Édition du 15 septembre 2020

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Afrique

Rwanda : un modèle économique pour l’Afrique ?

La dépendance du pays par rapport à ces apports extérieurs peut par conséquent se révéler être un problème non négligeable. Cette dépendance n’est de plus pas limitée aux investissements. Ainsi, dans le domaine commercial, les revenus d’exportation du Rwanda sont fortement concentrés sur quelques produits à faible valeur unitaire.

Au lendemain de la réélection triomphale et controversée de Paul Kagamé à la tête du Rwanda, les débats vont bon train sur la situation du pays. Si le caractère démocratique du régime est souvent remis en question, il n’en est pas de même des très libérales réformes économiques dont le pays s’est fait le fer de lance. Cette orientation est saluée de toute part : institutions financières internationales (IFI) et autres bailleurs de fonds en tête. Il est vrai que certains progrès peuvent donner des raisons d’être optimiste : taux de croissance de 8% pour la capitale |1|, progrès dans la lutte contre le paludisme, lutte contre la corruption, campagne massive d’alphabétisation, progrès dans l’éducation (l’école primaire est gratuite et obligatoire pour tous), etc. Malgré ça, plusieurs éléments viennent nuancer ces bonnes nouvelles.

La persistance des inégalités

En premier lieu le maintien de fortes inégalités : entre riches et pauvres, entre villes et campagne. Les bons chiffres de la croissance du pays ne profitent pas à l’ensemble de la population. Selon l’indicateur de mesures des inégalités, le Rwanda se classe en effet dans le bas du classement |2| Or, l’histoire récente du pays illustre à quel point une situation sociale et économique très inégalitaire peut être un facteur d’instabilité profonde et favoriser une instrumentalisation des frustrations comme cela s’est produit avant le génocide de 1994 |3| Ce fossé entre riches et pauvres est rarement évoqué par les supporters de la libéralisation du pays. Pourtant, et à l’instar de nombreux autres exemples, ces inégalités puisent directement leur source dans les différentes mesures promues par les institutions internationales (privatisations, désengagement de l’Etat, etc.).

L’ouverture au grand Capital

Ensuite, et en lien avec ce qui précède, l’ouverture sans entraves au Capital étranger. En témoigne la très bonne performance du pays dans le rapport Doing Business 2010 de la Banque Mondiale |4| , lequel classe les pays suivant le climat des affaires afin de guider les entrepreneurs dans leurs investissements. Le Rwanda enregistre la meilleure progression du classement selon la réglementation des affaires, passant de la 149ème place à la 67ème. Or, cette progression, saluée de part et d’autre, s’explique notamment par l’augmentation drastique de la flexibilité des horaires pour les travailleurs |5| ainsi que par une facilité accrue des licenciements pour les entreprises installées au Rwanda |6| . La protection des investisseurs est également un critère dans lequel le pays progresse de manière importante, puisqu’il bénéficie d’un gain de 144 points par rapport à 2009 |7|.

On constate donc que ces réformes avantagent surtout le Capital au détriment du Travail, principe élémentaire de l’idéologie néolibérale (un autre élément allant dans ce sens est la baisse de l’impôt sur les bénéfices des sociétés, qui est passé de 50 à 35% |8|). On peut voir que le gouvernement suit à la lettre les conseils de Tony Blair qui a souligné, lors d’une visite à Kigali en mai 2009 le besoin pour le pays de promouvoir les investissements dans le secteur privé |9|. Tout cela serait insignifiant s’il n’y avait pas de conséquences directes sur la population.

Or, comme le dénonce l’International Trade Union Confederation, « les employeurs ne sont plus tenus de procéder à des consultations préalables avec les représentants des salariés [concernant les restructurations], ni d’en aviser l’inspection du travail |10| . Ce type de politiques conduit évidemment à une augmentation des bénéfices des employeurs au détriment du bien-être des travailleurs. De plus, les profits sont le plus souvent rapatriés dans le pays d’origine des investisseurs. Le graphique suivant montre que ces rapatriements sont en nette augmentation depuis quelques années. Même si les chiffres s’arrêtent à 2006, il y a fort à parier que les données pour les années suivantes continuent de s’emballer, notamment suite aux politiques de libéralisation prises par Kigali.

