Édition du 19 octobre 2021

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Sénégal : « Notre modèle économique est dans l’impasse »

Défenseur infatigable de la souveraineté monétaire, Ndongo Samba Sylla brûle l’approche des pouvoirs publics pour prendre en charge la question de l’emploi au Sénégal et trace une voie toute faite, non seulement pour résoudre définitivement les problèmes de chômage, mais aussi mettre le pays sur les rampes du développement.

Tiré du site du CADTM.

Pour beaucoup d’observateurs, les dernières sorties du président de la République et du gouvernement cachent un échec des différentes politiques qui ont été menées. Quelles sont les raisons de cet échec ?

Les raisons tiennent, de manière basique, à l’absence de modèle économique adapté, qui permette de créer des emplois décents en masse. Deux choses à noter. Tout d’abord, il y a la croissance importante de la population qui peut potentiellement postuler à un emploi. Une enquête de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) publiée en 2019, montre qu’au Sénégal, 45 % des enfants en âge d’être au primaire sont hors du système éducatif. Il en est de même pour le secondaire. Dans certaines régions comme Diourbel, 70 % de la population en âge d’être au primaire ou au secondaire est hors du système éducatif. Et ce sont des jeunes qui aspirent à trouver un emploi. Donc, d’une certaine manière, les tensions sur le marché du travail reflètent l’échec des politiques éducatives.

La seconde explication, c’est qu’on n’a pas un modèle économique qui permette de créer des emplois. Généralement, ce sont les PME-PMI qui peuvent permettre de créer des emplois en masse, notamment celles du secteur secondaire. Mais, au Sénégal, on a une base manufacturière très réduite, même si elle est plus importante que dans beaucoup de pays africains. Or, historiquement, les créations d’emplois sont tirées par ce secteur.

Pourquoi les taux de croissance jugés importants de ces dernières années n’ont pas eu sur l’emploi les effets espérés ?

En fait, le taux de croissance seul ne permet pas de créer des emplois en masse, car la croissance peut être sans emploi (jobless growth, en anglais). Tout dépend de la structure économique : la croissance économique dans une économie industrielle autocentrée est différente de celle que l’on observe dans des pays dont les productions sont peu sophistiquées. Si on avait un vrai modèle de développement, on aurait eu une politique d’industrialisation permettant de cibler des secteurs-clés pour notre développement auxquels on accorderait tout l’appui qu’il faut pour leur croissance.

Il peut s’agir, parfois, de subventions budgétaires pour les PME-PMI ; parfois des protections tarifaires et non-tarifaires ; parfois des politiques de financements incitatifs pour leur permettre d’accéder au crédit à un coup peu élevé. Tout cet écosystème n’existe pas.

Et dans un tel contexte, vous ne pouvez pas avoir une économie dynamique qui crée des emplois. C’est pourquoi, selon les chiffres de l’ANSD, entre 2012 et 2018, il n’y a pas eu de création nette d’emplois dans le secteur moderne. Quand on parle d’emplois nets, c’est : emplois créés moins emplois détruits. Ainsi, c’est le secteur informel qui assure presque 100 % de la création nette d’emplois au Sénégal ; emplois qui, souvent, ne sont pas de qualité.

Vous parlez de zéro emploi net créé durant le premier mandat. Pour le second, le président s’était engagé à en créer 1 million. Est-ce réalisable ?

Quand on dit 1 million d’emplois, il faut préciser dans quel secteur. Est-ce que c’est le secteur moderne ou bien c’est des emplois dans toute l’économie ? Si c’est dans toute l’économie, c’est très facile, parce que la définition statistique de l’emploi est très simple : c’est une heure de temps d’activité économique ouvrée, c’est-à-dire travaillée durant la période de référence. C’est-à-dire, si on doit faire une enquête la semaine prochaine, si je sors et je vends un T-shirt pendant une heure de temps, je peux être comptabilisé comme ayant un emploi. Si c’est cela, il est possible d’en créer et d’en détruire des quantités importantes.

