Édition du 11 mai 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Réactions latino-américaines à la légalisation de l’IVG en Argentine

Après la légalisation du droit à l’IVG en Argentine et alors que divers processus électoraux auront lieu dans l’année dans différents pays, les gestes en faveur ou contre l’avortement se sont multipliés en Amérique Latine.

Tiré du site Révolution Permanente
jeudi 21 janvier

Par Sol Bajar

Traduit de l’espagnol par Kenza Srs

En couverture : des manifestantes chiliennes arborent le drapeau pour « l’avortement libre ».

L’Amérique Latine et les Caraïbes sont l’une des régions les plus restrictives du monde en ce qui concerne le droit à l’avortement. On estime que 6,5 millions d’interruptions de grossesse sont pratiquées chaque année et que 95% le sont dans des conditions dangereuses. Seul un petit nombre de pays permet une IVG sans restriction de motif (comme le viol ou le danger pour la santé de la mère, souvent invoqués) : à savoir l’Uruguay (depuis 2012), Cuba (une des conquêtes majeures de la Révolution, en 1965), la Guyane (depuis 1995), Porto Rico (en 1973) et les États mexicains de Oaxaca (2019) et la ville de Mexico (2007). Une liste que l’Argentine est récemment venue compléter, le 30 décembre dernier. Ces législations ne concernent cependant que 5% des femmes âgées de 15 à 44 ans dans la région.

La Jamaïque, la République dominicaine, Haïti, le Suriname, le Honduras, le Salvador et le Nicaragua, où la plupart des lois les plus progressistes ont été abrogées, rejettent au contraire complètement l’IVG et criminalisent les femmes qui y ont recours. Maria Teresa Rivera en a fait les frais : en 2011, cette Salvadorienne avait été condamnée à 40 ans de prison pour homicide aggravé en 2011 après avoir fait une fausse couche et avait passé 4 ans et demi en prison avant d’être libérée et de bénéficier de l’asile en Suède, de peur d’être renvoyée derrière les barreaux. Dans les 20 autres pays de la région, l’avortement n’est autorisé que pour des motifs tels que le viol et le danger pour la santé ou la vie de la femme enceinte, entre autres.
Le Chili ouvre un débat législatif

Au Chili, l’accès à l’avortement a commencé à être autorisé sous certaines conditions à partir de 2017, incluant le viol, les malformations fœtales, et le risque de décès de la mère. Cette loi a remis en cause l’interdiction imposée par la dictature militaire de Pinochet qui qualifiait l’avortement de « crime contre l’ordre familial et la moralité publique ». Cependant, la loi de 2017 prend en compte l’objection de conscience et dans certains établissements de santé, ce sont plus de la moitié des professionnels qui se déclarent objecteurs. De plus, son accès n’est pas gratuit.

Le 13 janvier, une commission parlementaire du Congrès chilien, en charge de l’Égalité entre les sexes, a commencé à débattre autour d’une proposition de loi déposée en 2018 par les députés de la coalition de gauche du « Frente Amplio » et du Parti communiste. Bien que les possibilités que la loi soit adoptée soient minces, celle-ci propose de dépénaliser l’IVG jusqu’à la 14e semaine de gestation, et au-delà pour les trois causes précédemment invoquées.

Dans le cadre du processus constitutionnel ouvert par les partis traditionnels à la suite de l’importante mobilisation sociale, ce Front large des partis de la gauche et le Parti Communiste appellent à la confiance dans le travail parlementaire pour dépénaliser l’avortement, remettant la question de sa légalisation « à des jours meilleurs ». Et alors que 2021 connaîtra les élections présidentielles chiliennes, des candidats ont d’ores et déjà annoncé qu’ils s’y opposeraient, à l’instar du pinochetiste Joaquín Lavín (Union Démocrate Indépendante), ex-ministre de Sebastián Piñera, et membre de l’organisation catholique réactionnaire Opus Dei, qui a fait savoir que s’il était élu, il opposerait son veto.

