Édition du 29 novembre 2022

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La guerre en Ukraine - Les enjeux

Poutine décrète la « mobilisation partielle » pour la guerre en Ukraine : La Russie gagnée par le sauve-qui-peut partiel

En Russie, l’annonce de la mobilisation par Vladimir Poutine, le 21 septembre, fait franchir un cap à la société russe. Elle se réfugiait jusqu’alors dans une forme d’aveuglement volontaire. La guerre en Ukraine est en train de devenir l’affaire de tous.

23 septembre 2022 | tiré de europe-solidaire.org

La déroute apparaît au pays qui s’émeut. Même si aucun chiffre n’est disponible, ni aucune évaluation générale possible, la Russie semble gagnée par un vent de panique depuis que le président Poutine a décrété, lors d’une allocution télévisée diffusée mercredi 21 septembre au matin, une « mobilisation partielle » pour faire face à la situation militaire en Ukraine.

Maria, réfugiée russe à Marseille depuis l’invasion de février, explique à Mediapart ce que la déclaration du patron du Kremlin veut dire : « Vous êtes encore, à l’Ouest, tétanisés par les mensonges du pouvoir russe – au point de vous en étonner ou de vous en indigner –, alors que nous les décryptons aussitôt. Une “opération spéciale” signifie la guerre. Et une “mobilisation partielle” doit être comprise comme une mobilisation totale. C’est aussi tragiquement simple que cela. »

Le message a été reçu cinq sur cinq. Une minorité de la population a regimbé. Il faut un courage qui confine à l’héroïsme pour aller manifester en prenant bien des risques, c’est-à-dire des années de prison en vertu des lois liberticides adoptées depuis l’invasion de l’Ukraine. En dépit de telles menaces, des cortèges protestataires ont été organisés dans une quarantaine de villes russes : à Moscou, Saint-Petersbourg, mais aussi en Sibérie – à Tomsk avec quelques pancartes, sur une place de Novossibirsk dans un étonnant silence, ou encore à Ekaterinbourg sous l’objectif de nombreux journalistes. Près de 1 400 manifestants auraient été arrêtés, selon le site ovd.news (en russe), relayé par Memorial France.

Parmi eux, un musicien, tout de blanc vêtu, coupable d’avoir entonné, guitare à la main, sur une place d’Ijevsk (Oudmourtie), une chanson drôle et probablement trop grinçante pour rester sans conséquences : « Tout se passe comme prévu », hommage ironique du pionnier de la punk sibérienne Yegor Letov aux derniers jours de l’URSS. Des images le montrent après sa prestation, embarqué dans un fourgon, escorté par quatre policiers.



Graffitis « Non à la guerre » dans les rues de Moscou et Ekaterinbourg, postés sur l’un des canaux Telegram du mouvement russe antiguerre Vesna le 22 septembre 2022. © Capture d’écran / Canal Telegram @NoWarMetro

Karine Clément, autrice d’un essai intitulé Contestation sociale à bas bruit en Russie, rappelle à Mediapart que si l’annexion de la Crimée, en 2014, avait suscité un enthousiasme presque général – Poutine réussissant à inférer que la Russie reprenait ainsi son destin en main en faisant la nique à l’Occident –, l’invasion de l’Ukraine est une autre paire de manches : « Il n’y a que très peu de soutien enthousiaste à la guerre, contrairement à ce que donnent à croire les médias occidentaux, qui reprennent très largement et de façon exagérée ce que véhicule la propagande du Kremlin. »

Pour Karine Clément, « à l’exception des loyalistes les plus fidèles du régime, la majorité des Russes sont désorientés, en plein désarroi. Ils avaient certes retrouvé une forme de fierté nationale ayant succédé à la honte d’être russe des années 1990, mais l’attaque de l’Ukraine ne leur paraît pas justifiée dans leur for intérieur. La passivité était l’attitude la plus confortable : ni boutefeu, ni traître à la patrie. »

« Et ce,ajoute l’universitaire, jusqu’à ce que cette guerre, censée ne pas les concerner, les affecte directement avec la mobilisation. Fini ce jeu de cache-cache longtemps en vigueur : “Puisque nous n’avons aucune influence, que Poutine mène donc sa guerre en nous laissant nous débrouiller dans notre coin. Ce n’est pas notre affaire et nous ne nous en mêlons pas.” Voici qu’avec la mobilisation, la guerre devient leur affaire et qu’ils sont obligés de s’en mêler de la plus violente façon : en servant de chair à canon. »

La tentation de s’enfuir

Selon Karine Clément, il existe certes, dans les régions les plus pauvres de la Russie, des citoyens accablés par la misère sociale au point de répondre à la propagande : engagez-vous au lieu de trimer pour quelques kopeks, vous gagnerez dix fois plus que dans votre vie ordinaire – illusion dissipée sur le front, où la soldatesque russe manque de tout.

