Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Ukraine / une lettre à la gauche occidentale, depuis l’Europe centrale et orientale (+ Lettre ouverte à Zarah Sultana)

D’ici, dans cette partie du monde, c’est comme assister à une pièce de théâtre moralisatrice jouée dans une langue qui n’a pas de mot pour nous. Vous traitez l’impérialisme comme un phénomène exclusivement anglophone, une simple structure construite à Washington, entretenue par Londres, et nulle part ailleurs.

une lettre à la gauche occidentale avec frustration, depuis l’Europe centrale et orientale

Je dirais qu’il faut parler de votre silence, mais en réalité, il faut parler de votre bruit.

9 novembre 2025 | tiré de Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/09/ukraine-une-lettre-a-la-gauche-occidentale-depuis-leurope-centrale-et-orientale-lettre-ouverte-a-zarah-sultana/#more-

Plus précisément, tout ce bruit que vous faites autour de l’empire, de la libération et de la solidarité, alors que vous trouvez mille raisons de détourner le regard de l’impérialisme russe. Vous avez écrit des dissertations sur les crimes des États-Unis et d’Israël (et vous avez raison), mais dès que des missiles s’abattent sur Kharkiv ou Kiev, vous vous mettez à ressasser sans cesse la « provocation de l’OTAN » et les « guerres par procuration ». Vous ne percevez les nuances que lorsque l’empire est drapé de symboles et d’esthétique soviétiques ou lorsqu’il s’agit d’une entité que vous considérez comme un adversaire de l’hégémonie américaine. C’est réducteur et puéril [Campiste, disons-nous en Europe, NDT]. Je dirais qu’il faut parler de votre silence, mais en réalité, il faut parler de votre bruit.

Plus précisément, tout ce bruit que vous faites autour de l’empire, de la libération et de la solidarité, alors que vous trouvez mille raisons de détourner le regard de l’impérialisme russe. Vous avez écrit des dissertations sur les crimes des États-Unis et d’Israël (et vous avez raison), mais dès que des missiles s’abattent sur Kharkiv ou Kiev, vous vous mettez à ressasser sans cesse la « provocation de l’OTAN » et les « guerres par procuration ». Vous ne percevez les nuances que lorsque l’empire est drapé de symboles et d’esthétique soviétiques ou lorsqu’il s’agit d’une entité que vous considérez comme un adversaire de l’hégémonie américaine. C’est réducteur et puéril.

D’ici, dans cette partie du monde, c’est comme assister à une pièce de théâtre moralisatrice jouée dans une langue qui n’a pas de mot pour nous. Vous traitez l’impérialisme comme un phénomène exclusivement anglophone, une simple structure construite à Washington, entretenue par Londres, et nulle part ailleurs. Mais nous avons vécu les chars « antifascistes » de Moscou, ses occupations « fraternelles », cette forme de libération qui se termine en prisons et en déportations. L’impérialisme russe n’a pas disparu avec les tsars ni les Soviets. Il a simplement appris à parler votre vocabulaire, et vous avez été assez naïfs pour en boire chaque mot.

Quand nous le soulignons, vous nous traitez de « russophobes », comme si la mémoire et les archives historiques étaient des péchés. Vous ridiculisez nos révolutions (1968, 1989, Maïdan) en les qualifiant de « révolutions de couleur », de complots de la CIA ou de spectacles occidentaux. Vous refusez de croire que des gens comme nous puissent se soulever pour leur propre compte. À vos yeux, la libération n’est authentique que lorsqu’elle s’oppose à une entité occidentale ou lorsque les influenceurs gauchistes et crétins du PSL [Post-Soviet Left, NDT] et les créateurs de mèmes que vous suivez en parlent.

Pendant ce temps, des militants de gauche, des anarchistes, des féministes et des syndicalistes ukrainiens meurent en première ligne. Ils ne se battent pas pour l’OTAN, mais pour le droit à l’existence et pour l’idée fondamentale que la classe ouvrière mérite de vivre libre du joug de l’impérialisme russe. Parmi eux, certains étaient des organisateurs syndicaux, des socialistes, des anarchistes, des punks et des antifascistes. Désormais, leurs noms sont gravés sur des monuments commémoratifs, ignorés par le mouvement même qui, pensaient-ils, les soutiendrait. Leur mort remet en question vos théories, alors vous détournez le regard ou vous inventez les excuses les plus pitoyables.

