Édition du 9 juin 2026

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États-Unis

Zohran Mamdani et la contradiction du socialisme démocratique

Que se passe-t-il lorsqu’un homme politique du parti des DSA (Democratic Socialists of America) prend les rênes de la plus grande ville des États-Unis ? Zohran Mamdani a eu un début de parcours marqué par de nombreux succès, mais également émaillé de contradictions entre la politique socialiste et la gestion d’un État capitaliste.

Tiré de Jacobin

27 avril 26 2026 / de : Peter Frase
Traduction Johan Wallengren

Alors que Zohran Mamdani atteint le jalon des cent premiers jours en tant que maire de New York, de nombreuses rétrospectives rendant compte de ses premiers résultats nous sont proposées. Certains commentateurs cherchent à lui donner une note pour son travail politique et à évaluer son succès dans la mise en œuvre de son programme. D’autres se penchent sur l’état de ses alliances politiques au sein et en dehors du gouvernement. Des bilans plus idéologiques visent à mettre en correspondance ses actions avec sa propre rhétorique et celle du mouvement socialiste qui l’a porté au pouvoir.
Une autre façon de regarder ces différentes facettes du maire Mamdani est de le considérer sous l’angle de la contradiction propre à son rôle. Il s’agit d’une contradiction au sens strictement dialectique du marxisme, d’un antagonisme qui ne peut être résolu sans une analyse par le desus du système plus large qui le génère, comme ce qui oppose capital et travail. Dans le cas qui nous préoccupe, la contradiction oppose Mamdani en tant que produit des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), une organisation visant – du moins en théorie – à renverser le mode de production capitaliste, et Mamdani en tant qu’homme politique cherchant à faire fonctionner la machine de l’appareil d’État capitaliste.

Avant même sa victoire, une ligne de front s’était dessinée au sein de la gauche entre deux visions différentes de la manière d’appréhender l’administration Mamdani. Cette division peut être considérée comme le reflet de la contradiction que nous venons de décrire. D’un côté, il y a ceux qui considèrent que la mission des DSA est de défendre le programme politique de Mamdani et de lui construire une base de soutien populaire. De l’autre, il y a ceux qui se préoccupent davantage de dénoncer les compromis ou les trahisons qui éloignent les mesures prises par le nouveau maire au pouvoir des principes d’une organisation socialiste démocratique.

Pareille tension apparaît partout où les partis socialistes parviennent à faire élire leurs membres au sein de gouvernements bourgeois et a souvent conduit, historiquement, à des conflits entre le « parti parlementaire  » et la base militante. Les DSA, notamment, ont déjà été confrontés à cette contradiction concernant ses autres élus dans divers conseils et assemblées législatives. Mais maintenant qu’un socialiste occupe un poste exécutif plutôt que simplement législatif dans la plus grande ville du pays, chargé non seulement d’adopter des lois, mais aussi de gérer la bureaucratie du gouvernement lui-même, l’ampleur des différends est devenue plus aiguë.

Mamdani, contrairement à d’autres élus de premier plan comme Alexandria Ocasio-Cortez, est un véritable « élu des DSA. Autrement dit, il s’est forgé politiquement en grande partie grâce à son engagement au sein des DSA, a été intronisé à l’Assemblée de l’État sur une liste soutenue par la direction politique et la force des bénévoles des DSA et est devenu maire grâce à une campagne qui, bien qu’elle ait fini par rassembler une large coalition progressiste, a été lancée et menée par les DSA.

Les gens à l’extérieur du parti ont souvent du mal à comprendre la culture interne tumultueuse des DSA, qui est très différente de celle de la plupart des autres grandes institutions politiques de la vie américaine. Ce parti est intensément démocratique, la direction, les soutiens et les campagnes étant soumis au vote et à la consultation de l’ensemble des membres, qui sont désormais plus de cent mille à l’échelle nationale. Et comme l’organisation est financée presque entièrement par les cotisations de ses membres, son caractère démocratique, c’est vraiment à souligner, est à l’abri du veto de riches bailleurs de fonds ou d’un conseil d’administration comme celui d’une organisation à but non lucratif. De plus, les principes énoncés par les DSA sont si ouverts et généraux qu’ils peuvent soutenir une organisation qui attire tout le monde, des sociaux-démocrates aux communistes, en passant même par des anarchistes.

Il est donc important, et en fait inévitable, que les membres des DSA débattent du juste équilibre entre critiquer le maire et agir comme ses fantassins. Le conflit qui en résulte revêt cependant souvent un caractère rigide et stérile, chaque camp caricaturant l’autre, se réduisant ainsi lui-même à une caricature.