Il existe également la tentation de s’enfuir hors du pays, rappelle Karine Clément : « Dans un premier temps, les autorités permettent cette hémorragie : les gêneurs vont se faire voir ailleurs. Ils perdent toute influence, voire toute légitimité aux yeux de ceux qui restent – c’est pour cette raison que Navalny a décidé de rentrer en Russie. »

« Toutefois,précise notre interlocutrice, la majorité ne fuit pas. Parce qu’elle n’a jamais quitté la Russie, parce qu’elle n’a pas d’argent. Cette majorité devra se cacher ou bien aller à la guerre en courbant les épaules. Je pense que les illusions sur la guerre-éclair et la puissance militaire russe ayant disparu (et celles sur Poutine défenseur de son peuple étant mortes depuis longtemps), il va y avoir de plus en plus d’actes de désobéissance – cela commence déjà – dans le Daghestan, en Tchétchénie ou ailleurs. »

Dès l’annonce, mercredi, de la mobilisation par Vladimir Poutine, des Russes ont choisi de s’échapper, en particulier par la voie des airs. Le prix des vols à destination de capitales étrangères proches ont grimpé en flèche. Un Saint-Petersbourg-Tbilissi (Géorgie), qui s’achète d’ordinaire 200 à 300 euros, se vendait, vendredi 23 septembre, 10 000 euros.

D’autres ont tenté de se sauver par la route. En témoignent les vidéos de longues files de voitures devant les postes-frontières menant en Géorgie, en Mongolie extérieure, au Kazakhstan ou en Finlande. Si certaines vidéos restaient difficiles à dater et à localiser précisément, ce grand exode a été confirmé par des communiqués des polices aux frontières kazakhe et finlandaise. Il a également été capturé par un outil inattendu : les logiciels d’information sur le trafic routier en direct, tels que Google Maps et Yandex, qui indiquent des bouchons inhabituels apparus dès la nuit du 21 au 22 septembre.

À un tel exode en dehors des frontières se superpose la recherche désespérée d’une forme de sécurité sur place : « Chacun se débrouille, explique Karine Clément, pour décrocher une dispense médicale ou familiale : être déclaré responsable de jeunes enfants. Mais les critères pour obtenir de telles dérogations sont intentionnellement flous, de façon que personne ne puisse se sentir en sécurité, ne puisse savoir s’il passera à travers les mailles du filet, n’échappe à l’arbitraire… »

De Marseille, où elle tente d’organiser des échappatoires en liaison avec des réseaux informels dont témoignent parfois les réseaux sociaux, en particulier l’application Telegram, Maria nous précise que l’exil intérieur est aussi une option : « Se cacher dans l’immensité du pays, vivre clandestinement en dehors de chez soi, protégé et entretenu par de la famille ou des amis, c’est possible pour ceux qui n’ont pas de loyer, de crédit, de travail dont ils dépendent entièrement… »

Minorités nationales

Attention à ne pas trouver refuge en des périphéries dans le viseur des recruteurs ! Les minorités nationales se ramassent à la pelle depuis le 24 février, et encore davantage depuis le 21 septembre.

Kunnei, originaire de Yakutsk, s’est réfugiée au Kazakhstan dès le mois de février. Elle déclare à Mediapart : « J’appartiens aux Sakhas, un peuple de Sibérie colonisé par l’Empire russe il y a 400 ans. Ces dernières 24 heures, après l’annonce de la mobilisation, les Bouriates, les Sakhas et d’autres représentants de minorités ethniques ont été enrôlés dans l’armée, de force et de manière disproportionnée. Des milliers et même des dizaines de milliers de personnes issues de ces régions sont déjà sur le front. Certains de mes proches sont dans ce cas. »

Kunnei poursuit : « En Ukraine, la mortalité des soldats bouriates s’avère 300 fois plus élevée que celle des combattants venus de Moscou et de la Russie dans son ensemble. Dans l’un des petits villages de ma région natale qui compte moins de 500 habitants, 40 hommes ont déjà été enrôlés de force. Et ce n’est qu’un début. La nuit dernière, dès le 22 septembre, en Bouriatie et en Iakoutie, les forces militaires ont fait irruption dans des maisons, tout à coup, au milieu de la nuit. Je suis terrifiée par ce qui m’apparaît comme un génocide ethnique, au nom d’une guerre aussi violente qu’absurde et qui n’est pas la nôtre mais celle de Poutine. »

