie, n’a pas l’habitude de parler d’elle. Ni de son avortement. C’était « il n’y a pas si longtemps », confie-t-elle. À ce moment-là, Elbi est focalisée sur sa carrière. Elle a déjà un petit garçon de 12 ans. « Financièrement, ce n’est pas le bon moment. » Elle « ne peut pas [se] permettre d’avoir un autre enfant ». Alors quand Elbi découvre qu’elle attend des jumeaux, « son choix est fait ».

Les problèmes n’ont pas tardé. « Il n’y avait plus aucun créneau de disponible pour avorter en ville », explique la jeune femme à Mediapart, à la terrasse du coffee shop qu’elle vient d’ouvrir près du quartier historiquement noir de Cuyler-Brownville. À Savannah, une petite ville du Sud-Est conservateur, loin des grands centres urbains comme Atlanta, seules deux cliniques pratiquent encore des IVG. Par chance, « une amie lui parle d’une clinique en Floride, à Jacksonville, à seulement deux heures de route en voiture ». Le prix est élevé. Autour de 700 dollars (650 euros) l’IVG, hors transport, nourriture et logement.

Mais Elbi n’hésite pas une seconde. Malgré un budget serré, elle a les moyens de se déplacer. Elle sait que tout le monde n’a pas cette chance. Si le droit à l’avortement venait à disparaître outre-Atlantique, si la Cour suprême venait à casser dans les prochaines semaines « Roe v. Wade », l’arrêt historique qui a reconnu en 1973 le droit à l’IVG, les premières victimes seraient les femmes les plus vulnérables : bien souvent, aux États-Unis, des femmes noires, comme Elbi.

Une surreprésentation des femmes noires

Les chiffres de la Kaiser Family Foundation, une organisation à but non lucratif focalisée sur les questions de santé, sont criants. Bien que les femmes noires ne représentent que 32 % de la population en Géorgie, elles ont pratiqué 65 % des IVG en 2019. Idem dans les autres États conservateurs de la région.

En termes d’accès à l’avortement, ce sont elles également qui se sont retrouvées le plus en difficulté, d’après l’Access Reproductive Care-Southeast, une association à but non lucratif qui aide financièrement les patientes de la région à accéder à une IVG. Sur les 10 000 patientes ayant contacté l’association entre 2017 et 2019, les jeunes femmes noires, âgées de 18 à 34 ans, ont représenté 80 % des appels.

Restreindre davantage le droit à l’avortement, comme l’envisagent les juges conservateurs de la Cour suprême, aura pour conséquence de rendre plus difficile encore le quotidien de ces femmes. En Géorgie, en 2019, 36 907 femmes ont eu recours à une IVG. Beaucoup craignent à l’avenir que les femmes qui ne pourraient pas se déplacer pour avorter soient contraintes de mener à terme une grossesse non désirée. Et que cela aggrave un peu plus les inégalités.
« La perte des protections fédérales aura un impact disproportionné sur les femmes noires, prévient Angela D. Aina, co-fondatrice de la Black Mamas Matter Alliance. Les femmes noires connaissent déjà des risques accrus de mortalité et de co-morbidités, rendant la poursuite forcée d’une grossesse non désirée encore plus dangereuse et inadmissible. »

« Compte tenu du racisme historique et continu profondément ancré dans nos établissements de santé et médicaux, poursuit Angela D. Aina et de l’héritage de notre pays en matière de contrôle et de coercition en matière de reproduction, il est urgent que les législateurs s’attaquent à ces disparités afin de garantir que les femmes noires soient en mesure de conserver une liberté totale et le contrôle de leur vie reproductive. »

Ces derniers jours, plusieurs médias américains, (PBS, ABC, USA Todayentre autres) ont sonné l’alerte. Car selon des chercheurs de l’Université Boulder, au Colorado, la suppression de l’avortement pourrait faire augmenter le taux de mortalité maternelle. Or parmi les pays industrialisés, les États-Unis affichent déjà l’un des plus mauvais résultats. 23,8 décès pour 100 000 naissances en 2020. Soit 861 femmes mortes en couches. Plus du double du taux observé en France (10,8 décès ces dernières années). Pour les femmes noires, c’est pire encore : en Géorgie, 68,9 décès pour 100 000 naissances ont été observés entre 2013 et 2015.

