Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Pourquoi j’ai peur de Harper

Je suis inquiet, et je ne suis pas seul. Et pour cause, un seul homme : Stephen Harper. Qui est donc Harper, pour faire peur à des adultes ? Premier ministre du Canada, évidemment ! Un homme d’un certain charisme, sans doute, et sans conteste, le champion des législatures minoritaires depuis la fondation du Canada. Autre fait particulier, Harper est le seul premier Ministre depuis Sir Mackenzie Bowell (1894), qui n’a pas fait des études en droit.

Tôt, sa nature se manifesta. Sur le bateau, lui seul peut dire ce qui se passe. Les médias et l’opposition sont rapidement déboutés, forcés à s’accommoder du nouveau mode de gestion de l’information, au gré de la volonté de Harper. Curieusement, il s’est payé le leadership de Stéphane Dion, renvoyé au vestiaire des coalisées. Et il aura paradoxalement résisté aux offres de transparence du grand penseur libéral Michael Ignatieff et, c’est imposé en meneur de jeu.

Avec Harper on ne sera jamais ce qui s’en vient, et pourtant, ses faits et gestes nous parlent. Son gouvernement a entrepris de banaliser la fonction de Statique Canada, privant ainsi le pays de l’éclairage indispensable à l’entreprise et à l’administration de la justice sociale, sans dévoiler le but de ce sombre agenda. En dépit de quelques remous et malgré la majorité de l’opposition, le couteau est passé comme dans le beurre. Et ce n’est là qu’un menu rappel de dossiers sensibles, récents.

Cette opacité active fait de Harper un leader dangereux, extrêmement dangereux. Quelle est sa vision du Canada ? Un Canada affaibli par une déconfiture de la culture, appauvri des savoirs et infirme du manque d’informations sur l’état du bien être ? A nous y méprendre, la réponse viendrait trop tard, dans un bain d’amertume. Et lui n’aura rien à se reprocher, plutôt nous de notre paresse complaisante, de nos fallacieuses illusions de vivre irréversiblement en « démocratie ».
Souvent, nous identifions nos partis politiques à leurs chefs. Les chefs tirent les partis, rarement un parti fait monter son chef. Les attentes sont démesurées, la victoire comme les déboires sont sur l’épaule du chef. Quel chef resterait le lendemain d’une défaite ? C’est une déformation pernicieuse. Dans les pays soumis à la loi d’un seul homme, les mentalités vont jusqu’à confondre le pays à l’individu, au point de le mettre à feu et à sang, contre ou en son nom. La Libye de Kadhafi en est l’exemple. Dans les démocraties, ce genre de situation est inimaginable. En Angleterre, la Reine a beau s’éterniser au trône, ses sujets ne le sont que de nom. Aux USA, le président vient d’un parti mais ne préside pas à ses destins.

Au Canada, avec la révélation de Harper, c’est une culture du "Grand Chef" qui à notre insu prend racines. Si on ne peut imaginer le Parti Conservateur en dehors de Harper, on ne sait plus non plus s’imaginer le Canada après lui. Ce que je dis ici est sérieux, très sérieux et tout autant, troublant. Qu’est le Canada dans l’imaginaire Harper ? La question n’est pas niaiseuse ! Nous ne sommes plus à l’époque des colonisations, ni aux lendemains des guerres mondiales. Bien avant Harper, le Canada s’est forgé une identité, une hymne et un destin. Des Canadiens, principalement francophones et anglophones, ont fait de ce pays une terre de la diversité non hostile. Ils l’ont parcouru d’un océan à l’autre, semant les valeurs de l’harmonie. Les droits humains, le bien être universel, la justice et la paix dans le monde, forment l’âme du Canada. Qu’en dit Harper ? Je ne saurais dire ! Je vois plutôt ce qu’il en fait, de triste. Les droits humains, sont selon lui contextuels et individuels : « au cas par cas » ! Sous sa gouvernance, on aura vu, pour la première fois de l’histoire du pays, l’état refuser des secours à ses citoyens en détresse à l’étranger. Le cas de l’Albertain Ronald Ellen Smith Ellis dans le couloir de la peine de mort aux USA, n’est pas isolé. Au pays, la culture des droits universels survit de deuils et d’étouffements. Après la mort provoqué du président de Droits et Démocratie, un organisme supposément indépendant de surveillance de l’état des droits, plus personne ne sait prendre la vraie mesure des dérives déshumanisantes du Canada. Ce que nous constatons, c’est la fierté personnelle de Harper à faire du Canada un allié inconditionnel d’Israël, envers et contre toute logique de paix et de compassion pour les Palestiniens et tous les peuples dans le monde. Nous constatons que les sentiments de Harper influent sur les décisions et les comportements de ses ministres. La coupure par la ministre Bev Oda des fonds à l’organisme humanitaire Kairos œuvrant entre autres pour la paix en Palestine, et ce contre la recommandation des experts, n’est qu’une pointe d’iceberg.

D’aucuns diront avoir perdu les repères du Canada. L’ex leader mondial de l’humanisme déçoit plus qu’il n’inquiète, mais est résolument engagé à saborder les efforts du développement durable planétaire. Cinq ans, cinq rendez-vous internationaux manqués, dont un siège au Conseil de Sécurité. Pire, c’est que Harper a ses pieds au Canada, mais son cœur et ses yeux sont ailleurs. Le Canada est une terre d’accueil, d’immigration et de compassion. De plus en plus des Canadiens en postes décisionnaires auront, comme Harper, une double sensibilité émotive, envers le Canada et envers un autre pays, d’origine ou de sympathie. Cette perspective est préoccupante, dans la mesure où c’est un premier ministre qui donne le ton sans se faire rappeler au civisme élémentaire. Électeurs, débarrassons nous de Harper, le Canada mérite mieux. Notre pays doit renouer avec ses nobles valeurs et traditions. Et ainsi nous saurons mieux voir à travers l’immigration, des occasions de renforcement des liens humains et commerciaux avec les peuples dignes de partout dans le Monde. C’est ce que les Québécois veulent, et c’est un devoir des politiciens de l’exprimer et le traduire en modes de vie.

Francois Munyabagisha

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