«  Nous ne pouvons pas délaisser ce combat pour un avenir incertain », estime quant à elle Pamela Contreras, candidate à la constituante et membre de Pan y Rosas et du Parti des Travailleurs Révolutionnaires du Chili, organisations féministes et politiques sœurs de Révolution Permanente/NPA. « Bien que la décriminalisation soit un pas en avant, le manque d’accès aux soins de santé publics gratuits, l’institutionnalisation de l’objection de conscience et la menace du veto ravivent la nécessité de renforcer la lutte dans la rue. »
Brésil : interdit sous le gouvernement de Bolsonaro, mais aussi sous celui du Parti des Travailleurs (PT)

Des propos similaires à ceux tenus par le président brésilien Jair Bolsonaro, qui avait déclaré au lendemain de l’approbation de la loi en Argentine, que tant que "cela dépendrait de [lui] et de [son] gouvernement, l’avortement ne serait jamais approuvé sur le sol [brésilien]". Une annonce qu’il a réitérée le 18 janvier dernier, en expliquant qu’il opposerait son véto si une telle loi venait à être débattue au Parlement. Et alors que les seules possibilités légales d’accès à l’IVG concernent exclusivement les viols, la pandémie a provoqué la fermeture de nombreuses cliniques qui le pratiquent : ainsi, selon la BBC, en décembre 2020, seules 42 des 76 cliniques enregistrées étaient ouvertes. Des obstacles aggravés par les actions de groupes anti-droits et des employés « pro-vie », faisant pression sur les femmes qui y ont recours.

Ni emprisonnées, ni mortes : pour l’avortement légal maintenant !

Jair Bolsonaro et sa ministre des Droits de l’Homme, de la Famille et des Femmes, Damares Alves, qui est également pasteur, ont également réussi à imposer que les demandes d’IVG pour cause de viol devaient être accompagnées d’un dépôt de plainte si la victime ne voulait pas être poursuivie. Le déni de ce droit fondamental et élémentaire, sous les gouvernements de Lula da Silva (2003-2013) et de Dilma Rousseff (2013-2016) du PT - sans parler de Bolsonaro – se maintient donc. Alors que les partis soignent leurs liens avec les hiérarchies cléricales, ce sont les jeunes femmes et les plus pauvres qui en paient les conséquences.

Le Honduras tente de verrouiller toute possibilité d’adoption législative

Une manifestante brandit une pancarte « Cette lutte est pour [nous] toutes »

Le Honduras, qui se dirige également vers un processus électoral en 2021, a présenté le 10 janvier, à travers la figure du vice-président du Congrès, Mario Perez (du conservateur Parti National), un projet de loi qui vise à interdire toute modification de la législation actuelle interdisant déjà l’IVG quel que soit le motif, considérant « que les pratiques de ce type vont à l’encontre de la nature humaine ». Si cette loi est approuvée, la légalisation nécessitera qu’une Assemblée nationale constituante se prononce à l’unanimité.

Dans la législation hondurienne, « l’enfant à naître est considéré comme né » de sorte que l’avortement est considéré comme un crime même en cas de viol et de risque pour la vie ou la santé de la mère. Des mesures critiquées par le mouvement féministe hondurien, qui en appelle au respect des traités internationaux et à la solidarité internationale.

Mexique : les droits des femmes ne se négocient pas

A la suite de la légalisation de l’avortement en Argentine, le gouvernement de l’Etat de Mexico a décidé d’amnistier, le 5 janvier, les femmes emprisonnées pour avoir eu recours à un avortement de quelque type que ce soit. Si dans les Etats de Mexico et de Oaxaca, l’IVG est autorisée jusqu’à la 12ème semaine, sa pratique est criminalisée dans le reste du pays.

Dans ce contexte, différentes organisations de femmes dénoncent la "consultation citoyenne" promue par le Président Andrés Manuel López Obrador (AMLO) au motif que ce n’est pas à elle de décider sur la vie des femmes. Le numéro un du Mouvement de régénération nationale (Morena) se cache en effet derrière cette consultation sur un thème qu’il juge « très controversé ». Bien que certains députés de son parti se soient engagés à promouvoir ce droit, « en plus de deux ans de gouvernement et avec la majorité aux chambres fédérales et locales, ils n’ont jamais fait pression pour que l’Etat reconnaisse ce droit fondamental », indique Flora Aco, référente de l’organisation féministe Pan y Rosas et candidate à la chambre fédérale.