Et puis il y a votre slogan : « Pas de guerre, mais une lutte des classes. » Facile à scander en sécurité, impossible à vivre sous les bombardements. Vous le prononcez comme une formule magique, comme si votre rhétorique suffisante pouvait arrêter l’artillerie. Mais il n’y a pas de lutte des classes pure quand les usines sont bombardées, quand les ouvriers sont déportés, quand les syndicalistes sont exécutés. La lutte des classes que vous invoquez est déjà en cours. Elle a pris la forme de pauvres et de travailleurs ukrainiens qui se battent pour survivre. Vous refusez simplement de la reconnaître, parce que les morts parlent une langue que vous ne prenez pas la peine de traduire ou viennent d’un pays que vous avez toujours considéré comme « problématique » parce qu’il remettait en question la théorie soviétique à laquelle vous vous accrochez désespérément et autour de laquelle vous construisez vos personnalités.

Vous dites détester les empires, mais vous n’en visez qu’un seul. Vous vous indignez de l’hégémonie américaine tout en excusant la conquête russe. Vous idéalisez la « multipolarité », comme si choisir un autre empire revenait à en démanteler un. Vous vous persuadez que la solidarité signifie s’opposer à l’Amérique à tout prix, même si cela implique de se ranger, dans les faits, du côté de ceux qui violent des civils, enlèvent des enfants pour les rééduquer [russification, NDT] et bombardent des hôpitaux en prétendant agir pour la libération.

Et pourtant, nous essayons toujours de trouver un terrain d’entente. Nombre d’entre nous ici soutiennent la Palestine sans équivoque. Nous sommes révoltés par l’apartheid israélien, par l’occupation et les massacres, par l’arrogance coloniale qui se dissimule derrière un discours sécuritaire et un nationalisme fallacieux. Nous le comprenons, car beaucoup d’entre nous l’ont vécu. Mais lorsque nous pénétrons dans vos espaces, lorsque nous marchons à vos côtés ou tentons de nous organiser, l’atmosphère change. Vous nous regardez avec suspicion, comme si les Européens de l’Est étaient incapables de comprendre ce que signifie la colonisation. Vous confondez notre situation géographique avec un privilège, notre douleur avec de la propagande. Vous nous riez au nez et nous traitez de « lavage de cerveau » lorsque nous essayons de raconter l’histoire de nos familles ou d’expliquer pourquoi l’impérialisme russe reste de l’impérialisme.

Nous constatons la montée du fascisme dans vos pays et nous sommes profondément touchés. Nous savons ce que cela signifie lorsque les médias mentent, lorsque les groupes vulnérables sont pris pour cible, lorsque des personnes disparaissent, lorsque la cruauté devient une identité nationale et lorsque la vérité s’effondre sous le joug d’une idéologie dangereuse. Nous souhaitons que vous remportiez vos combats contre l’État, contre la police, contre les fascistes et les milliardaires. Et nous sommes heureux de faire tout notre possible pour vous aider. Mais la solidarité ne peut être à sens unique. Vous attendez de nous de l’empathie ; vous n’apprenez jamais notre histoire, vous ne prenez jamais nos luttes au sérieux et vous ne nous considérez même pas comme des êtres humains.

Vous appelez à la révolution, mais ce que vous convoitez en réalité, c’est le contrôle du récit. Vous citez Lénine ou des révolutionnaires du Sud, mais vous ignorez les populations qui vivent les luttes que vous idéalisez. Vous utilisez des slogans pour masquer les souffrances et détourner l’attention des victimes. Vous nous réduisez à des métaphores pour que votre monde reste d’une simplicité confortable : l’Amérique, le grand méchant, et tous les autres, simples figurants ou insignifiants.

Si votre anti-impérialisme ne s’applique que lorsque les bombes tombent en anglais, ce n’est pas de la solidarité. C’est du narcissisme déguisé en vertu, l’incarnation même de l’exception américaine.

Nous n’avons pas besoin de votre pitié. Nous avons besoin de lucidité. Nous avons besoin que vous voyiez l’empire, même lorsqu’il arbore les symboles que vous admirez et dont vous vous drapez pour tenter de paraître subversifs dans vos banlieues américaines. Car si vous en êtes incapables, si votre prétendue solidarité internationaliste s’arrête à Berlin, alors vous ne construisez pas une gauche mondiale. Vous continuez simplement à vivre dans vos propres bulles de déni.