D’un côté, on entend l’argument selon lequel critiquer nos propres élus relève tout simplement d’un sectarisme désorganisateur.Comme le dit Álvaro López, dirigeant des DSA de New York : « Nous devons passer d’un cadre de “responsabilisation” à un cadre de “construction du pouvoir” ». Apparemment, dans cette conception, « construire le pouvoir » revient à créer une base d’organisateurs capables de faire gagner les élections aux candidats de gauche, puis de continuer à s’organiser au service du programme politique des élus.

À l’opposé de la perspective de López, on trouve ceux qui se méfient de la corruption du pouvoir et de la facilité avec laquelle des politiciens peuvent être cooptés individuellement. Au sein des DSA, cette tendance s’est manifestée par des campagnes périodiques visant à censurer, voire à expulser, des personnalités telles que Jamaal Bowman et Alexandria Ocasio-Cortez pour des actes publics qui contredisent directement les positions déclarées de l’organisation.
Nous devons dépasser ce débat répétitif en le traitant comme une véritable contradiction et en analysant la manière dont cette contradiction s’est manifestée au début du mandat du maire. Cela nous permettra de développer des idées sur la façon dont les DSA et l’administration Mamdani peuvent maintenir une unité contradictoire, en fonctionnant de manière indépendante tout en évitant l’opposition directe.

Contradiction et honnêteté révolutionnaire

Mon approche de la contradiction entre Zohran et les DSA consiste à l’examiner sous l’angle de l’honnêteté révolutionnaire. Ce sont Karl Marx et Friedrich Engels, dans le Manifeste communiste, qui proclament que «  les communistes ne cachent pas leurs opinions ni leurs buts. Ils déclarent ouvertement que leurs fins ne peuvent être atteintes que par le renversement par la force de toutes les conditions sociales existantes  ». Dissimuler ou édulcorer nos positions pour un avantage immédiat serait, de ce point de vue, une trahison de la révolution.

Dans le même ordre d’idées, les socialistes aiment citer le leader socialiste guinéen Amílcar Cabral, quia déclaré à ses camarades en 1965 : «  Ne mentez pas. Dénoncez les mensonges dès qu’ils sont proférés. Ne dissimulez pas les difficultés, les erreurs, les échecs. Ne revendiquez pas de victoires faciles.  » C’est un appel convaincant à l’honnêteté révolutionnaire, à faire confiance aux masses plutôt que de penser que les dures réalités de la révolution doivent être cachées ou édulcorées.

Naturellement, à un certain niveau, il y aura toujours des points de vue divergents sur ce qu’est réellement la vérité d’une situation politique donnée, c’est pourquoi un débat politique sérieux est nécessaire. Mais en politique, une pression particulière s’exerce pour faire dire des choses dont on sait qu’elles ne sont pas tout à fait vraies ou pour faire des choses dont on sait qu’elles contredisent notre vision et nos objectifs déclarés. C’est de ce genre de mensonge politique que je veux parler.

En ce sens, dire la vérité est un principe séduisant, surtout face au caractère hypocrite d’une grande partie de la politique. Nous pourrions donc l’appliquer directement à la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui. Les DSA peuvent-ils être honnêtes ? Zohran Mamdani le peut-il ? Dans quelles conditions cela devient-il possible ?
En accédant à une fonction élective bourgeoise et en assumant la responsabilité de gérer la plus grande ville des États-Unis, Mamdani se retrouve pris entre deux projets : celui de gérer le capitalisme et celui de le renverser.

Il pourrait être tentant d’utiliser les citations ci-dessus pour « demander des comptes  », en saisissant chaque occasion de dénoncer les élus des DSA pour avoir édulcoré les véritables objectifs de la révolution. Le problème, cependant, est qu’Amílcar Cabral était confronté à une situation bien différente de celle de Zohran Mamdani, faisant face à des contradictions très différentes.

En tant que chef d’une armée et d’un gouvernement révolutionnaires, il pouvait envisager l’ensemble de sa politique à travers le prisme de l’honnêteté révolutionnaire. Zohran, s’il veut réussir en tant que maire, devra parfois se résoudre à mentir et à revendiquer des victoires faciles. La question est de savoir si nous, en tant que socialistes qui souhaitons en fin de compte qu’il réussisse, pouvons défendre notre propre capacité à rester fidèles à nos principes politiques tout en gardant les yeux ouverts sur les réalités stratégiques.

En accédant à une fonction élective bourgeoise et en assumant la responsabilité de gérer la plus grande ville des États-Unis, Mamdani se retrouve pris entre deux projets : celui de gérer le capitalisme et celui de le renverser. Cette contradiction est structurelle, et elle ne se confond ni avec son programme politique ni avec ses convictions personnelles. La question est de savoir si le mouvement qui l’a élu saura gérer cette contradiction ou s’il sera déchiré par elle.

