Édition du 15 septembre 2020

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Terrorisme

Raphaël Liogier : « Le risque est de provoquer ce que l’on veut éviter »

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

Mercredi, 18 Novembre, 2015 - L’Humanité

Attentats. En considérant certaines dérives communautaristes comme l’antichambre du terrorisme, on se trompe de diagnostic, argumente le sociologue Raphaël Liogier. Il faut sortir de ce mécanisme, fruit de l’obsession identitaire.

Avez-vous trouvé dans le discours de François Hollande face au Congrès des éléments de réponse adaptée ?

RAPHAËL LIOGIER- Il me semble qu’il y a une dérive vers une rhétorique de guerre qui est dangereuse. Il faut éviter tout discours qui peut donner le sentiment qu’on entre dans une guerre identitaire. À cet égard, j’ai eu le sentiment qu’il y a eu une influence de Manuel Valls sur François Hollande, ce qui n’était pas le cas dans ses précédents discours. La France doit évidemment réagir, mais elle doit le faire de façon ciblée. Or, depuis janvier, je tente d’expliquer que l’on a confondu deux types de phénomènes. On prend l’un pour l’autre. On attaque celui qui nous fait peur mais qui n’est pas fondamentalement dangereux pour la sécurité publique, le fondamentalisme, et on laisse prospérer celui qui est vraiment un enjeu, le djihadisme.

Manuel Valls, sur France Inter, mardi matin, s’est abandonné à cette confusion en expliquant que l’on avait trop cédé aux demandes fondamentalistes, trop laissé faire ces dernières années, établissant ce lien mécanique entre fondamentalisme et djihadisme.

RAPHAËL LIOGIER - Or c’est exactement le contraire. On a été obsédés par le communautarisme depuis dix ans. Manuel Valls a été encore plus obsédé que les autres. On a fait une loi, dès 2004, sur le port du simple foulard. Des proviseurs convoquent des jeunes filles qui portent une robe noire qui serait trop longue, etc. Que Manuel Valls ne vienne pas dire que l’on a trop laissé faire. Nous sommes le pays au monde qui a le moins laissé faire, obsessionnellement, et c’est nous qui subissons les attentats. Il faut que l’on s’interroge. Il faudrait avoir un peu de modestie et de logique. Manuel Valls ne comprend rien car il est embarqué dans son aveuglement et ses préjugés.

Pouvez-vous nous éclairer sur les deux phénomènes 
dont vous parlez ?

RAPHAËL LIOGIER - Il y a un phénomène de néofondamentalisme que l’on appelle généralement salafisme. C’est une mode globale planétaire qui, en France, touche particulièrement les jeunes. Il correspond à une demande, un peu extrême, de spiritualité, de régulation, de règles, de morale. Cela, effectivement, se manifeste par du communautarisme, dans le sens où ce sont des individus qui veulent se distinguer des autres. Ils portent une longue barbe, se mettent à l’apprentissage de l’arabe classique, peuvent s’habiller en blanc. Les jeunes femmes peuvent porter le voile simple ou le voile intégral. Alors que le fondamentalisme des années 1980 et 1990 était politisé, depuis le début des années 2000, ce néofondamentalisme est essentiellement axé sur les mœurs, la sexualité, le rapport hommes-femmes, les loisirs, sur comment se comporter dans la vie de tous les jours. Et, effectivement, cela pose des problèmes : ce néofondamentalisme, c’est le contraire de Mai 68. Mais les leaders néofondamentalistes estiment que le terrorisme n’est pas conforme à la tradition. C’est trop «  moderne  » d’une certaine façon. Ces leaders, comme Abou Houdeyfa, sont ceux qui sont le plus discrédités sur les sites, francophones comme anglophones, de Daech. Daech sait très bien qu’ils opèrent sur le même public et que ces leaders détournent les jeunes du passage au djihadisme. Ces leaders régressifs constituent un problème, évidemment, mais ce ne sont pas eux qui entraînent vers le terrorisme.

Le second phénomène distinct que vous décrivez est donc celui du djihadisme, celui qui, justement, mène au terrorisme.

RAPHAËL LIOGIER - Oui, c’est celui des «  nouveaux ninjas de l’islam  ». Ils ne passent pas par le rapport à l’arabe, par le retour à la racine du texte coranique – contrairement à Khaled Kelkal dans les années 1990. Ils viennent d’un milieu pas du tout ou peu religieux. Ils ont eu une vie dérégulée. Ils sont parfois passés par la drogue, le trafic de drogue, l’alcool. Bref, ils ont connu ce que l’on appelle des problèmes d’individuation. Ce sont des jeunes fragiles, en général illettrés, qui ont un grand sentiment de frustration et de vengeance, qui viennent souvent d’un milieu marqué par une absence physique ou symbolique du père. En général, ce sont des profils de ce type. C’est pour cela que Daech diffère d’al-Qaida, qui procédait par endoctrinement. Daech procède par embrigadement, s’adresse à ces jeunes qui ont le sentiment d’avoir tout raté et qui en veulent à la société. Daech leur dit qu’ils ont été choisis pour des destinées plus hautes. Là, le jeune saute directement dans le djihadisme sans passer par la case islam, pour devenir un héros. C’est le renversement du sens du stigmate. À ce moment-là – et c’est cela qui rend la chose complexe – il va faire le fondamentaliste, il va se mélanger à d’autres fondamentalistes dans des mosquées fondamentalistes. Mais c’est déjà trop tard. Le processus n’a pas eu lieu dans ces mosquées. Quand on surveille ces lieux, on ne comprend rien. Or, depuis janvier, c’est ce que l’on fait alors que ça ne sert à rien. Je croyais qu’on allait enfin en sortir. Quand j’entends Manuel Valls continuer à dire que l’on va fermer des mosquées, je me dis qu’il y a un problème psycho-pathologique au sommet de l’État français. Les personnes censées assurer notre sécurité ne font pas leur job car ils ne comprennent pas ce qu’il se passe et ne regardent pas les études sociologiques. Celles-ci montrent que ça ne se passe pas là où ils pensent que cela se passe. Il faut utiliser les sciences sociales. Les sociologues ne sont pas des «  islamo-gauchistes  », contrairement à ce que raconte l’extrême droite. Nous avons des informations qui remontent du terrain mais elles sont considérées comme suspectes par le gouvernement.

Comment l’expliquez-vous ?

RAPHAËL LIOGIER - C’est ce que j’appelle dans mon dernier livre «  le complexe de Suez  » (1). On est pris dans un délire de l’encerclement, une obsession de la pureté identitaire. On met en scène une sorte de guerre des identités, dans laquelle l’islam est censé être l’ennemi antisocial. Plus on pose l’islam ainsi, plus on incrimine les musulmans dans leur immense majorité, plus on rend désirable, chez des gens complètement dérégulés, le djihadisme à cause de la mise en scène de cet islam antisocial. C’est-à-dire que l’on provoque ce que l’on veut éviter. Et on fait exactement ce que veut Daech : que la France s’en prenne à l’islam afin de sortir le djihadisme du cercle restreint de voyous dérégulés. La confusion aveugle et empêche de voir que le fondamentalisme est un phénomène distinct du djihadisme.

Raphaël Liogier est sociologue et directeur de l’Observatoire du religieux à Sciences-Po Aix

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