Nous devons donc parler d’emplois décents. Avec le modèle actuel, le Sénégal n’a pas la capacité de créer net 100 000 emplois dans le secteur moderne, chaque année. C’est ce que montrent les statistiques. Parce que si on exclut les emplois publics, le secteur privé moderne, c’est environ 300 000 emplois. Donc, pour créer 1 000 000 emplois, il faut au moins tripler la taille du secteur privé moderne. Vous voyez l’ampleur…

Parallèlement, il y a le secteur informel qui est réputé très dynamique. Qu’est-ce qui explique ce dynamisme ?

Cela résulte de facteurs historiques. Il faut savoir que le chômage n’a pas existé dans toutes les sociétés. Quand les sociétés vivent en mode d’autosuffisance, les communautés partagent entre elles ce qu’elles ont et il y a une division du travail… Le chômage est un phénomène spécifique aux économies monétaires capitalistes. Avec le colonialisme, on a arraché les communautés de leurs économies d’autosuffisance ; on leur a imposé de produire pour le marché. Quand elles ont commencé à le faire, on leur a refusé de produire toutes les gammes de produits ; on leur a interdit de s’industrialiser. Du coup, elles importaient beaucoup de produits qui auraient pu être fabriqués sur place… C’est-à-dire qu’on les a tout simplement prolétarisés… Aussi, si vous regardez bien la description des qualifications, vous allez voir que la plupart ont des niveaux d’études assez faibles. Nous sommes dans un pays où la majorité n’est pas si éduquée que cela. Et une bonne partie de cette main-d’œuvre est versée dans le secteur informel.

Cela ne confirme-t-il pas qu’il existe un problème d’employabilité ?

En fait, l’employabilité est un concept qui n’explique rien du tout. Je le dis avec assurance, parce qu’il y a 21 ans, j’ai fait un mémoire sur ce concept. C’est à cette époque que le concept est apparu et il était utilisé par l’Union européenne, qui avait lancé la Stratégie européenne pour l’emploi. Et l’une des lignes directrices était de favoriser l’employabilité des jeunes. Dans l’imaginaire des politiciens, on dit que ces jeunes n’ont pas de diplômes, donc ils ne peuvent pas avoir des emplois. C’est comme s’il y avait un stock d’emplois disponibles et que les gens ne peuvent pas les occuper, parce qu’ils n’ont pas les qualifications nécessaires. Ceci n’est pas la réalité du Sénégal. On a certes une main-d’œuvre qui n’est pas très bien formée, mais les emplois auxquels on devait les préparer n’existent pas encore. A la limite, si ces emplois existaient, on aurait pu parler de problème d’employabilité. Il y a deux caractéristiques qui montrent qu’on est dans une situation de chômage structurel.

D’abord, les salaires ont tendance à augmenter, parce que la main-d’œuvre qualifiée est rare. L’autre caractéristique, c’est de faire appel à une main-d’œuvre étrangère. Cela peut exister dans certains secteurs de pointe. Mais pour expliquer le chômage au niveau national, le concept d’employabilité n’est d’aucune utilité. Ceux qui le disent n’ont qu’à montrer les emplois qualifiés disponibles en masse et que les gens ne peuvent pas occuper pour défaut de qualification. Au contraire, ce que nous avons, c’est des enfants hors du système scolaire d’un côté et, de l’autre, des enseignants au chômage ; des populations qui veulent accéder à des soins de santé, d’un côté, et des membres du personnel de santé au chômage, de l’autre.

Ce que cela montre est que le secteur privé, du fait de carences diverses, ne trouve pas profitable d’employer des enseignants pour former des enfants dont les parents sont pauvres ou d’employer du personnel médical pour donner des soins à des groupes sans pouvoir d’achat. Le mécanisme marchand, quand il n’est pas corrigé par l’action de l’État, conduit à ce genre de situation sous-optimale.

Pour en revenir au secteur informel, est-ce une opportunité ou un boulet pour le pays ?

