Édition du 3 décembre 2019

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Afrique

Roiboos, la boisson magique des Khoi-San

Une tasse de roiboos pour vous remettre l’estomac dans le bon sens, une tasse de roiboos quand vous vous sentez patraque et tout rentre dans l’ordre ! Les Khoi-San, les peuples autochtones d’Afrique du Sud le savent depuis toujours et ils viennent de remporter une victoire : la reconnaissance de leur savoir ancestral.

Tiré du blogue de l’auteure.

Les Khoi-San d’Afrique se composent de cinq groupes : Griqua, Cape-Khoi, Nama, Korana et San, opprimés, décimés par une colonisation qui n’avait que mépris pour les « sauvages » qui gênaient l’avancée de « la civilisation ». Quand les Britanniques arrivent en 1874 dans le Griqualand ils anéantissent un peuple et une culture ancestrale. Ceux qui ont échappé au massacre vivaient plus au nord de la province du Cap occidental, près du désert du Kalahari et du massif montagneux de Cederberg. Non seulement la faune et la flore y sont exceptionnelles mais les peintures rupestres attestent de la présence humaine depuis au moins 8000 ans.

Vers 1820, des missionnaires allemands, s’installaient dans une vallée où vivaient sept familles Khoi, comme ces dernières n’avaient aucune notion de propriété, les missionnaires se sont approprié le territoire et ont donné le nom de Wupperthal à la ville qu’ils bâtissaient. En 1834, l’esclavage est aboli et missionnaires et familles Khoi cohabitent, les Khoi travaillant même à la construction de l’église morave.

Et c’est là que le roiboos commence à intéresser la femme d’un missionnaire qui est l’infirmière de la petite ville. Elle voit que les Khoi cueillent les fleurs et feuilles d’un petit arbuste, en font une décoction pour soigner les irritations de la peau, les maux d’estomac et renforcer les dents et les os. La cueillette se faisait pendant les périodes de repos accordées aux Khois qui travaillaient à la construction de l’église et les Khoi vendaient la récolte aux missionnaires. En 1845, Willie Strassberger, l’infirmière, et son missionnaire de mari s’installent à Clanwilliam et traite la précieuse plante en utilisant les méthodes de séchage et de conservation des Khoi qu’ils emploient dans leur petite fabrique.

Et tout le reste est balivernes ! Ne croyez pas ce que raconte le site Rooibos Limited qui écrit « les migrants et les colons du Cederberg ont découvert les petites feuilles de l’Aspalathus linearis pour en faire un thé délicieux », ne croyez pas plus le South African Rooibos Council qui attribue la découverte du « thé des montagnes » à un immigrant russe du nom de Benjamin Ginsberg qui commença à l’exporter en 1907 ! Le roiboos n’est pas un thé, même si parfois on l’affuble du nom de « thé rouge », mais une infusion faite à partir de cet arbuste qui pousse dans des sols pauvres et n’exige pas beaucoup d’eau. Les Khoisans avaient tout compris de l’agriculture bio et du bienfait des plantes pour la santé, il y a bien longtemps.

Depuis l’adoption du Protocole de Nagoya, adopté au Japon en 2010, qui note

« le lien d’interdépendance entre les ressources génétiques et les connaissances traditionnelles, le fait que ces ressources et ces connaissances sont indissociables pour les communautés autochtones et locales, et l’importance des connaissances traditionnelles pour la conservation de la diversité biologique et l’utilisation durable de ses éléments constitutifs, ainsi que pour la pérennité des moyens de subsistance des communautés concernées »

tous ceux qui se battent pour la reconnaissance des droits des Khoi et des San, le Conseil national Khoi & San, l’organisation Natural Justice ont eu les moyens légaux de s’attaquer aux grandes multinationales comme Nestlé qui pratique allégrement le « bio piratage ». En 2010, Nestlé ayant eu vent des vertus du roiboos avait voulu le commercialiser sous le nom de Red Expresso et avait l’intention de lancer toute une gamme de cosmétiques alliant les vertus du roiboos au miel de la savane (honeybush). En 2014 grâce au Protocole de Nagoya, Nestlé a rétropédalé et a ouvert des négociations sur un accord commercial avec partage des bénéfices avec le Conseil national des Khoi & San reconnaissant ainsi le savoir de ce peuple autochtone sud-africain. Depuis le 25 mai 2019, un accord permet aux Khoi-San de recevoir 1,5% des royalties perçues pour les achats de roiboos « à la ferme ».

Tout n’est pas encore complètement réglé, mais le roiboos a permis aux premiers habitants de l’Afrique du Sud de faire front commun et d’affirmer leur droit d’exister dans ce pays, droit reconnu de manière constitutionnelle dans la loi « Traditional and Khoi-San Leadership Bill » adoptée en février 2019 par l’Assemblée nationale, mais qui attend toujours la signature du Président Ramaphosa. Parce que cette reconnaissance ouvrirait le droit à la reconnaissance de droits à la terre pour les Khoi-San, et là c’est une autre tasse de thé que le gouvernement n’est pas encore prêt à boire.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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