20 octobre 2025
https://dumplingradical.substack.com/p/a-letter-to-the-western-left
https://blogs.mediapart.fr/patricio-paris/blog/011125/ukraine-une-lettre-la-gauche-occidentale-depuis-leurope-centrale-et-orientale

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Galina Rymbu : Lettre ouverte à Zarah Sultana ( co-leader de Your Party)

Une féministe, anarchiste et poète vivant en Ukraine adresse un message personnel et politique à la dirigeante de Your Party, invitant à réfléchir à ce que pourraient être l’antifascisme contemporain et de véritables stratégies de solidarité avec les opprimés.

Chère Zarah,
Récemment, plusieurs journalistes et militant·es de gauche m’ont contactée pour me demander mon avis sur votre position concernant la suspension du soutien politique et militaire au peuple ukrainien. Après avoir réfléchi à la manière de répondre, j’ai décidé de vous écrire une lettre personnelle. En tant que militante de gauche et féministe russe vivant en Ukraine depuis huit ans, cela me semblait plus approprié que de faire un commentaire neutre et sans relief.

Je m’adresse à vous personnellement également parce que je vois comment des personnes comme vous, qui apparaissent sur la scène politique mondiale, deviennent une source d’espoir pour de nombreuses et nombreux opprimés, dont les voix et les cris sont encore étouffés par les discours des dictateurs et les calculs « pragmatiques » des capitalistes qui préfèrent continuer à mener leurs affaires sales et sanglantes avec eux.

Pour de nombreuses jeunes générations de militant·es de gauche, votre nom est associé à une promesse d’avenir et de progrès, car beaucoup sont lassés de la politique menée à huis clos dans les « clubs d’hommes » élitistes, auxquels nous ne serons jamais invitées. Je sais à quel point cela est important pour mes camarades au Royaume-Uni, et lors de ma visite à Londres à la veille de la pandémie, nous en avons beaucoup parlé — en lisant de la poésie politique dans des squats et en discutant dans de petits bars de l’avenir de notre planète.

De ma naissance à l’âge de 27 ans, j’ai vécu en Russie. J’ai grandi en Sibérie occidentale, dans la cité ouvrière de Chkalovsky, dans la ville d’Omsk, au sein d’une famille pauvre de la classe ouvrière, d’origine moldave, roumaine et ukrainienne. Nous vivions en dessous du seuil de pauvreté ; nous n’avions même pas les moyens de payer l’électricité, notre maison était donc souvent plongée dans l’obscurité et nous manquions de nourriture. Mes parent·es vivent toujours à Chkalovsky, dans un endroit que les Européen·nes qui ont réussi qualifieraient probablement de « fond du panier social ». Mes ami·es, mes camarades de classe et mes amant·es y vivent toujours. J’ai aujourd’hui 35 ans et je suis toujours pauvre. Je reste attaché à ma classe sociale et aux personnes qui perdent la raison dans cette « prison des nations ». Depuis mon enfance, j’ai été confrontée à de multiples formes de discrimination et de persécution fondées sur mon origine ethnique, simplement à cause de mon prénom, de mon nom de famille et de mon apparence. Plus tard, j’ai vécu à Moscou et à Saint-Pétersbourg, où j’ai étudié la littérature, puis je me suis tournée vers la recherche en « philosophie de la guerre », cherchant à comprendre les fondements de l’idée de transformer une « guerre impérialiste en guerre civile » (une évolution que l’on retrouve notamment dans le Carnet Clausewitz de Lénine).

J’ai également observé les politiques systématiques de discrimination à l’encontre des millions de personnes en Russie qui ne sont pas membres de la « nation titulaire » et dont les peuples et les cultures sont actuellement en train d’être effacés de la surface de la Terre par la Russie. De nombreuses et nombreux militants de gauche issus des mouvements anticolonialistes, qui luttent pour la survie de leurs peuples sur le territoire de la Fédération de Russie, affirment que le régime russe mène une politique délibérée d’ethnocide. Et aucune cessation des hostilités ne les arrêtera. À l’heure actuelle, le régime russe et les élites russes détruisent des dizaines de peuples vivant à l’intérieur des frontières internationalement reconnues de la Fédération de Russie.