Le maire et l’autorité policière

Le projet Mamdani (et, plus généralement, le projet électoral des DSA) repose sur l’idée qu’il est possible pour un élu socialiste non seulement d’agir en tant que porte-parole de la gauche, mais aussi de gouverner efficacement et d’apporter des améliorations concrètesà la vie de la classe ouvrière de la ville. Cela implique de travailler avec divers acteurs politiques et économiques selon leurs propres termes, conventionnellement capitalistes. Cela signifie notamment équilibrer le budget, naviguer sur le marché obligataire et faire face à un gouvernement fédéral hostile, à un gouverneur centriste et à un président du conseil municipal opposé à une grande partie du programme du maire.

Mais un autre obstacle, peut-être encore plus grand celui-là, émane de l’intérieur même de l’administration municipale. New York, comme pratiquement toutes les grandes villes américaines, dispose en substance de deux gouvernements : la bureaucratie civile supervisée par le maire et le département de police de New York (NYPD). Comme l’explique Stuart Schrader dans son ouvrage Blue Power, récemment publié, la police, par l’intermédiaire de ses syndicats, a «  construit un mouvement politique qui a rendu les policiers intouchables », capables de « faire pression sur les dirigeants locaux et de réduire à néant toute tentative de contrôle public ». Et ces services de police sont des alliés fiables des forces du capital urbain, en particulier de la finance et de l’immobilier, qui les préfèrent aux branches de l’État plus soumises à la responsabilité démocratique. C’est vers cette lutte particulière que nous nous tournons à présent.

Les relations de Mamdani avec le département de police de New York ont inévitablement été vouées à constituer un obstacle majeur aux objectifs de son administration. Son choix de maintenir Jessica Tisch, fille d’une famille milliardaire, au poste de commissaire de police a été perçu par beaucoup comme une tentative de rassurer les forces de la classe dirigeante à New York, et cela a suscité des critiques de la part d’une grande partie de sa base. Mais on peut aussi y voir une tentative de sa part de gérer stratégiquement une situation pour ainsi dire intenable.

Si les policiers relèvent nominalement du maire, la réalité est bien plus compliquée. Comme dans de nombreuses grandes villes, le NYPD – avec ses 33 000 agents et son budget de 6,4 milliards de dollars – représente un socle indépendant de pouvoir de nature à le rendre à certains égards plus puissant que le bureau du maire lui-même. La nature pléthorique des services de police urbains, conjuguée à l’érosion néolibérale du pouvoir citoyen, signifie que les agents armés de l’État sont intégrés au fonctionnement de la société de multiples façons – non seulement dans des situations très médiatisées comme les crises de santé mentale, situations pour lesquelles Mamdani a plaidé pour que des spécialistes non armés prennent le relais, mais aussi dans le cadre de tâches banales comme l’assistance aux automobilistes en panne, la gestion des défilés et le remplissage de formulaires après un cambriolage.

Que ce ne soit pas là le moyen de gérer une société saine ne signifie pas pour autant qu’on puisse simplement retirer d’un seul coup les policiers de ces processus sans créer de désordre ; il en découle que les membres des forces policières ont la capacité de nuire à la qualité de vie de la ville et, par là même, à la légitimité du maire. C’est ce qui s’est produit sous le mandat de Bill de Blasio, qui a provoqué une révolte ouverte de la police – au point que celle-ci amême menacé publiquement sa fille – et a pour autant échoué à la réformer de manière significative, ce qui devrait servir de leçon. C’est ce qui rend le pouvoir du corps policier de New York si difficile à contester, car les appels à la suppression du financement de la police (defund the police) sont faciles à présenter comme un renforcement de l’austérité plutôt que comme une réorientation du gouvernement vers les besoins humains.
Les relations de Mamdani avec le département de police de New York étaient vouées à constituer un obstacle majeur aux objectifs de son administration.

À la lumière de tout cela, l’identité du commissaire de police devient une question délicate. On pourrait nommer Angela Davis à ce poste, mais cela n’aboutirait qu’à une perte de tout contrôle pouvant être exercé sur les services de police ; le meilleur scénario au début du mandat de Mamdani était probablement de trouver quelqu’un capable de s’assurer la loyauté du NYPD tout en étant peu susceptible de saper activement l’autorité du maire.

Il y avait peut-être de meilleures options que Tisch — le journaliste Spencer Ackerman, par exemple,a suggéré de puiser dans les rangs des officiers sud-asiatiques, une partie du corps policier qui soutient largement Mamdani. Mais briser le pouvoir structurel du NYPD est un projet à long terme qui ne peut se résoudre par le choix de la bonne figure de proue.

