Édition du 27 février 2024

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Monde du travail et syndicalisme

« Vous ne vivez pas dans un pays où l’on peut faire grève »

C’est ce qu’a répondu le patron de Bolt Food, entreprise estonienne de livraison de repas implantée Ukraine, aux coursiers en grève pour une augmentation de salaire et de meilleures conditions de travail. La précédente grève notable des coursiers de Bolt Food avait éclaté en 2021, sans succès. Ensuite les coursiers ont accusé l’entreprise d’avoir réduit le paiement de la commande de 50%.

Tiré de Entre les lignes et les mots

20 octobre, Kyiv, rue Bastionna. Les coursiers grévistes de Bolt Food se sont rassemblés devant les bureaux de l’entreprise. Les agents de sécurité postés à l’entreprise leur expliquent (peu) diplomatiquement qu’il n’y aura pas de dialogue avec la direction de l’entreprise, le directeur régional de l’entreprise est au courant de la grève, mais il est occupé par des affaires importantes. Il s’agit de la cinquième grève des coursiers de Bolt Food au cours du mois dernier. La première a eu lieu à Dnipro au début du mois d’octobre

Au cours des trois années d’existence de Bolt Food en Ukraine, les prix ont augmenté : essence, nourriture, pièces détachées pour les véhicules, nourriture dans les restaurants, etc. Il y a cependant une chose qui n’a pas augmenté d’un centime : le revenu du coursier de Bolt Food. « Et il y a une limite à tout. Les revenus que nous accorde votre entreprise sont insupportables pour le coursier, et votre entreprise continue d’exister uniquement grâce aux mensonges sur vos offres d’emploi de coursier, qui promettent des revenus fabuleux. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la patience des coursiers de Bolt Food dans toutes les villes d’Ukraine a été l’annulation du paiement du trajet jusqu’au restaurant » ont déclaré les coursiers dans un appel à la direction de Bolt Food.

Mais la suite des événements a montré que ce n’était pas la seule goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Lorsqu’ils se sont adressés à la direction, les coursiers ont formulé leurs revendications portant notamment sur :

L’introduction d’un paiement minimum de 70 UAH (1,81 euro) par commande.

L’augmentation du taux et du tarif kilométrique de 70% sans réduction du coefficient de bonus. C’est tout à fait juste compte tenu de la dépréciation de la monnaie nationale et de la hausse des prix qui en découle. En d’autres termes, parallèlement à la croissance des revenus de la plateforme, les revenus des coursiers devraient augmenter proportionnellement.

Le paiement horaire garanti d’un montant de 95 UAH (2,46 euros) en l’absence de commandes pendant plus d’une heure en ligne.

Rétablissement des primes hebdomadaires.

Facturation du temps d’attente du coursier dans l’établissement si l’établissement a plus de 5 minutes de retard dans la livraison de la commande.

Amnistie pour tous les coursiers dont les comptes ont été injustement bloqués.

Si les revendications ne sont pas satisfaites, les coursiers ont promis de poursuivre leurs grèves perlées. Et c’est ce qui se passe actuellement : une ou deux fois par semaine, les coursiers de Bolt se mettent grève. « Bolt Food, avec son jeu à la baisse des salaires des coursiers, a oublié une chose importante : moins une personne gagne, plus il lui est facile de ne pas aller travailler le jour de la grève, parce qu’elle n’a presque rien à perdre », expliquent les grévistes.

Fin septembre, Kyiv a été « divisée » en certaines zones avec des taux de paiement différents. La quasi-totalité de la rive gauche de la capitale est en zone « rose » avec des tarifs réduits, ont indiqué des coursiers. Cela a provoqué une nouvelle vague de protestations, une augmentation du nombre de participants à la grève. Signe de la fébrilité autour de la grève des coursiers de Bolt Food, l’édition ukrainienne du magazine pro-business Forbes consacrait un article au conflit le 25 octobre.