Le secteur informel est la réalité de nos économies. Ce n’est pas un boulet, c’est quelque chose avec laquelle nous devons composer. Ce qu’il faut, c’est accroître la productivité dans ce secteur. C’est-à-dire que les acteurs puissent produire plus, mieux, avec des conditions de travail meilleures : c’est-à-dire avec un accès à la protection sociale, des revenus qui augmentent. C’est ça le défi. Il faut partir de ce qu’on a ; le secteur informel, pour bâtir une économie moderne et performante. Et c’est bien possible. Mais cela demande une approche différente de celle des décideurs politiques…

Quels sont les chiffres de l’emploi au Sénégal ?

On tourne toujours autour des 300 000 emplois dans le secteur moderne. Avant la pandémie, les effectifs avaient décliné, selon l’ANSD. Quand vous le dites, on vous rétorque qu’à l’Inspection générale du travail, on a des chiffres de création d’emplois de 6 000 ou 7 000… On ne peut pas se baser sur ces chiffres. Ce qui compte dans une perspective économique, c’est la création nette d’emplois : emplois créés moins emplois détruits. Et pour le savoir, il faut une enquête d’envergure nationale, comme celles réalisées par l’ANSD. Les chiffres de l’Inspection du travail ne peuvent pas être utilisés pour mesurer l’évolution de l’emploi.

Par exemple, imaginez qu’il y ait un poste de secrétaire ; au cours de l’année, il y a trois ou quatre démissions ; à chaque fois, on va déclarer qu’il y a un nouveau poste, alors que c’est le même. Voilà pourquoi on ne peut pas se baser sur ces chiffres pour évaluer l’emploi.

Beaucoup de mécanismes ont été mis en place, ces dernières années, pour lutter contre le chômage. Ont-ils été évalués et quels sont leurs impacts réels ?

Je ne me rappelle pas d’études d’évaluation récentes. Je sais qu’en 2007, la Banque mondiale avait réalisé une étude qui n’est pas mal sur l’emploi au Sénégal (‘’A la recherche de l’emploi : le chemin vers la prospérité’’). Le constat était que toutes ces agences se marchent sur les pieds. Il fallait donc un peu rationaliser. En réalité, on n’a pas une bonne approche pour régler la question de l’emploi. Et c’est encore une question de modèle économique. Le financement des projets n’est pas une approche adaptée pour solutionner les problèmes d’emplois des jeunes. Il faut un écosystème, un environnement propice pour l’éclosion des PME-PMI. Et cet environnement n’existe pas. La plupart du temps, on finance des projets sans lendemain. C’est la réalité. D’une part, parce que les candidats opèrent souvent dans les mêmes secteurs. D’autre part, parce qu’il manque un accompagnement technique, une protection contre la concurrence extérieure… Financer des projets sans les inscrire dans une vision industrielle, on le fait depuis 1960 et cela n’a jamais marché. Cela ne peut pas marcher. Dans tous les pays du monde, la création d’emplois ne peut être réglée par des financements de petits projets. Il faut créer une économie articulée, c’est-à-dire une économie industrielle, moderne, avec des secteurs qui ont des relations amont-aval. C’est-à-dire l’agriculture va être un débouché pour l’industrie, qui va être un débouché pour l’agriculture...

La transformation structurelle dont vous parlez est l’un des principaux piliers du Plan Sénégal émergent (PSE). Mais on a l’impression que ça ne bouge pas. Qu’est-ce qui bloque, à votre avis ?

