Édition du 20 février 2024

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États-Unis

Selon un avocat de Gaza, les États-Unis sont les « complices d’un génocide »

Nous nous tournons maintenant vers Ahmed Abofoul. C’est un avocat né à Gaza qui occupe un poste de chercheur et d’avocat dans l’organisation Al-Haq, la plus vieille ressource humanitaire et de droits humains palestinienne. Il a récemment publié un article intitulé : « We are Witnessing a Genocide Unfolding in Gaza : To Stop it, the ICC Prosecutor Must Apply the Law Without Fear or Favour ». Il nous parle depuis New York.

Demoncracy Now, 22 décembre 2023
Traduction, Alexandra Cyr
photo Serge d’Ignascio

Amy Goodman : (…) Le Conseil de sécurité des Nations Unies se prépare à voter une résolution d’aide à Gaza diluée. Les États-Unis ont fait repousser le vote quatre fois cette semaine pendant qu’Israël poursuit ses attaques massives qui ont fait plus de 20,000 morts palestiniennes dans l’enclave soit environ 1% de sa population. Les autorités sanitaires déclarent qu’au moins 390 personnes ont été tuées au cours des dernières 48 heures. Les Nations Unies préviennent que plus d’un demi-million d’habitants.es de Gaza, soit un quart de la population, souffrent de la faim, sont au bord de la famine.

Soyez le bienvenu a Democracy Now. Vous êtes un avocat des droits humains internationaux, et vous employez le terme génocide . Pouvez-vous nous expliquer ce que vous voulez dire exactement et pourquoi vous pensez qu’il s’applique à Gaza ?

Ahmed Abofoul  : D’abord, merci de m’avoir invité. Ensuite, le mot « génocide » est un terme légal spécifiquement défini dans la loi internationale. C’est aussi un crime qui comporte ses éléments. Quand l’un de ces éléments est démontré, un crime a été commis. Comme vous le savez, le terme n’a pas été souvent été employé dans la situation palestinienne même si, comme nous le croyons, le crime a déjà été commis. Par exemple, plusieurs affirment que ce qui s’est passé en 1948, est un acte de génocide. La seule raison pour laquelle nous ne l’avons pas invoqué à l’époque c’est que le concept n’était pas encore cristallisé. Nous n’avions pas de convention, pas de définition. Mais il a été utilisé lors du massacre de Sabra et Shatila. C’est d’ailleurs la seule fois ou les Nations Unies ont qualifié cette situation de génocide. Selon la loi internationale, le génocide est un crime qui est présent quand certains actes sont commis avec une intention spécifique de détruire complètement ou en partie certains groupes ethniques, religieux ou politiques. C’est ce qui arrive à Gaza ; donc nous croyons qu’il s’y pratique un génocide.

Habituellement, les plus difficile à prouver eut égard au génocide, est l’élément subjectif de l’intention spécifique de le commettre. Pour faire cette preuve, les tribunaux s’en remettent aux déclarations des génocidaires. Dans notre situation nous possédons de multiples déclarations prouvant cette intention génocidaire qui a été appliquée directement sur le terrain. Nous voyons le niveau de destructions sans égard aux humains et comme l’a dit le Président Biden, des bombardements de civils.es sans discrimination. Nous ne sommes pas la seule organisation palestinienne de défense des droits à tirer cette conclusion. Pas moins de 800 universitaires spécialistes de l’Holocauste en ont fait autant. Certains.es disent même qu’il s’agit d’un cas d’école.

A.G. : Maintenant, pouvez-vous nous parler de votre lien personnel avec Gaza ? Vous y avez grandi, vous y êtes né. Et est-ce que quelqu’un de même patronyme, quelqu’un de votre famille, n’est pas décédé récemment ?

A.A. : En fait, 60 membres de ma famille sont décédé, ont été tué dont mon plus vieil oncle et quelques-uns de mes cousins. Et comme la plupart des Palestiniens.nes nous ne pensons pas que nous ayons le luxe de vivre notre deuil tant le niveau de destruction et les crimes horribles commis (sont présents). Ça brise le cœur. Nous avons grandi avec les histoires de la Nakba. Nous n’avions jamais imaginé que nous allions les vivre. C’est arrivé en 1948 et ça n’était pas télévisé bien sûr. Le monde n’a pas su ce qui se passait en Palestine. Mais maintenant, le carnage qui est télévisé est scandaleux et le monde l’observe.

Vous avez parlé de la résolution du Conseil de sécurité qui a été diluée et qui sera soumise au vote aujourd’hui. Mais si vous examinez la situation, les résultats des votes antérieurs, vous pouvez conclure que, au fond, il s’agit toujours des États-Unis contre le monde entier. En ce moment, les États-Unis font la promotion de ce génocide, ils le soutiennent. Je ne le saurai jamais mais, il est plus que probable que ma famille ait été tuée par des armes américaines. Nos enfants sont présentés.es disloqués.es à la télévision, sur vos écrans de télévision grâce aux taxes américaines, avec le soutien du gouvernement américain. Le gouvernement américain est complice de ce génocide. Il a du sang des enfants palestiniens sur les mains.