Leur alliance avec des secteurs catholiques et évangéliques joue un rôle important dans le maintien de la criminalisation. Dans la perspective des élections de mi-mandat de 2021, Morena a également accepté un front électoral avec le parti des Verts, un autre parti ouvertement conservateur. Dans le contexte électoral, Flora Aco affirme que la prétendue "neutralité" de López Obrador et de son parti Morena est « contrebalancée par les grands espaces accordés aux Églises à la radio et à la télévision et par leur interférence dans les contenus éducatifs. »

Venezuela : Emprisonnée pour avoir accompagné une jeune fille victime de viol

Un affichage demandant #JusticePourVannesa « Alors qu’on criminalise la défenseuse des droits humains Vannesa Rosales, des centaines de cas de violences contre des femmes demeurent impunis. »

Le 12 octobre dernier, la jeune enseignante et militante des droits des femmes Vannesa Rosales a été arrêtée à Mérida au Venezuela, pour avoir accompagné l’interruption d’une grossesse résultant d’un viol. Suhey Ochoa, de La Izquierda Diario Vénézuela, rapporte que l’État "l’accuse d’avoir fourni des informations et des médicaments pour l’interruption volontaire de grossesse de cette jeune fille de 13 ans qui a été violée ».

Plus de 200 organisations de femmes dénoncent dans la région le fait que Vannesa soit détenue « pour avoir mené à bien son travail de défenseuse des droits des femmes », ajoutant que "personne ne devrait être emprisonné pour avoir revendiqué des droits".

« La conquête de l’avortement légal en Argentine est un point d’appui pour que nous puissions lutter ici au Venezuela afin qu’aucune fille ou femme ne soit forcée de poursuivre une grossesse non désirée et que personne n’ait à souffrir de l’injustice qui est aujourd’hui infligée à Vannesa », ajoute Suhey Ochoa, également dirigeante du groupe Pan y Rosas au Venezuela. Le pays de Nicolás Maduro est en effet l’un des plus restrictifs de la région.

Pérou : les "pro-vie" contre le droit de décider

Dans la manifestation, ce cortège de femmes brandit des pancartes en faveur de la dépénalisation de l’IVG.

Au Pérou, les femmes peuvent avoir accès à l’avortement jusqu’à la 22e semaine en cas de risque pour leur vie ou leur santé. Mais les protocoles ne sont pas appliqués et les cas de viol ne sont pas considérés comme des motifs d’accès à la pratique.

Une étude du Centre pour la promotion et la défense des droits sexuels et reproductifs (PROMSEX) a montré que 19% des femmes au Pérou ont eu recours à au moins un avortement malgré l’interdiction. En moyenne, ces femmes étaient déjà mères de deux à trois enfants et se trouvaient pour la plupart dans des situations de pauvreté. « Au Pérou, on estime que 49 % des avortements chirurgicaux se terminent par une hospitalisation », explique Cecilia Quiróz, rédactrice en chef de La Izquierda Diario Pérou, et ajoute que malgré cela, de nombreuses femmes et jeunes filles traversent la frontière depuis le Chili, au péril de leur vie, leur santé et leur liberté.

Après l’adoption de la loi en Argentine, le gouvernement du pays où plus de 300 000 femmes, la plupart indigènes et pauvres ont été stérilisées de force dans les années 1990 sous le gouvernement fujimoriste, a réitéré son rejet de la légalisation.

Pour que la conquête de l’IVG se répande

Début 2020, un document de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avertissait déjà qu’une réduction de 10 % des services de santé dans la région pourrait entraîner "quelques 15 millions de grossesses non désirées, 3,3 millions d’avortements à risque et 29 000 décès maternels supplémentaires". C’était sans compter les conséquences de la pandémie, qui a provoqué dans de nombreux pays le refus et la suspension des services d’interruption volontaire de grossesse et la réduction de l’accès aux substances abortives comme le misoprostol et à la mifépristone.

L’influence des Eglises catholique et évangéliques contre le droit à l’avortement, l’éducation sexuelle complète, la contraception gratuite, entre autres droits sexuels et reproductifs, est une réalité très présente en Amérique-Latine. Dans un contexte où la marée verte a débordé les frontières de l’Argentine, les réactions très vives des gouvernements conservateurs démontrent la peur de se voir imposer une telle revendication dans leur agenda politique. C’est pourquoi la conquête du droit à l’avortement en Argentine est une victoire pour toutes les femmes latino-américaines, et celles qui se battent pour sa défense comme en Pologne afin de leur redonner plus de confiance dans leurs forces et leur organisation afin que ce droit se répande.

En France, l’organisation féministe Du Pain et des Roses propose de discuter autour des perspectives ouvertes par la victoire de la lutte pour l’IVG en Argentine lors d’un débat intitulé « Droit à l’IVG en Argentine : une victoire pour les femmes travailleuses du monde entier ! », samedi 30 janvier à 18h sur Zoom. Le lien vers le débat

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