Graphique réalisé par nos soins sur base des chiffres du Global Development Finance 2009 de la Banque Mondiale Un autre problème de ces investissements étrangers est qu’ils dépendent d’autres facteurs que les politiques économiques mises en œuvre par les gouvernements. Ainsi la stabilité politique et macroéconomique est un élément majeur dans le choix du lieu d’investissement pour un investisseur |11|. Or, avec la libéralisation financière, la volatilité des capitaux s’est accru de manière très importante. Par conséquent, en cas de tensions politiques menaçant la stabilité du pays, les capitaux investis risquent fort de quitter le pays aussi vite qu’ils y sont arrivés, conduisant de la sorte à aggraver une situation déjà précaire pour la majorité de la population.

Une dépendance constante

La dépendance du pays par rapport à ces apports extérieurs peut par conséquent se révéler être un problème non négligeable. Cette dépendance n’est de plus pas limitée aux investissements. Ainsi, dans le domaine commercial, les revenus d’exportation du Rwanda sont fortement concentrés sur quelques produits à faible valeur unitaire (thé et café en tête) ; l’aide étrangère représente toujours un cinquième des revenus du pays et dans le domaine financier ; la majorité des établissements bancaires appartiennent à des investisseurs étrangers |12| , etc. Pour toutes ces raisons, parler du Rwanda en terme de modèle économique dont l’Afrique toute entière pourrait s’inspirer est sans doute exagéré. Même si certains succès sont au rendez-vous, la vulnérabilité du pays quant aux aléas de l’économie mondialisée est telle que le risque est grand de voir la situation du pays se dégrader à toute vitesse en cas de choc majeur.

Le FMI n’est jamais loin

La situation décrite ci-dessus n’est pas inédite pour quiconque s’intéresse à l’histoire du pays. Rappelons que dans les années 70, ce dernier était déjà perçu par les bailleurs de fonds comme un exemple pour la région. Malheureusement, la crise économique mondiale avait alors eu raison de l’enthousiasme qui prévalait avec les conséquences que l’on connaît. Même si les tensions ethniques de l’époque semblent s’être apaisées, il est raisonnable de craindre les effets à long terme de cette libéralisation à outrance impulsée par les IFI avec l’aval de l’Etat surtout si celle-ci se poursuit avec l’exclusion de la majorité des Rwandais. De ce fait, la signature en juin dernier d’un accord entre le FMI et le Rwanda a de quoi laisser perplexe. Et pour cause, cet accord permettra au pays de « s’appuyer pendant trois ans sur les conseils des experts du Fonds monétaire international |13| » . Vu le fiasco des politiques économiques impulsées par le Fonds |14|, on ne peut que s’inquiéter.
Fort heureusement, le pays a refusé un nouveau prêt du FMI.

Même si les raisons invoquées sont davantage ses succès économiques que la politique laxiste de prêts des IFI auprès du régime Habyarimana, cela pourrait éviter à la population rwandaise d’être soumise aux décisions de ces créateurs de misère. Espérons que nos inquiétudes quant aux risques qu’encourt le pays suite à ses politiques resteront sans effet. Dans le cas contraire, il est peu probable que le pays sache encore refuser quoi que ce soit au FMI.

Notes

|1| Même si comme de nombreuses études l’ont démontrées, la corrélation entre croissance et bien être n’est absolument pas avérée

|2| L’indicateur qui mesure l’inégalité des revenus dans un pays donné est le coefficient de Gini. Il varie entre 0 et 1. 0 représentant une égalité parfaite et 1 une inégalité totale. Il atteint 0,468 pour le Rwanda, ce qui classe le pays dans le bas du classement. Voir www.statistiques-mondiales.com... .

|3| Pour plus de renseignements sur les facteurs économiques du génocide, voir http://www.cadtm.org/Rwanda-un-geno... http://www.cadtm.org/Le-Rwanda-les-... .

|4| http://francais.doingbusiness.org/E...

|5| L’indice de rigidité des horaires passant de 40 en 2009 à 0 en 2010

|6| L’indice de difficulté de licencier passant de 30 en 2009 à 10 en 2010.

|7| Le Rwanda passant de la 171ème place en 2009 à la 27ème en 2010.

|8| MILLET Damien, op. cit., p.86.

|9| http://www.afriquejet.com/afrique-c...

|10| http://www.ituc-csi.org/doing-busin...

|11| ZACHARIE Arnaud, Les enjeux de la globalisation dans les pays en développement, Université Libre de Bruxelles, cours 2008-2009.

|12| http://www.tv5.org/cms/chaine-franc...

|13| http://www.rfi.fr/afrique/20100618-...

|14| C’est notamment suite à un programme d’ajustement structurel que la paupérisation de la société rwandaise s’ est accru drastiquement dans les années 80 avec comme conséquences l’apport d’une population désœuvrée à la propagande génocidaire.

Renaud Duterme

Renaud Duterme est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013 et co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014.

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