En fait, le PSE s’appuie sur un ensemble de projets d’infrastructures. Lesquels sont réalisés par des entreprises étrangères, sur la base de l’endettement en devise étrangère. C’est ce que le professeur Joseph Ki-Zerbo appelait ‘’développement clé en main’’ - par opposition à ce qu’il recommandait, un ‘’développement clé en tête’’. Quand on est dans un développement clé en main, on ne peut pas créer d’emplois. A la limite, les emplois créés seront minimes par rapport aux besoins. Pourquoi ? Parce que les grandes entreprises étrangères ont un niveau d’expertise très important et utilisent des technologies qui ne nécessitent pas l’emploi d’une main-d’œuvre conséquente. Leur objectif n’est pas non plus de créer des emplois, mais d’obtenir des profits qu’ils vont rapatrier. C’est comme une économie d’enclave, c’est-à-dire le même modèle que les économies basées sur le pétrole et le gaz, par exemple. Vous vous endettez en monnaie étrangère pour financer des projets d’infrastructures. Et les bénéfices de ces projets ne restent pas sur place, parce qu’il faut importer des équipements ; il faut importer les technologies ; parfois, l’État est même amené à subventionner ces activités, dans le cadre des partenariats public-privé. Cela ne permet pas de créer des emplois de masse. Ce qui fait que vous pouvez vous retrouver avec des taux de croissance de 5 ou 6 %, mais vous ne réglez pas la question du chômage.

Pensez-vous que les lois annoncées sur le contenu local peuvent permettre de régler ce problème ?

Cela peut donner lieu à de légères améliorations. Mais ça ne réglera pas le problème, parce qu’on n’a pas l’écosystème. Il faut permettre aux PME-PMI de se développer. Pour ce faire, il faut un accompagnement technique, un accompagnement budgétaire, un accompagnement financier - entendez des mécanismes de financement à des coûts très accessibles, des outils de protection par rapport à la concurrence extérieure. Le fait est aussi que les banques ne financent pas les PME-PMI. De plus, le Sénégal s’est lancé dans une dynamique de signatures d’accords de libre-échange tous azimuts. On dit à tous les pays du monde : venez. Comment, à partir de là, on peut bâtir un tissu solide de PME et PMI ?

‘’Le principal instrument des banques centrales dites indépendantes pour assurer la stabilité des prix est le chômage de masse’’

Il faut aussi une politique monétaire adaptée. La Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a pour mandat la stabilité des prix, et non pas la croissance ou le plein-emploi. Or, comme toutes les banques centrales dites indépendantes, leur principal instrument pour assurer la stabilité des prix est le chômage de masse. C’est quelque chose que l’on ne dit presque jamais. Et pourtant, c’est ainsi que cela se passe. Les économistes néoclassiques ont inventé un concept frauduleux qu’utilisent les banques centrales : le ‘’taux de chômage naturel’’, c’est-à-dire le taux de chômage qui permet de contenir l’évolution des prix à la hausse. L’une des raisons au chômage de masse dans la plupart des pays du monde, et pas seulement au Sénégal, tient à l’agenda anti-démocratique de certaines banques centrales.

Un autre obstacle à la création d’emplois concerne la demande. Quand on dit demande, on fait allusion à la dépense totale dans l’économie. Une entreprise ne peut créer des emplois que si elle investit et une entreprise n’investit que si elle a accès à des débouchés. Pour que les entreprises puissent croître, il faut qu’elles aient des débouchés. Et ceux-ci ne peuvent souvent provenir de la population majoritairement pauvre ou sans emploi. Donc, l’État doit favoriser cette demande. Mais quand l’État a pour politique de réserver sa demande aux acteurs du secteur privé international, ça pose problème pour le développement du privé local. Quand, de surcroît, l’État est limité dans ses dépenses par des critères arbitraires comme le critère de 3 % de déficit public ou 70 % de plafond d’endettement, il ne peut pas apporter la demande supplémentaire dont son secteur privé local a besoin. Tant qu’on reste dans ce cadre macroéconomique, il n’est pas possible d’avoir une stratégie économique qui crée des emplois décents en masse.

Faudrait-il en déduire que l’enveloppe de 350 milliards F CFA prévus dans le cadre de recadrages budgétaires entre 2021-2023, va subir le même sort que les fonds précédents ?

