Édition du 16 décembre 2025

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Canada

Cure minceur pour les portefeuilles des particuliers au Canada

Comment se fait-il que votre compte bancaire régresse alors que le PIB progresse ?

Un nouveau rapport de Deloitte prévoit une croissance du PIB de 1,3 % pour le Canada cette année. Le même rapport indique que tant que Donald Trump maintiendra les exemptions prévues par l’ACEUM dans son plan tarifaire (sachant que cet accord fait en sorte que la plupart des marchandises que nous exportons vers les États-Unis ne sont pas soumises à des droits de douane), nous pouvons espérer une croissance de 1,7 % l’année prochaine. Cela marquerait un retour aux taux de croissance observésen 2023 et 2024.

Tiré de Canadian Dimension
Canadians are living through a people’s recession

23 octobre 2025

James Hardwick/
Traduction Johan Wallengren

Les économistes semblent prudemment optimistes quant à la possibilité pour le Canada d’éviter une récession et de renouer avec une période de relative stabilité.

Voilà qui devrait constituer une excellente nouvelle. Sur papier, l’économie a prouvé sa résilience face à de sérieux défis. Mais alors, pourquoi a-t-on l’impression que la précarité gagne de plus en plus de terrain ? Si l’économie se porte si bien, pourquoi tant de Canadiens font-ils la queue devant les banques alimentaires, reportent-ils leur projet d’avoir des enfants et renoncent-ils à l’idée d’accéder à la propriété ? Qu’est-ce qui fait que 30 % d’entre nous réduisent leurs dépenses essentielles, comme l’alimentation et le chauffage, pour joindre les deux bouts ? Pourquoi, après des années de croissance post-pandémique, nos salaires confèrent-ils un pouvoir d’achat qui n’a jamais été aussi bas ?

Le décalage entre les grands indicateurs économiques et le quotidien des Canadiens est un fossé que nos dirigeants politiques semblent incapables ou peu disposés à combler. Les parlementaires ont pris l’habitude de nous dire que tout va bien à la base, qu’il suffit de vivre selon nos moyens, de blâmer les immigrants et d’annuler Disney Plus. Il n’est pas venu à l’esprit de nos élites politiques que leurs indicateurs pourraient passer à côté de quelque chose.

Quelque chose comme une dette de 3 000 milliards de dollars, une bombe à retardement dont le tic-tac discret perce à peine le mince vernis de stabilité du Canada.
Alors que l’économie a connu une croissance de 1,5 % l’année dernière, les ménages canadiens ont vu les intérêts sur leur dette augmenter de 9 % (les intérêts annuels ont grimpé de 16 milliards de dollars pour atteindre le chiffre stupéfiant de 174 milliards de dollars). Ces niveaux d’endettement sans précédent dans l’histoire ont conduit à ce que 14 % de notre revenu disponiblesoit réservé à nos créanciers. Pas étonnant que nous nous sentions pris à la gorge.

Ces dettes, dont 75 % sont des dettes hypothécaires, sont lourdes à porter pour tout le monde. Enfin, tout le monde sauf les banquiers. Le coût élevé du service de la dette fait que les gens ont moins d’argent à dépenser et que les entreprises en gagnent moins. Le poids disproportionné des dettes à rembourser retire de l’argent du flux circulaire de l’économie de production et de consommation (c’est-à-dire de l’économie réelle) et le canalise vers les plus riches d’entre nous.

Les prêteurs avancent que ce type d’analyse passe à côté de l’essentiel. Ils affirment que les paiements d’intérêts ne peuvent être dissociés d’une économie « réelle » délimitée de manière arbitraire et que les banques utilisent les intérêts qu’elles perçoivent pour réinvestir dans la capacité de production du pays. Si c’est ainsi que les choses fonctionnent dans les manuels universitaires (les banques prêteraient aux entreprises pour leur permettre de moderniser leurs technologies ou de développer leurs activités), ce n’est tout simplement pas ainsi que les prêts fonctionnent dans la pratique.

Au lieu d’utiliser leurs bénéfices pour le développement d’entreprises, les banques ont montré une forte préférence pour l’octroi de prêts moins risqués, dont la majorité est dévolue à l’achat de biens immobiliers résidentiels et commerciaux. Dans les faits, la majeure partie des prêts est principalement destinée à faciliter les transferts de titres de propriété. Cela a pour double effet d’alourdir notre endettement et de faire grimper les prix de l’immobilier.
Selon l’économiste Michael Hudson, les banques prétendent que leurs bénéfices sont injectés dans l’économie, «  créant des emplois et finançant de nouvelles usines et d’autres moyens de production », mais « en réalité, les prêts bancaires ne financent pas directement l’investissement et l’emploi. Ils extraient le service de la dette tout en gonflant les prix des actifs pour générer des gains « en capital  ».

La nature contre-productive de ces jeux financiers a été résumée par l’ancien président de l’Autorité des services financiers du Royaume-Uni, Adair Turner, qui a qualifié une grande partie de la finance mondiale de « socialement inutile  ».

Même des institutions résolument favorables aux banques, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque des règlements internationaux (BRI), ont publié des études qui montrent qu’un secteur financier dépassant une certaine taille freine la croissance et augmente le risque de crise économique. Après avoir examiné un large éventail de contextes nationaux et historiques, ces études suggèrent que le seuil de «  trop de finance  » est franchi lorsque les prêts privés représentent entre 80 et 100 % du PIB. Pour donner un ordre de grandeur, la dette privée du Canada représente actuellement 212 % du PIB nominal.

Donc, oui, Chrystia Freeland a raison : l’économie est en croissance… mais les coûts du service de la dette augmentent plus rapidement encore. Ce phénomène est observable dans les données du PIB elles-mêmes. Les banques et les propriétaires immobiliers génèrent 32 % de la croissance du PIB, ce qui fait de la spéculation immobilière le principal moteur de la croissance au Canada, bien devant l’industrie manufacturière, le commerce de détail ou le pétrole et le gaz. Lorsque les banques et les propriétaires immobiliers vous prennent votre argent, sachez que vous contribuez à la croissance du PIB canadien.

Notre économie est tirée par des industries «  socialement inutiles » qui profitent de la spéculation alimentée par l’endettement sur les marchés immobiliers. Ce type de croissance n’est pas lié à une augmentation de la production, mais au fait que les rentiers font payer plus cher l’accès à ce qui existe déjà. C’est une croissance qui réduit notre capacité à acheter des biens et des services et qui, en fin de compte, freine la capacité de production nationale.
Même si les chiffres du PIB post-pandémie peuvent paraître encourageants, nous nous retrouvons à faire plus avec moins. Le fardeau toujours croissant de la dette nous a plongés dans une récession effective, masquée dans les statistiques officielles par une bulle immobilière massive. Il y a une limite à cela, un point où la dette qui nous est imposée devient tout simplement impossible à rembourser. Si nous nous permettons d’en arriver là, la bulle éclatera. La seule question est de savoir ce qu’il restera de l’économie réelle lorsque cela se produira.

* James Hardwick est écrivain et militant communautaire. Il a plus de dix ans d’expérience dans l’aide aux adultes en situation de pauvreté et sans domicile fixe auprès de diverses ONG à travers le pays.

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