Témoignages de grévistes

Viacheslav a 18 ans. Il poursuit des études en informatique et travaille à Bolt Food à Kyiv depuis 2022. Il fait ses livraisons à bicyclette ce qui est dangereux en raison de la guerre. « Oui, c’est vrai. Surtout au début de la guerre, il y avait un grand danger en raison des bombardements réguliers, mais aujourd’hui je n’ai plus peur » nous confie-t-il. Il dit gagner entre 424 et 471 euros par mois. « Mais avec une moto, on peut gagner plus » ajoute-t-il. Pour la grève, « nous décidons par chat de nos actions, mais nous n’envisageons pas de fonder un syndicat, nous n’avons toujours pas une telle auto-organisation. Cependant, nous avons des relations avec les coursiers en lutte d’autres villes. » Quant à l’issue du conflit, il nous dit « dans l’histoire de l’Ukraine indépendante (32 ans), nous avons connu deux grandes révolutions, alors pourquoi ne pouvons-nous pas faire une révolution chez Bolt Food pour de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés ? »

Gromov, 25 ans, travaille à Foot Bolt à Dnipro. « Je milite pour les travailleurs des plateformes et j’ai dirigé un ancien syndicat de coursiers. Je suis actif depuis 2019. Actuellement, je gère le plus important chat sur Telegram de coursiers en Ukraine, avec un total d’environ 20 000 abonnés » nous explique-t-il. « J’ai travaillé pour Bolt Food depuis le début de l’exploitation de cette plateforme en Ukraine (automne 2020). Il y a 3 ans, je gagnais environ 94 euros pour une journée de travail de 12 heures. À l’heure actuelle, le revenu moyen des coursiers de nourriture Bolt est d’environ 328 euros pour 12 heures de travail. Tous ces montants sont bruts sans compter les dépenses [liées à l’entretien des motos ou bicyclettes] qui représentent généralement 30 à 50% des revenus des coursiers » ajoute-t-il. Sur la dangerosité du travail de coursier il précise que « le travail de coursier est toujours dangereux, qu’on soit en guerre ou en paix. Vous pouvez voir que différentes recherches indiquent qu’être conducteur est dans le top 10 des emplois les plus dangereux au monde et ces études ne portent que sur les voitures et leurs conducteurs. La plupart des coursiers utilisent des véhicules à 2 roues, qui ont un taux de mortalité 25 à 30 fois plus élevé que celui des véhicules à 4 roues. Fondamentalement, le travail de coursier est presque un acte de suicide et je ne vois pas la différence entre la mort suite à un bombardement et la mort suite à un accident de voiture. La guerre a apporté beaucoup d’inconfort que l’on ne voit pas au travail des coursiers, comme l’attente de la fin d’une alerte pour aller chercher un repas au restaurant, et qui obligent tous les travailleurs à se rendre dans des abris, des stations de métro ou des parkings souterrains. » Au sujet de son activité militante il l’explique ainsi « je dis aux gens quoi faire et ils le font. Une première grève a commencé dans la ville de Dnipro en raison de l’annulation du système expérimental de paiements décents aux coursiers. C’est l’étincelle qui a allumé la flamme de la fureur des coursiers d’autres villes qui ont des salaires pathétiques. J’ai eu l’idée de déclencher une grève ces derniers mois, mais l’occasion ne s’était pas présentée. Et la grève des coursiers du Dniepr a été cette occasion » Fonder un syndicat ? Gromov est pessimiste « Je ne vois pas de perspective de création d’un syndicat parmi de jeunes souvent irresponsables et sans cervelle, dont 90% changeront de travail au bout de quelques mois. J’ai essayé plusieurs fois les années précédentes, mais ces tentatives ont échoué ». À propos de la déclaration de son patron « Vous ne vivez pas dans un pays où l’on peut faire grève », il répond « Je pense que c’est la réponse d’un leader faible et pathétique, qui ne devrait pas occuper un poste aussi important. Ce type est un échec complet et je ne comprends pas pourquoi Bolt ne l’a toujours pas viré. » Quant à son avenir, il nous confie « Je vois mon avenir personnel brillant comme un jour d’été parce que je ne serai pas coursier dans les années à venir »

Patrick Le Tréhondat, 27 octobre 2023

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