Et de conclure : « Le monde reproche aux Russes de ne pas agir contre leur gouvernement, mais sous cette apparente passivité, il y a une société civile qui a besoin d’être entendue et de bénéficier d’un soutien international. »

« Puis-je refuser de rejoindre l’armée ? »

À Paris, Lydia Obolensky enseigne le russe en classe préparatoire et compile pour ses élèves des signaux venus de cette société civile qui ne s’en laisse pas conter, tout en se sachant minoritaire. Dans Doxa, journal étudiant interdit qui circule par les voies électroniques, une femme anonyme exhorte (le 20 septembre) ses concitoyens à refuser la guerre et à déserter, quand bien même auraient-ils été éduqués dans l’idée masculiniste que l’armée serait une fabrique essentielle de virilité…

Quant à l’ONG de défense des droits humains Agora, animée par l’avocat Pavel Chikov, elle a ouvert une ligne d’assistance téléphonique sur la question des droits au sein de l’armée. Dès le 21 septembre, plus de 6 000 requêtes ont été enregistrées, avec cette question récurrente : « Puis-je refuser de rejoindre l’armée ? »

Sept avocats répondent depuis aux questions qui leur sont posées sur « les sanctions encourues si on ne se rend pas au bureau de recrutement » ou encore sur ce qu’il faut faire « si vous trouvez une convocation dans votre boîtes aux lettres ».

Un groupe d’avocats et d’organisations russes a également lancé sa hotline. Elle n’est pas assurée par des juristes en chair et en os, mais par un « bot » qui répond aux questions les plus fréquentes. Si on le contacte via Telegram, il annonce : « Ici, vous pouvez obtenir des conseils juridiques sur la mise en œuvre du droit à l’objection de conscience au service militaire, inscrit à l’article 59 (partie 3) de la Constitution de la Fédération de Russie. »


Discussion Telegram avec la hotline « Сознательный отказ от военной службы в России », 23 septembre 2022. © Capture d’écran / Discussion Telegram avec le compte @agsnowarbot<

D’autres y vont par moins de détours, comme la légion « Liberté de la Russie », un groupe de dissidents russes combattant auprès des troupes ukrainiennes, qui distille entre autres conseils : « Si vous avez encore la possibilité de quitter la Russie, allez-y. Trouvez un emploi à l’étranger et, surtout, ne payez pas d’impôts à la Russie, ne soutenez pas l’effusion de sang. [...] Communiquez avec vos connaissances et vos proches, prouvez la vérité et convainquez-les que la Russie ne mène pas une guerre “sainte”, mais une guerre d’invasion déjà perdue. »

L’anthropologue Alexandra Arkhipova a pour sa part entrepris un travail colossal : classer, pour la journée du 21 septembre ayant donc suivi l’annonce de Vladimir Poutine, 170 000 messages publiés sur les réseaux sociaux. Dans le graphique ci-contre, elle a indiqué en rouge les commentaires négatifs concernant la mobilisation et en bleu les avis louangeurs…

L’humour russe, qui avait massivement déserté depuis février, pointe à nouveau le nez, par le truchement d’une journaliste, Zoya Svetova, veuve d’une soixantaine d’années, qui fait mine de se réjouir dans un post persifleur : « Désormais, en Russie, il ne va rester que des hommes non mobilisables de 60 ans et plus. Pour nous, jeunes femmes célibataires, voici un bon choix. Allez, les filles, on y va ! »

Mais pour une alouette de drôlerie, il y a un cheval d’angoisse. Maina Davydova, figure du théâtre russe en exil, a mis en ligne le 21 septembre un petit texte poignant : « Notre appartement à Moscou est temporairement (le temps de notre absence) habité par une amie, Nastia. Aujourd’hui, un policier s’y est présenté. Il a ordonné à Nastia de lui ouvrir la porte séance tenante ! Nastia a refusé d’obtempérer, car le policier n’a pas voulu lui donner la raison de sa visite. »

Le témoignage se poursuit ainsi : « Le policier a alors coupé l’électricité dans l’appartement à partir du compteur dans l’escalier. Il a menacé de faire venir une équipe pour défoncer la porte. Depuis, un fourgon noir est stationné devant notre immeuble. Nastia est toujours sans électricité. Le frigo a commencé à couler. Elle n’ose pas sortir. Quel enfer ! »