Ce que je peux dire, c’est que ce sont des mesures ponctuelles dictées par les circonstances politiques que nous vivons. Il y a eu une révolte de la jeunesse. On s’est dit que c’est parce que c’est une jeunesse désœuvrée qui a faim. Il faut, en conséquence, leur trouver des emplois. Comme je l’ai dit, les financements de projets ne sont pas la solution. Ce sont juste des palliatifs politiques de court terme. Une fois de plus, il faut un autre modèle économique ; il faut une autre vision et il faut des instruments pour la réalisation de cette vision. Nous n’avons ni la vision ni les instruments. Nous sommes dans un cadre de dépendance économique qui dit à la jeunesse : vous n’avez pas d’avenir ici. Cette jeunesse n’a pas d’avenir, parce que notre économie est incapable de créer des emplois, dans le cadre de ce modèle économique, extraverti basé sur l’endettement en monnaie étrangère et la volonté d’attirer coûte que coûte des investissements directs étrangers.

Quel est donc ce modèle économique qui pourrait permettre de régler définitivement la question du chômage ?

Cet autre modèle économique a pour point de départ : la souveraineté monétaire. Ensuite, la mobilisation des ressources domestiques et, enfin, la rationalisation des dépenses publiques. Quand on aura une vision économique articulée autour de ce triptyque, là on peut créer des emplois pour les jeunes et on peut même aspirer au plein emploi. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’un État qui émet sa propre monnaie n’a pas de contrainte financière dans sa propre monnaie. Il ne peut jamais manquer de sa propre devise. La seule contrainte qu’il peut avoir est une contrainte de ressources réelles. C’est-à-dire : a-t-il une main-d’œuvre disponible ? A-t-il des terres ? A-t-il des équipements, de l’expertise, etc. ? Cet État, qui est émetteur de sa propre monnaie, peut employer tous les jeunes, à travers un programme de garantie d’emplois payés au salaire minimum et assortis de possibilités de formation et d’une protection sociale. Il y a une condition à respecter : que ces emplois correspondent à des besoins objectifs. Il peut s’agir de besoins en termes d’assainissement, de gestion environnementale, de sécurité, etc.

Que conseilleriez-vous à l’État pour résoudre ce problème du chômage et de développement ?

D’abord, il faut, comme je l’ai dit, avoir une souveraineté monétaire. Celle-ci ne signifie pas seulement avoir sa propre monnaie, c’est aussi éviter l’endettement en monnaie étrangère. L’État va dire aux collectivités locales : définissez vos besoins et ce que cela requiert en termes d’emplois, et moi, je viendrai vous donner les montants qu’il faut dans ma propre devise. Et l’État pourrait travailler avec ses partenaires au développement pour avoir le plein-emploi. De plus, ces jeunes qui bénéficient du programme de garantie d’emploi ont un revenu et constituent une demande potentielle pour les entreprises qui vont naître. Lesquelles doivent bénéficier du soutien de l’État aux plans technique, budgétaire, financier…

Dans ces conditions, on peut aspirer à une politique de plein-emploi. Mais cela suppose la souveraineté monétaire, la mobilisation des ressources domestiques… Dans tous les quartiers, on va voir quels sont les besoins. Et dans chaque localité, ce sont ceux qui habitent là-bas qui vont régler leurs propres problèmes et l’État vient en appui. C’est ça le rôle de l’État dans une perspective de développement autocentré. Il faut une planification des ressources réelles. Quel est notre objectif ? On veut que tous les jeunes aillent à l’école ; que tout le monde mange à sa faim ; que les gens soient logés décemment… Ensuite, quelles sont les ressources matérielles dont nous disposons pour atteindre ces objectifs ? Les ressources en termes fonciers, d’équipement, de main-d’œuvre… A partir de là, on voit ce que ça implique comme moyens financiers. Si cela ne demande que des ressources disponibles sur place, on a besoin d’aucun dollar de l’extérieur. Si cela requiert des équipements ou expertises venant de l’extérieur, on négocie avec nos partenaires au développement. Pour ce qui est de la rationalisation des dépenses, il faut travailler à résorber les disparités dans les salaires, bien identifier les dépenses prioritaires…

Qu’est-ce qui explique la frilosité des dirigeants, quand on parle de souveraineté monétaire ?