C’est pourquoi, avec nos partenaires américains, avec le Center for Constitutional Rights, nous poursuivons le Président Biden, le Secrétaire d’État Blinken et le Secrétaire à la défense, Austin, non seulement pour complicité dans ce génocide mais aussi pour ne pas l’avoir prévenu. S’il y a un pays dans le monde qui peut influencer Israël, ce sont les États-Unis.

Et, si vous permettez, je voudrais mentionner que je suis issu d’une famille de réfugiés.es. Nous ne sommes pas originaires de Gaza. Environ 75% de la population de la bande est composée de réfugiés.es. Donc, quand nous parlons d’une seconde Nakba, c’est exactement ce que nous voulons dire. En 1948, plus de 80% de la population palestinienne a été forcée de se déplacer. Maintenant, se sont 90% qui le sont. Plus de 60% des habitations de Gaza ont été détruites. La majorité de la population est au bord de la famine. Honnêtement, c’est assez honteux que les États-Unis ne puissent pas assurer le minimum de décence humaine en appelant à un cessez-le-feu et en tentant de tenir compte diplomatiquement du génocide qui se passe à Gaza.

A.G. : (…) Le Président Biden met en garde Israël à propos des bombardements indiscriminés mais par ailleurs, les États-Unis ont retardé (le vote) toute la semaine. Hier, juste après notre émission, nous avons pensé qu’il aurait lieu. Mais maintenant ce sera vendredi. Quatre fois il a été retardé et cette résolution ne fera pas appel à un cessez-le-feu c’est clair. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela signifie et la différence avec les autres résolutions adoptées par les Nations Unies. Et qu’est-ce qui a été assoupli maintenant, aujourd’hui ?

A.A. : Bien sûr. Le Conseil de sécurité adopte des résolutions même si historiquement, Israël ne les respecte pas. Les États-Unis sont en train d’amoindrir le texte actuel pour ne pas que l’appel au cessez-le-feu soit invoqué immédiatement. En même temps, ils appellent à une aide humanitaire et matérielle sure et sans encombres, mais pas pour un cessez-le-feu. Curieux n’est-ce pas qu’en même temps on demande un corridor pour des approvisionnements sûrs mais sans que les bombardements cessent ? Donc, finalement, ils veulent que les employés.es d’aide humanitaire travaillent sous l’enfer qu’Israël lâche sur la population civile palestinienne.

Comme vous l’avez mentionné, (le Président) Biden ne fait pas qu’armer Israël, il a fait une déclaration avec laquelle nous sommes d’accord, il a dit qu’Israël procédait à des bombardements indiscriminés. C’est un crime de guerre. Donc on doit demander : pourquoi armez-vous Israël ? La position américaine est plutôt hypocrite. Les États-Unis ne peuvent revendiquer le leadership dans le monde alors qu’ils ne nous en donnent pas la preuve. Les actes sont plus éloquents que les discours. Encore hier, les États-Unis, le Président Biden, a publié un « tweet » où il disait soutenir le droit du peuple palestinien à l’auto-détermination. Deux jours plus tôt, les États-Unis avaient voté contre une résolution sur ce même droit à l’auto-détermination du peuple palestinien. Nous ne voulons pas de ces discours, nous voulons des actes. L’hypocrisie américaine est si évidente. Vous savez, le leadership principal, le véritable leadership exige d’être consistant dans l’application de la loi internationale, principalement son application à vos adversaires comme à vos alliés. L’hypocrisie, les deux poids deux mesures et les choix parcimonieux ne sont pas les caractéristiques du leadership mais bien plutôt d’une complicité dans le génocide.

Et si vous me le permettez, ce qui est en cause en ce moment, ce n’est pas seulement la déshumanisation du peuple palestinien et le génocide auquel nous faisons face ; c’est aussi tout le corpus des lois internationales qui est mis à l’épreuve. Fondamentalement, si nous voyons l’Occident, sous l’impulsion des États-Unis, le mobiliser dans le cas de l’Ukraine mais pas dans celui de Gaza et empêchent ou sont incapables de faire le strict minimum soit d’en appeler à un cessez-le-feu pour qu’il soit respecté, qu’est-ce à dire ? Je pense que c’est aussi la réputation des États-Unis qui est en jeu. Ils se décrivent constamment les comme les modèles de la démocratie alors qu’en fait, ils donnent la preuve qu’ils soutiennent le génocide.

Je pense aussi que dans cette situation, il est intéressant de voir que toutes ces démocraties dites libérales, sont soumises au test parce que les sondages démontrent que ce que les Américains.es soutiennent le plus, c’est un cessez-le-feu. La plupart des Démocrates du Congrès le veulent aussi. Il semble y avoir un fossé entre ce que la population veut et ce que leur offre le leadership américain. Donc nous en appelons à J. Biden et à son administration d’entendre leur peuple et de faire le strict minimum qui est d’appeler à un cessez-le-feu.

A.G. : Merci Ahmed et toutes nos condoléances pour la perte de votre famille à Gaza. (…).

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