Un additif de Maina Davydova apporte cependant son lot de nouvelles réconfortantes : « Les visiteurs importuns sont partis. L’électricité a été rebranchée par les voisins. Nastia s’avère être une personne drôlement résistante. Elle m’a envoyé l’enregistrement de sa conversation à travers la porte avec le policier. C’est du matériau tout prêt pour du théâtre documentaire de premier plan ! J’ajoute que ce fourgon noir posté devant mon immeuble ne quitte pas mes pensées... »

« Si physiquement nous survivons à cela, nous vivrons la guerre, jusqu’à la fin de nos jours, avec ses conséquences. »

Un texte a beaucoup circulé. Il est daté du 22 septembre et signé Sasha Krylenskova, de l’organisation dissoute Memorial : « Si on a peur ? Oui, très peur. Et depuis longtemps. Ce qu’il faut faire ? Personne ne le sait, donc il ne faut écouter personne. Moi non plus, il ne faut pas m’écouter. Il faut s’écouter soi-même. Nous n’allons pas nous réincarner dans un autre pays ou à une autre époque. Si physiquement nous survivons à cela, nous vivrons la guerre, jusqu’à la fin de nos jours, avec ses conséquences. Nous savions qu’il en serait ainsi, nous le savions depuis longtemps. Nous aimerions bien lire directement les dernières pages, mais là, il va falloir lire toutes les pages du livre et les vivre. »

Et pourtant, il y a des traces de résistances directes et même violentes en Russie même : des centres de recrutement incendiés – ici à Khabarovsk, là dans le district de Lomonossov, près de Saint-Petersbourg. Impossible d’établir formellement, sur la base de simples photos, l’origine criminelle des départs de feu. Mais incendier des centres de recrutement est un geste recommandé et salué sur les fils Telegram d’opposants à l’invasion russe de l’Ukraine.

Dans un post rassemblant des conseils à destination de Russes ne souhaitant pas aller se battre, rédigé par un groupe de dissidents et ayant largement circulé le 21 septembre au soir, on peut ainsi lire : « Comment éviter la mobilisation ? Que devrais-je faire ? [...] 1. Ne paniquez pas. Ne faites pas de bêtises. Coordonnez vos activités avec nous. 2. Si les bureaux d’enregistrement et d’enrôlement militaires sont incendiés, vos documents d’enregistrement ne seront pas là – par conséquent, ils ne pourront pas vous appeler. »

Les rues des villes russes voient fleurir depuis le 21 septembre des affiches, post-it et inscriptions tracées à la hâte. Une foule anonyme y moque, détourne, dénonce : « Mobilisez votre anus », clame un abribus à Obninsk, un pictogramme met un « Z » (symbole de « l’opération spéciale » russe en Ukraine) à la poubelle à Moscou. « Non à la guerre » s’affiche un peu partout, y compris sur de banales annonces de chiens perdus. Le chef de l’État russe y est copieusement décrié, son nom déclaré synonyme de nombreux malheurs : « Poutine = guerre », « Poutine est un tueur », « Poutine est une merde », peut-on lire sur des poteaux, bancs et rambardes.



Graffitis "Goolag", "1984" et "Z" (barré) dans les rues de Moscou, postés sur l’un des canaux Telegram du mouvement russe antiguerre Vesna le 22 septembre 2022. © Capture d’écran / Canal Telegram @NoWarMetro

Des graffitis « 1984 » dénoncent le régime orwellien, de petites étiquettes autocollantes intiment de ne pas croire la « propagande », des rubans verts synonymes de paix sont noués par centaines, des mains anonymes griffonnent « Non à la guerre » sur des billets de banque et les abandonnent dans des lieux publics, et beaucoup veulent croire que tout cela explosera bientôt en une belle et joyeuse révolution : « Le printemps est inévitable », peut-on lire en russe, çà et là.

En attendant ce « printemps », il faut bien se protéger : pour pouvoir taguer et coller sans être arrêtés, activistes occasionnels et chevronnés échangent des cartes des caméras de surveillance de Moscou. Sur l’une des plus populaires figure cet avertissement : « La reconnaissance faciale et la vidéosurveillance font partie de l’État de surveillance russe et sont utilisées à des fins répressives. Restez dans l’ombre. »


Détail d’une carte recensant les caméras de surveillance dans les rues de Moscou, 23 septembre 2022. © Capture d’écran / Prospectus.surge.sh