Lorsque je vivais en Russie, je me suis engagée dans le militantisme étudiant, de gauche et féministe. J’ai également écrit — et je continue d’écrire — de la poésie, cherchant des moyens de donner de la visibilité aux voix de protestation de mes camarades et des personnes partageant les mêmes idées. Dans ma poésie, j’accorde une attention particulière au développement de l’imaginaire politique de gauche et à la subjectivité radicale de la contestation. J’écris l’histoire de ma propre expérience, de ma famille et de ma classe sociale, alors même que d’autres personnalités de gauche puissantes et influentes cherchent à se laver les mains dans un nouveau bain de sang et à renforcer le régime de Poutine à un point tel qu’il devient incompatible avec toute vie sur cette planète.

D’après mon expérience dans l’espace politique russe, j’ai constamment été confrontée à une pression et une haine immenses de la part des élites culturelles conservatrices et des forces politiques néofascistes. Après avoir écrit deux poèmes — « My Vagina » et « Great Russian Literature » — critiquant la discrimination sexuelle, l’impérialisme russe et son pouvoir patriarcal brutal renforcé par de nombreuses institutions violentes, de nombreux hommes russes enragés et des militants d’organisations néofascistes russes ont commencé à me persécuter.

La première chose qu’ils m’ont dite, c’est de « quitter la Russie et retourner dans ma Moldavie noire ». Leur conseil suivant a été de rester, mais d’abandonner complètement la « littérature russe » et de faire ce que les « femmes moldaves et ukrainiennes » sont censées faire en Russie : réparer des appartements, nettoyer les sols et servir dans les maisons des riches Moscovites.

Au cours des huit années que j’ai passées en Ukraine, je n’ai jamais été victime d’une telle discrimination. Au contraire, mon expérience dans les espaces sociaux et les communautés culturelles locales a été source de soutien et d’apaisement.

C’est pourquoi j’ai été profondément consternée d’entendre votre récente interview à la suite du congrès anti-guerre des 4 et 5 octobre à Paris, dans laquelle vous disiez avoir rencontré « des orateurs/oratrices vraiment inspirant·es de Russie et d’Ukraine » qui soutiennent l’arrêt du soutien politique et militaire à l’Ukraine et estiment que « Zelensky n’est pas un ami de la classe ouvrière » ni du peuple ukrainien.

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Le problème avec cette opinion, qui vous a influencé, vous et votre parti politique, est que les orateurs/oratrices que vous avez rencontré·es à Paris ne peuvent pas seulement représenter ou connaître les peuples russe et ukrainien, elles et ils ne représentent même pas une force de gauche significative en Russie, en Ukraine ou dans la diaspora de gauche. La plupart des militant·es de gauche d’Ukraine, de Biélorussie et de Russie se distancient des programmes politiques de ces individu·es et des organisations politiques qu’elles ou ils ont créées (PSL, Mir Snizu [« Paix par le bas »]).

Un autre problème est que ces organisations utilisent cyniquement des militants issus de ce qu’on appelle les « mouvements masculins », les incels et les masculinistes radicaux dans leur « lutte politique », les présentant aux politiciens et camarades de gauche européens comme des « opposants et dissidents ukrainiens ». Elles mobilisent ces militants pour des rassemblements dans les villes de l’UE et préparent des programmes à long terme de collaboration politique avec les mouvements masculinistes et misogynes radicaux de la diaspora. Sous prétexte de dénoncer les « violations des droits des hommes ukrainiens », ces militants propagent diverses théories du complot, affirmant par exemple publiquement que la guerre de la Russie contre l’Ukraine a en réalité été fomentée par des « femmes » dans le but d’« organiser un androcide », et diffusant des récits racistes répugnants selon lesquels l’Ukraine n’est pas réellement gouvernée par des Ukrainien·nes, mais par d’autres « peuples rusés », des « Juifs » et des « nains répugnants ».

Les dirigeants de ces groupes, tels que Sergey Khorolsky, qui coopèrent avec PSL et Mir Snizu, appellent publiquement et ouvertement à la violence physique et sexuelle contre les femmes et les filles, et incitent à la haine contre les réfugié·es ukrainien·nes, les qualifiant cyniquement d’« êtres sous-humains » qui ont quitté l’Ukraine non pas pour échapper aux bombardements, mais pour « coucher avec des migrant·es, des Arabes et des musulman·es », qu’ils méprisent également. Dans le même temps, ils (y compris Andrey Konovalov lui-même) produisent des caricatures antisémites cruelles et humiliantes de Zelensky et de journalistes ukrainien·nes libéraux ayant une identité culturelle juive. Leurs opinions politiques représentent une combinaison de discours néofascistes et d’extrême droite, de théories du complot et de méthodes interdites pour promouvoir leur programme misogyne et anti-ukrainien, qui va bien au-delà de ce qui est acceptable, même dans le domaine de la critique politique sévère.