C’est parce qu’ils ne comprennent pas. Quelqu’un qui ne comprend pas, ne peut qu’agir dans le cadre de son ignorance. Malheureusement, c’est le cas. Dans le monde d’aujourd’hui, il n’y a que quatre zones monétaires : les deux zones CFA, une zone qui s’appelle l’Union monétaire des Caraïbes orientales. Toutes ces trois ont été créées pendant la période coloniale. Il n’y a que la zone euro, qui est une union monétaire créée après la période coloniale. Mais pourquoi le principe un État, une monnaie est-il la norme ? Il faut savoir que l’un des critères majeurs de la souveraineté, c’est de battre monnaie. Il faut savoir que le financement, ce n’est pas ce qu’il y a de plus important pour un pays ayant une monnaie souveraine ; le plus important, c’est d’abord la planification des ressources matérielles.

Si vous avez votre monnaie, et vous évitez l’endettement en monnaie étrangère, vous pouvez financer dans votre devise tous les projets qui requièrent les ressources réelles disponibles sur place. Si vous n’avez pas ces ressources réelles, par exemple des expertises données, il faut voir comment les créer sur place pour ne pas dépendre, à long terme, de l’extérieur. C’est cela le point de vue de la souveraineté monétaire ; c’est cela le point de vue de la mobilisation des ressources locales. Mais les politiciens que nous avons veulent être élus ou se maintenir au pouvoir. Pour cela, ils vont faire dans la facilité : financer des infrastructures en recourant à l’endettement en monnaie étrangère. Lequel va générer des intérêts qu’il faut payer. Pour payer, l’État serre la ceinture et ce sont les plus vulnérables qui en font les frais. Voilà le modèle que nous avons et que nous critiquons.

Diriez-vous alors qu’il est impossible de régler la question de l’emploi sans la souveraineté monétaire ?

Oui. Surtout dans le cadre du capitalisme. Les gens ont l’habitude de dire que ce n’est pas le rôle de l’État de créer des emplois. Mais ce n’est pas le rôle du secteur privé de créer des emplois. Il faut le souligner. Le rôle du secteur privé est de créer des biens et services dans l’optique de faire du profit. Si le secteur privé ne fait pas de profit, il n’investit pas et s’il n’investit pas, la croissance chute, la création d’emplois chute également. Si l’État ne compense pas cette demande qui chute, c’est la dépression. Dans la logique du capitalisme, c’est le profit avant tout, c’est le profit avant l’homme ; c’est le profit avant la nature. Ce qui fait que même les économies capitalistes les plus dynamiques ne peuvent pas toujours atteindre le plein-emploi… C’est pourquoi un programme de garantie d’emploi a pour objet de donner des possibilités d’activité à ceux que le secteur privé ne peut absorber. Si on continue avec ce modèle capitaliste, extraverti, il faut s’attendre à l’implosion sociale. En 2018, c’est ce que j’avais prédit. Parce qu’on dit à la jeunesse : ‘’Vous n’avez pas d’avenir dans votre pays.’’ ‘’’Vous êtes inemployables et l’État n’a pas vocation à créer d’emplois directs’’, tandis que le secteur privé local est laissé à l’agonie. Les dirigeants ne comprennent pas que leur ‘’modèle’’ mène vers l’impasse. Il ne peut créer d’emplois ; il ne peut pas créer une prospérité.

Il faut donc un virage radical, comprendre que la manière dont l’Europe s’est développée, ce n’est pas un modèle que nous pouvons reproduire pour des raisons historiques, écologiques et démographiques. Pourtant, cette illusion est à la base de tous les plans dits d’‘’émergence’’. L’Afrique n’a pas le choix : elle doit opter pour un autre modèle de développement.

Source : Seneplus

Ndongo Samba Sylla

Économiste sénégalais. Auteur du livre Le Scandale Commerce Equitable. Le marketing de la pauvreté au service des riches, Harmattan Sénégal, 2013.

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