Édition du 2 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Le ballon et la boussole : pourquoi la gauche ne peut pas se laisser mener

Si le camp du Oui doit courir derrière le ballon du PQ, c’est tout le sens de l’indépendance qu’on perdra en route.

Ces derniers jours, deux analyses, celles de Michel David dans Le Devoir1 et Michel C. Auger dans La Presse2, convergent vers un même constat : la bataille pour l’indépendance ne se joue pas sur les chiffres des sondages, mais sur le terrain des valeurs. Si le PQ impose ses conditions, la gauche devra choisir entre le silence ou la rupture. Si le comité du Oui accepte sans condition la peur et l’exclusion, il ne mènera pas à la libération, mais à la défaite — morale d’abord, politique ensuite.

Le piège qui revient

Depuis que le Parti québécois a repris du terrain, une vieille tentation refait surface : celle de traiter la question nationale comme si la gauche n’existait pas. Comme si, pour gagner, il fallait accepter les mêmes ambiguïtés qui ont fait échouer le camp du Oui il y a trente ans. Comme si l’indépendance devait être négociée sur les conditions du plus frileux des indépendantistes.

Dans sa chronique du Devoir, Michel David résume le problème avec une clarté salutaire : si le PQ mène une campagne référendaire centrée sur la méfiance et la peur, tout ce que Québec solidaire pourra dire pour défendre un projet inclusif sera inaudible. Aux yeux des électeurs et électrices issu·e·s de l’immigration ou des milieux populaires — pourtant décisifs pour un Oui gagnant —, c’est le chef du PQ qui incarnera le futur pays. Autrement dit, si un partenaire parle au nom des exclusions, nous serons réduits au silence, ou pire : à la complicité.

Michel David met en lumière un piège moral et stratégique. Moral, parce qu’il est impossible de bâtir un pays juste en tolérant que certains de ses citoyens soient traités comme suspects. Stratégique, parce qu’un tel Oui est condamné d’avance : on ne mobilise pas un peuple autour de la peur.

Courir derrière le ballon, perdre la boussole

Dans sa propre chronique, Michel C. Auger pousse la réflexion plus loin en évoquant la question du « porteur de ballon ». En vertu de la loi référendaire, le chef du PQ serait inévitablement le visage officiel du camp du Oui. Or, tout l’enjeu tient là : si le porteur de ballon prêche la fermeture, comment les gauches pourraient-elles défendre, sur les mêmes tribunes, une souveraineté de solidarité et de justice ? L’image qu’il emploie est juste : le ballon, c’est la direction stratégique ; mais la boussole, c’est la vision. Et l’un ne peut pas aller sans l’autre.

Autrement dit, quelle que soit la profondeur ou la diversité du message solidaire, c’est lui qui portera la parole, le style et les orientations du camp souverainiste. L’exemple de 1995 l’illustre bien : Lucien Bouchard, devenu la figure de proue de la campagne référendaire, avait imposé une approche où les dimensions sociale et nationale s’étaient confondues, cédant la place à des considérations tactiques. Qui se souvient des figures progressistes et de gauche dans le camp du Oui à l’époque, mis à part les historiens-nes et férues de la politique ? Personne.

L’arrivée d’un nouveau co-porte-parole, Sol Zanetti, réactive ce débat. En affirmant que QS devrait se ranger sans condition 3 dans le comité du Oui, il a malheureusement donné un signal inquiétant : comme si les conditions du Oui étaient déjà fixées ailleurs, par d’autres — loin de la base, et que le rôle des militants de Québec solidaire se limitait à en adoucir les contours. Mais dans un parti sans chef, les orientations ne se décrètent pas dans les médias : elles se débattent et se votent par les membres.

Conditions pour un Oui gagnant et populaire

La question n’est pas de savoir si Québec solidaire est souverainiste : elle est de savoir quelle souveraineté nous voulons. Une indépendance administrée par la droite, ou un pays qui se fonde sur la justice sociale, le féminisme, la démocratie et la solidarité ?

Si Québec solidaire persiste à courir derrière le ballon péquiste, il perdra sa propre boussole. Ce serait la fin d’une conception émancipatrice de la nation — celle qui ne sépare pas la libération nationale de la libération sociale.

Deux conditions s’imposent pour qu’un Oui soit réellement gagnant et populaire.
La première est morale : il ne peut y avoir de place pour les racistes et les réactionnaires dans le camp du Oui. Les inclure sous prétexte d’unité, c’est leur offrir une légitimité qu’on ne pourra plus retirer. Prétendre être en mesure de faire le ménage en cours de route, c’est tout simplement de la naïveté ou une posture de gens privilégiés qui, eux, n’auront pas à subir les foudres de la parole raciste. On ne purifie pas un camp après la victoire ; on le définit avant la bataille.

La seconde est démocratique : l’indépendance ne peut pas être confisquée par un parti — par aucun parti. Elle doit être portée par le peuple, à travers un réel processus démocratique : une assemblée constituante — libre, inclusive et indépendante des formations politiques.
C’est la seule manière d’éviter que le projet de pays devienne un « programme de gouvernement », mais aussi de confiscation populaire de sujets. Il répond aussi aux inquiétudes très légitimes de ceux et celles qui sont à convaincre de ce « beau risque » : vers où allons-nous ? Impasse que le PQ botte en touche avec les couleuvres et sbires qui s’y rattachent.

Mais c’est aussi une réponse politique aux contraintes de la Loi sur la clarté référendaire : en redonnant la parole au peuple, le Québec définirait lui-même la légitimité et la clarté de son propre mandat, sans devoir s’en remettre au regard d’Ottawa.

Si ces deux conditions ne sont pas réunies, le Oui ne sera ni majoritaire ni légitime. Et la gauche n’aura pas seulement perdu une bataille : elle aura trahi ses propres fondations.
Reprendre l’initiative

Le moment est venu pour Québec solidaire de reprendre l’initiative. Il faut convoquer une instance nationale spéciale sur la stratégie indépendantiste du parti. Non pas pour répéter les slogans du passé, mais pour répondre à trois questions : que voulons-nous ? Comment voulons-nous gagner ? Et surtout, avec qui ?

Parce que l’indépendance n’est pas un exercice de marketing, mais un acte de refondation démocratique. Si le Québec doit devenir libre, il doit le faire avec toutes celles et ceux qui y vivent — sans hiérarchie de légitimité, sans exclusion, sans peur.

L’indépendance est trop grande pour être négociée dans l’ombre d’un projet réactionnaire. Elle doit se construire à la lumière d’un pays qui s’élève en libérant, pas en excluant.
Nous n’avons pas besoin d’un porteur de ballon : nous avons besoin d’un peuple qui reprend la boussole. L’indépendance ne sera pas un refuge contre le monde, mais une promesse d’y appartenir pleinement.

Si nous laissons le PQ et ses appuis des droites extrêmes tracer seule la ligne du Camp du Oui, nous pourrions bien nous retrouver à défendre un projet qui nous échappe — et à célébrer, par miracle, une victoire qui ne serait qu’une défaite maquillée.

Notes
1.Michel David, « Chambre à part », Chronique, Le Devoir, 11 novembre 2025,https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/932607/chambre-part.
2.Michel C. Auger, « Le camp de Paul et de Sol », Chroniques, https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2025-11-12/souverainete/le-camp-de-paul-et-de-sol.php
3.Charles Lecavalier, « Sol Zanetti l’indépendantiste nouveau co-porte-parole de QS », La Presse, 8 novembre,https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2025-11-08/sol-zanetti-l-independantiste-nouveau-co-porte-parole-de-qs.php.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Québec

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...