Aucun d’entre eux n’est un « déserteur ukrainien et aucun n’a d’expérience du combat. Andrey Konovalov, qui se présente comme un « objecteur de conscience au service militaire », ne peut en fait être considéré comme tel, puisqu’il a quitté l’Ukraine en 2021 et que personne ici ne l’appelait sous les drapeaux. En Ukraine, les hommes de moins de 25 ans et les étudiant·es ne sont pas soumis à la mobilisation.

De plus, Andrey Konovalov, s’exprimant lors du congrès du 5 octobre et sur d’autres plateformes européennes, a affirmé qu’il y avait des répressions contre les organisations et les mouvements de gauche en Ukraine, que le mouvement de gauche était affaibli et qu’il ne pouvait pas affirmer sa volonté de dialoguer avec la Russie.

En réalité, cependant, Konovalov n’a aucun lien ni aucun contact avec les mouvements ou organisations de gauche ukrainiens, qui sont nombreux en Ukraine à l’heure actuelle et dont aucun n’est interdit. J’ai discuté avec des militant·es de plusieurs organisations, plateformes et mouvements de gauche ukrainiens, ainsi qu’avec des organisations de défense des droits humains qui documentent les violations des droits humains en Ukraine, et aucun d’entre elles ou eux n’a confirmé avoir coopéré avec le PSL, Mir Snizu ou Andrey Konovalov. De plus, elles et ils ne connaissent pas cette personne et n’ont jamais entendu parler d’elle auparavant.

Je pense également qu’il est important de noter que dans leurs déclarations publiques et leurs contacts avec les politicien·nes européen·nes, le PSL, Mir Snizu et leurs dirigeant·es (Liza Smirnova, Alexey Sakhnin, Andrey Konovalov et d’autres) critiquent les stratégies de mobilisation en Russie, qui sont actuellement mises en œuvre par le biais d’un « système néolibéral de contrats » et transforment effectivement l’armée de l’agresseur en mercenaires motivés. Pourtant, dans leurs déclarations à un public russe, tout en critiquant la mobilisation en Ukraine, elles et ils exhortent l’Ukraine à prendre l’exemple de la Russie et à créer exactement le même système de contrats militaires « néolibéraux » et d’incitations financières pour le peuple ukrainien afin de « résoudre le problème des droits humains ». Je considère cette rhétorique comme manipulatrice, contradictoire et cynique.

Une guerre d’usure lourde et à grande échelle sans soutien suffisant de la part des allié·es génère toujours des crises de mobilisation. Cependant, de nombreuses et nombreux Ukrainiens de diverses opinions politiques continuent à servir volontairement. Les Ukrainien·nes ne peuvent pas être transformé·es en une armée de mercenaires calculateurs, car pour elles et eux, il s’agit d’une guerre de libération nationale, d’une guerre anticolonialiste, d’une guerre pour la survie et la préservation de tout ce qui leur est cher.

À leur tour, l’argent et les contrats ne peuvent motiver que l’armée de l’agresseur, car malgré l’intensité de la propagande fasciste parmi ses citoyen·nes, le régime russe ne peut toujours pas offrir à son peuple des principes idéologiques clairs ou des motivations politiques capables de pousser les larges masses pauvres à tuer leurs voisin·es simplement par conviction.

Il était également triste d’entendre comment Konovalov, dans son discours du 5 octobre, a manipulé la tragédie à Gaza et les cœurs de milliers de militants·e de gauche qui sympathisent avec le peuple palestinien. Dans son discours, il a qualifié l’Ukraine d’État cruel, comparable à Israël. Selon cette logique, cela signifie-t-il que la Russie est la Palestine ? Pourquoi les 4 500 militant·es de gauche critiques présent·es dans cette salle ont-iels non seulement mordu à cet appât terrible, mais ont-iels également applaudi des manipulations qui n’ont rien à voir avec les réalités historiques et politiques des États mentionnés ? Que pensez-vous de cela ?