La mortalité maternelle alerte

« On sait que quand les mères noires américaines arrivent à la maternité, elles présentent souvent des risques pré-existants, d’hypertension artérielle par exemple », résume auprès de Mediapart Elizabeth Mosley, professeure de médecine à l’université de Pittsburgh. À cela vient s’ajouter « le stress », lié notamment « au racisme » endémique qui sévit « surtout dans des États du Sud comme la Géorgie ».

Beaucoup de femmes noires ont le sentiment de n’être pas écoutées, d’être ignorées par les équipes médicales. Y compris des « femmes noires, éduquées, ayant un bon accès au système de santé ». C’est ce qu’on appelle aussi en France le « syndrome méditerranéen », ces stéréotypes racistes qui consistent à penser que les personnes nord-africaines, noires ou d’autres minorités exagèrent leurs douleurs.

« Vous vous souvenez de l’histoire de Serena Williams, la célèbre joueuse de tennis ?, interroge encore Elizabeth Mosley. C’est un bon exemple : elle a suffisamment d’argent pour s’offrir les meilleurs soins du pays, et pourtant, ses médecins ne l’ont pas écoutée quand elle se plaignait. » La championne aux multiples victoires a failli mourir, peu après son accouchement, de complications, dont une obstruction soudaine d’une artère pulmonaire par un caillot sanguin.
Aux États-Unis, analyse Kyesha Lindberg, de l’association Healthy Mothers, Healthy Babies, qui vient en aide aux femmes allant accoucher ou ayant accouché, il y a cette idée parfois contre-productive de la « résilience » noire : « parce qu’elles ont dû traverser des expériences si traumatisantes », les femmes noires pourraient tout endurer.

La liberté de disposer de son corps, le droit d’avorter remuent ainsi les inégalités les plus profondes de la société américaine. Ils touchent à la question raciale, aux discriminations. Et aux normes culturelles desquelles les femmes noires doivent aussi s’affranchir dans leur propre communauté. L’avortement reste de fait tabou et divise les Noirs américains, qui s’identifient très largement comme chrétiens.

Les anti-IVG mobilisés, y compris dans la communauté noire

En Géorgie, en 2020, lorsqu’au second tour de son élection au Sénat, le révérend démocrate Raphael Warnock s’est publiquement affiché comme un « pasteur pro-choix », le clergé noir (deux douzaines de dirigeants, selon le Washington Post) lui a demandé de reconsidérer ses « graves erreurs de jugement ».
À Savannah, en cette mi-mai, pour les militants anti-IVG qui stationnent devant l’une des deux cliniques qui pratiquent toujours des avortements, la question de la prise en charge des femmes et a fortiori des femmes les plus vulnérables n’est pas non plus la priorité. Revêtus de blouses médicales, trompeuses, ils estiment le droit à la vie du fœtus comme le plus essentiel des droits.

À en croire la documentation qu’ils distribuent dans de petits sacs rose fuchsia, ce n’est pas la suppression de « Roe v. Wade » qui s’avère dangereuse mais l’IVG. « Connais-tu les risques émotionnels associés à l’IVG ? », écrivent-ils. Sais-tu si la clinique qui pratique l’IVG pourra effectuer une prise en charge médicale en cas de complications ? Est-ce que le médecin ou la clinique ont fait l’objet de poursuites judiciaires ? »

Les femmes de Savannah, elles, tant qu’elles le peuvent encore, continuent d’avorter. À une différence près. Pour n’être pas harcelées par les militants anti-IVG, elles « attendent désormais dans leur voiture » et n’entrent dans la clinique qu’à la toute dernière minute, indique une employée, elle-même barricadée derrière la porte d’entrée.

Le coffee shop d’Elbi, la jeune businesswoman de Savannah, ne se situe qu’à quelques minutes en voiture des deux cliniques qui pratiquent les avortements. Elle ne voudrait pas que les gens pensent que le combat pour le droit à l’avortement est « un combat de femmes blanches ». Elle-même s’entraîne chez elle en regardant des vidéos sur TikTok, publiées par des leaders noires américaines. Elle s’entraîne à prendre la parole, à argumenter, à défendre sa cause, avec sa propre voix.

Patricia Neves

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