Alexandra, française d’origine russe qui épaule avec d’autres bénévoles, dans les gares parisiennes, des Ukrainiens comme des Russes qui s’exilent, décrit pour Mediapart « la deuxième vague de sidération » – la première datant donc de février – qui a touché la Russie aussitôt après l’annonce de Vladimir Poutine : « Ceux qui se montraient jusqu’à présent indifférents à la guerre en Ukraine, vaquant à leurs occupations, profitant dans l’insouciance des parcs moscovites arpentés en trottinette au milieu de la musique en plein air, se sentent soudain en danger et affectés. Mais n’oublions pas ceux qui avaient été touchés par l’invasion de l’Ukraine et qui reçoivent un deuxième coup, un deuxième poids sur l’échine. »

Alexandra cite l’exemple de son père à Moscou, qui n’a pas pris d’immenses risques – même s’il a signé dès février une lettre du monde de la culture s’élevant contre la prétendue « opération spéciale » en Ukraine. Un père qui ne prend pas de précautions particulières et communique assez librement sur Telegram et ailleurs : « Mais comme beaucoup de Russes, il ne parle pas de la guerre. Non pas par peur, mais parce qu’il ne trouve pas les mots. Il est écrasé, démuni, dans un état second. Comme si la propagande fracassante, qui vomit une quantité effarante de haine guerrière sans le moindre filtre, comme si cette force du mal et sa puissance néfaste si palpables avaient condamné à l’impuissance et au mutisme ceux qui les subissent. »

Emilia Koustova est professeure à l’université de Strasbourg. Elle est spécialiste de la mémoire russe et des temps soviétiques. Nous l’avions interrogée en mars dernierpour Mediapart. Aujourd’hui, elle insiste, alors que la guerre entre dans la vie de chaque famille, sur le rôle des femmes dans le sauvetage des fils, des frères, des époux.

Pacte tacite rompu

Pour elle, il y a peut-être un tournant dans cette dépolitisation totale de la société, liée au pacte tacite que Poutine avait passé avec son peuple : vous acceptez la confiscation du pouvoir et l’ère de la corruption, en échange d’un certain laisser-faire : « Si pacte il y avait, il est désormais rompu. Sans entrer en résistance, une partie de la population, qu’elle tente de fuir la mobilisation ou de s’y opposer, fait preuve de désobéissance à l’heure où le pouvoir ne tolère aucune manifestation de désaccord. »

Emilia Koustova ajoute : « Poutine a retardé ce moment, qui va contre tout ce qu’il a patiemment construit depuis 2014 et même avant. Au prétexte d’éducation patriotique, la jeunesse subissait un lavage de cerveau tandis que la société se laissait déposséder de toute latitude civique. Mais rien n’était défini, ni la censure, ni l’autocensure. Ce flou, plus dangereux que du temps du socialisme réel, a privé les Russes de leur capacité de nommer les choses. Si les milieux intellectuels avaient recouvré en quelques années la capacité de parler lors de la perestroïka gorbatchévienne à partir de 1985, nous assistons aujourd’hui à une aphasie d’ordre politico-psychologique. Une réaction de défense. »

Et l’universitaire de conclure : « Comment accepter de dire : “Nous violons, pillons et détruisons les villes et les campagnes en Ukraine” ? Il faudrait un effort, une prise de distance, une rupture individuelle auxquels la société russe ne semble plus avoir accès. L’hémorragie des milieux cultivés et d’une classe moyenne ayant émergé ces dernières décennies, la présence de plus en plus forte et dominante des milieux criminels – le pouvoir est allé jusqu’à recruter dans les prisons – n’augurent rien de bon. Mais pour imaginer un après, le pire comme le meilleur, il faut pouvoir se projeter dans le futur. Or la guerre en Ukraine et ce qui s’ensuit nous rendent tous, en Russie comme en dehors, incapables d’imaginer un après… »

Justine Brabant et Antoine Perraud

P.-S.
• « La Russie gagnée par le sauve-qui-peut partiel ». Mediapart. 23 septembre 2022 à 19h01 :
https://www.mediapart.fr/journal/international/230922/la-russie-gagnee-par-le-sauve-qui-peut-partiel

Les articles de Justine Brabant sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/justine-brabant-0

Les articles d’Antoine Perraud sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/antoine-perraud

• L’un des co-directeurs de L’empire qui ne veut pas mourir, Thomas Deltombe, a édité en 2016 un livre de l’autrice de cet article paru aux éditions La Découverte. Par ailleurs ont contribué à ce livre un journaliste et trois collaborateurs de Mediapart (Fabrice Arfi, Fanny Pigeaud, David Servenay et Kalidou Sy). La rédaction n’a pas choisi de recenser ce livre en raison de ces liens interpersonnels mais pour l’intérêt de cet ouvrage, jugé particulièrement important dans son domaine.

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