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En fait, beaucoup de mes camarades parmi les militant·es de gauche russes et ukrainien·nes, qui connaissent bien la carrière politique des dirigeants du PSL et de Mir Snizu depuis la fin des années 2000 et le début des années 2010, ne sont même pas surpris·es par ce qu’ils font et disent, utilisant toutes les tribunes politiques européennes possibles. Les deux organisations sont affiliées au célèbre technologue politique russe Alexey Sakhnin, dont le travail au sein des mouvements de gauche est depuis longtemps profondément discrédité. Dans une émission récente diffusée après le congrès de Paris sur la chaîne YouTube russe Rabkor, il a laissé entendre qu’il considérait principalement les politiciens comme vous et Mélenchon comme des forces et des ressources grâce auxquelles il pouvait transmettre ses idées politiques et influencer les livraisons d’armes à l’Ukraine. Vous savez peut-être déjà que Sakhnin était auparavant l’idéologue et l’allié politique de l’organisation stalinienne radicale Borotba, qui a vu le jour en Ukraine peu avant la Révolution de la dignité (liée au Parti communiste ukrainien qui, avec l’aide des services spéciaux russes, a supervisé les « manifestations » séparatistes dans l’est du pays et soutenu l’agression militaire russe). Il existe également des preuves irréfutables de la coopération de Borotba avec l’administration du président russe sous la supervision de Vladislav Surkov.

Ce n’est qu’après que Borotba et le CPU, s’étant alliés aux néofascistes pro-russes, soient devenus les organisateurs d’attaques brutales contre des militant·es anarchistes pendant la Révolution de la dignité et les organisateurs de l’« Anti-Maidan » (également soutenu par les services spéciaux russes et des groupes militarisés arrivés en Ukraine depuis la Russie), qu’Alexey Sakhnin a agi en tant que principal défenseur et « promoteur » de ces organisations sur la scène internationale de gauche.

Dans de nombreuses interviews accordées à des médias de gauche européens, il a présenté Borotba et le CPU comme des « dissidents de gauche » et des « antifascistes » qui auraient été victimes de « répression » en Ukraine et auraient besoin de soutien. Pendant ce temps, des militants de Borotba et du CPU ont participé à des campagnes de « déstabilisation politique » en Moldavie, en alliance avec l’organisation néonazie russe Slavic Unity, et un nombre important de militants de ces organisations ont rejoint en 2014-2015 des groupes militarisés combattant aux côtés de la Russie dans les régions de Donetsk et Louhansk en Ukraine. Malgré cela, Sakhnin a continué à soutenir Borotba au fil des ans et, dans une interview accordée en 2021 à la radio russe Svoboda, il l’a qualifiée d’« organisation fraternelle ». Il a également publié des appels à la « solidarité antifasciste » internationale avec Vlad Voitsekhovsky, un militant de Borotba qui a rejoint le bataillon fasciste Prizrak, qui a combattu aux côtés de la Russie sous le commandement d’Alexey Mozgovoy et est tristement célèbre pour sa cruauté particulière. Alors que la majorité des militant·es de gauche ukrainiens·ne ont vivement critiqué Borotba et appelé les militant·es de gauche européen·nes à la prudence dans leur coopération avec cette organisation. Je pense que ce n’est pas un hasard si aujourd’hui, l’un des dirigeants du PSL et de la coalition Mir Snizu, qui mène un travail politique pour mettre fin aux livraisons d’armes européennes à l’Ukraine, est le staliniste convaincu Viktor Sidorchenko. Dans ma récente chronique, publiée par le collectif médiatique partisan Media Resistance Group, j’ai souligné que Viktor Sidorchenko a longtemps été fonctionnaire et secrétaire d’une des branches du Parti communiste ukrainien (CPU). Dès 2014, immédiatement après la Révolution de la dignité, Sidorchenko est devenu l’un des militants de l’Anti-Maïdan de Kharkiv et l’un des organisateurs des rassemblements pro-russes de mars de la soi-disant « milice populaire » à Kharkiv, où il a exigé un référendum et « l’autonomie économique et culturelle-historique totale » de la région de Kharkiv, c’est-à-dire la création d’une soi-disant « KhNR » analogue à la « DPR » et à la « LPR ». Ces « rassemblements » ont été organisés par le CPU, Borotba, ainsi que par les services spéciaux russes et des organisations militarisées néonazies pro-russes telles que Rus Triyedinya, Russian East, Great Rus et Oplot.

En 2014, les anarchistes ukrainien·nes ont analysé les activités du Parti communiste ukrainien (CPU) comme étant enracinées dans le « grand chauvinisme russe » et ont noté que ce parti prônait la restriction des droits des LGBT, l’introduction de la peine de mort et menait des politiques antisémites, tatarophobes et ukrainophobes. Dans leur journal Kommunist, ils ont publié « des articles racistes dans lesquels les Afro-Américain·es souffrant du chômage étaient qualifié·es de fainéant·es, et les fusillades de grévistes au Kazakhstan étaient saluées comme une « lutte contre l’impérialisme ».

De nombreux dirigeants du mouvement Borotba étaient également issus du CPU, notamment Alexey Albu, qui a appelé à l’introduction de troupes russes à Odessa, et le compagnon de longue date de Viktor Sidorchenko, Alexander Fedorenko, connu pour sa participation à l’attaque brutale contre des anarchistes ukrainien·nes non armé·es et contre le poète le plus célèbre d’Ukraine, Serhiy Zhadan, le 1er mars 2014. Les camarades de Sidochchenko ont ouvert le crâne de Zhadan après qu’il ait refusé de s’agenouiller devant eux et de saluer la Russie. Viktor Sidorchenko et Alexander Fedorenko restent cofondateurs de la fondation caritative Angel, qui opère toujours sur le territoire ukrainien, bien que la nature de ses activités ne puisse être déterminée à partir de sources ouvertes.

Je pense que les dirigeants du PSL et de Mir Snizu que vous avez rencontrés au congrès de Paris – et qui vous ont inspiré – ne veulent pas réellement arrêter Poutine et sont incapables d’aider les pauvres et les opprimés, que ce soit en Russie ou en Ukraine. Lorsqu’ils appellent à faire pression sur l’Ukraine en limitant les livraisons d’armes, ils savent parfaitement que Poutine ne s’arrêtera pas. Il n’a aucune intention de s’arrêter où que ce soit. Appeler l’Ukraine et ses allié·es à « s’arrêter » ne peut signifier qu’une seule chose : inviter Poutine à aller plus loin, où bon lui semble. Et alors, nos écoles et nos hôpitaux ukrainiens seront bombardés, et les cruels « safaris de drones » sur les civil·es se poursuivront.

***

Zarah, honnêtement, j’ai peur de vivre dans un monde qui ressemble à un royaume de miroirs tordus et brisés, où les misogynes deviennent des « dissidents ukrainiens » et des « défenseurs des droits humains », et où les technologues politiques du Kremlin, les tueurs, les provocateurs et les bellicistes se rebaptisent « militant·es de gauche » et « antifascistes ».

Je pense que cela illustre encore clairement comment les campagnes d’influence et le soft power russes peuvent fonctionner. Ils manipulent notre nostalgie et notre espoir d’un avenir meilleur, nos angles morts dans la compréhension des cultures et des traditions de chacun, nos expériences et nos émotions les plus intimes — et ils bouleversent nos valeurs libératrices et radicalement démocratiques.

Et nous ne nous sentons plus chez nous dans nos propres « mondes de gauche ». Nous nous sentons sacrément mal à l’aise. Au-dessus de nos maisons, des drones volent et les éclats des bombes au phosphore illuminent le ciel. Beaucoup de mes ami·es qui ont vu des bombes au phosphore exploser au-dessus de leur tête disent que c’est incroyablement beau. Lorsqu’une bombe au phosphore explose, elle laisse dans le ciel d’innombrables petites étincelles qui traînent une traînée lumineuse — cela ressemble à un feu d’artifice. C’est fascinant. Je pense que cette image, et son effet émotionnel, capturent parfaitement l’essence même du fascisme – et de la propagande fasciste russe, qui fait aujourd’hui l’objet de vifs débats parmi de nombreuses et nombreux intellectuels influents, de Slavoj Žižek à Peter Pomerantsev. La propagande russe dans le « monde occidental » n’est plus enveloppée dans le drapeau tricolore symbolique et les rubans de Saint-Georges. Elle vous enchante, elle vous confronte à celles et ceux qui disent ce que vous avez besoin d’entendre, ce que vous voulez entendre, et ce qui pourrait plaire à vos électeurs et électrices. Et elle tue.

J’ai peur de vivre dans un monde où le fascisme russe peut si facilement pénétrer les pensées, les paroles et les cœurs de nos camarades de lutte. Où il peut si facilement s’emparer des îlots de liberté qui nous sont chers et saper nos réseaux déjà fragiles de lutte internationale, de confiance et de solidarité. Je ne veux pas vivre dans un tel monde. Ce n’est pas mon « monde d’en bas ». Et je le combattrai. Parce que c’est moi, et non les technologues politiques du Kremlin, qui suis vraiment « d’en bas », et que je pense aux peuples. C’est pourquoi je choisis de m’exprimer d’une manière qui n’est ni belle ni confortable.

***

Zarah, si nous nous rencontrions un jour en personne, j’aimerais beaucoup vous dire que l’Ukraine a véritablement ses propres traditions profondes, complexes et incroyablement riches de lutte de gauche et radicalement démocratique, profondément enracinées dans sa culture et sa vie quotidienne.

Historiquement, toutes les cultures politiques de gauche ukrainiennes diffèrent profondément des cultures impériales, bolcheviques et staliniennes. L’Ukraine d’Ivan Franko, Lesya Ukrainka, Mykhailo Drahomanov et Nestor Makhno existe toujours. Et elle se perpétue dans l’Ukraine de Davyd Chychkan, Marharyta Polovynko et Artur Snitkus. Dans l’Ukraine de Maksym Butkevych, Artem Chapeye, Vladyslav Starodubtsev et d’autres camarades qui résistent aujourd’hui à l’agression russe et construisent de vastes réseaux horizontaux de solidarité internationale de gauche avec les anti-autoritaires ukrainien·nes.

Cette Ukraine est inconnue et incompréhensible pour la plupart des militant·es de gauche russes — et pour les Ukrainien·nes qui agissent aujourd’hui comme leurs protégés·e et leurs « dépendant·es ». C’est une Ukraine avec de fortes traditions anarchistes d’auto-organisation et de démocratie radicale – des traditions qui survivent toujours, malgré les occupations, les colonisations, les crises et les conflits internes.

Je crois que tout dialogue international sur la résistance en Ukraine et sur les possibilités de soutien militaire et politique de l’étranger devrait commencer par un récit sur ces traditions – et sur celles et ceux qui se battent pour elles en ce moment même. Mais vos camarades désarmé·es, Konovalov et Smirnova, restent silencieuses/silencieux sur ces traditions et sur la résistance locale de gauche. Il me semble que cela s’explique non seulement par le fait qu’eils se situent eux-mêmes structurellement et discursivement dans un « cadre russe », mais aussi parce que ce silence est, pour elles et eux, délibéré et stratégique. Il leur permet de nier la subjectivité du véritable peuple ukrainien et de la véritable gauche ukrainienne, en présentant tout ce que nous faisons et pensons comme une « soumission à l’OTAN ». Et nous connaissons déjà un dictateur arrogant et ses sbires qui aiment également construire de tels cadres lorsqu’il s’agit de l’Ukraine et de l’action politique de ses peuples.

Je ne veux pas vous demander votre empathie ou votre solidarité. J’ai vécu la majeure partie de ma vie dans l’un des empires les plus brutaux et les plus conservateurs de cette planète, n’appartenant pas à la « nation titulaire » et étant en même temps une personne queer et intersexuée ayant connu la condition féminine et la pauvreté radicale. Et je comprends trop bien où se situe le point de tension politique — celui où demander de l’empathie ou de la solidarité devient impossible, voire humiliant.

Pendant trop longtemps, on m’a fait croire que je n’étais « personne », que je devais me soumettre à « tout le monde », que je devais respecter les règles d’un monde où la politique est faite uniquement par des hommes puissants — et quelques femmes — derrière des portes closes dans des salles froides, où, comme l’a écrit mon poète antifasciste préféré du Royaume-Uni, Sean Bonney, l’air est glacial et solitaire, car « ce sont les fascistes qui y respirent » :

car tranquilles et sûrs sont les bras des cruels
et tranquille et sûr est l’esprit de l’imbécile
ces esprits qui haïssent et ces esprits qui dorment
et ces esprits qui tuent et ceux qui pleurent

Je comprends que la dure réalité est la suivante : vous ne vous battrez pas à nos côtés.

Et nous nous battrons — même sans vous.

https://syg.ma/@media-resistance-group/galina-rymbu-an-open-letter-to-zarah-sultana
Traduction Deepl revue ML, légèrement modifiée pour le blog
https://www.reseau-bastille.org/2025/10/31/galina-rymbu-lettre-ouverte-a-zarah-sultana-co-leader-de-your-party/

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