Mamdani est certainement conscient de cette dynamique, et sa proposition de créer un département de la sécurité communautaire (Department of Community Safety) peut être comprise comme une autre voie vers le désarmement, car elle réattribuerait des tâches telles que la gestion des crises de santé mentale à des employés civils non armés. Mais le mouvement réclamant d’enlever son financement à la police n’a pas échoué juste parce qu’on n’avait pas choisi de bon slogan. Même si la police prétend parfois être désireuse de se décharger de certaines de ses tâches non essentielles, comme Mamdani le relève régulièrement à des fins rhétoriques, ce qu’il ne dit pas, c’est que les policiers n’ont pas l’intention d’accompagner cela d’une réduction proportionnelle de leur budget et de leurs effectifs.

Les progrès concernant le Département de la sécurité communautaire ont été lents au début. Plutôt que la proposition initiale d’un département doté d’un budget d’un milliard de dollars, qui aurait nécessité un dispositif législatif du conseil municipal, il a opté pour un Bureau de la sécurité communautaire (Office of Community Safety) plus modeste intégré au fonctionnement de la mairie. Cette proposition n’a fait surface qu’en mars, même après la fusillade policière de janvier contre un jeune homme en crise de santé mentale, soit exactement le type de situation que Mamdani s’était engagé à prévenir.

S’il est impossible de savoir ce qui s’est passé en coulisses, l’ampleur et le calendrier de la mise en place de ce bureau suggèrent un équilibre des pouvoirs délicat, non seulement avec le conseil municipal, mais aussi avec Mme Tisch et la direction du NYPD. Mme Tischn’a pas assisté à la conférence de presse de lancement et s’est montrée évasive quant à son soutien à la proposition d’un département plus important.

Elle a également bloqué une autre promesse de Mamdani : la dissolution du Groupe d’intervention stratégique (Strategic Response Group) du NYPD, tristement célèbre pour ses interventions violentes lors de manifestations politiques. Ce n’est que le 9 avril, à l’issue de ses cent premiers jours au pouvoir, que le maire a pour la première fois évoqué la possibilité de passer outre la décision du commissaire, faute de s’entendre avec lui sur cette question. Cela suggère une fois de plus une lutte de pouvoirs complexe se déroulant en coulisses.

Dans ces conditions, qu’exige de nous l’honnêteté révolutionnaire ? En termes simples, nous pouvons simplement continuer à exiger le programme initial de Mamdani. Mais nous pouvons aussi aller au-delà, vers une forme plus large d’abolitionnisme qui envisage le genre de démantèlement généralisé des institutions carcérales, proposition qui a brièvement émergé après la révolte suscitée par le cas George Floyd en 2020. Cela ne devrait pas prendre la forme d’une simple exigence d’un programme maximaliste de la part de Mamdani, car il serait structurellement incapable de le concrétiser, même s’il le voulait. Mais nous ne devrions pas non plus faire de nécessité vertu et prétendre que les compromis qui doivent être conclus avec la force policière sont autre chose que cela.

Le maire, le gouverneur et les millionnaires

Un deuxième thème en lien avec la mairie de Mamdani concerne ses relations avec les autres responsables politiques et les autres branches du gouvernement. Beaucoup craignaient que l’administration d’extrême droite de Trump n’étende à New York sa série d’attaques contre les grandes villes, que ce soit en refusant les fonds fédéraux ou en lançant une vague de raids de contrôle de l’immigration à l’image de ceux menés à Los Angeles, Chicago et Minneapolis. Cela a été en grande partie évité pour l’instant, que ce soit grâce à la capacité apparente de Mamdani à charmer personnellement le président, à la défaite du régime dans les rues de Minneapolis ou à la distraction causée par les nombreuses crises dans lesquelles la Maison Blanche a imprudemment plongé le pays.

L’attention s’est donc portée sur les relations de Mamdani avec les responsables politiques au niveau de la ville et de l’État. Le plus significatif est sa relation, ainsi que celle des DSA, avec la gouverneure Kathy Hochul. Hochul est une centriste pro-entreprises qui a pris l’habitude de bloquer les mesures du programme de la gauche au niveau de l’État. Elle s’est notamment opposée à l’une des propositions centrales du maire : augmenter les impôts des riches pour combler le déficit budgétaire et préserver les services publics. Et pourtant, après à peine un mois en fonction, et bien qu’il y ait eu un adversaire aux primaires plus à gauche que celle-ci (qui s’est ensuite retiré), Mamdani a apporté son soutien à Hochul pour sa réélection.

D’un point de vue stratégique, cette décision est compréhensible : Hochul a de très bonnes chances de l’emporter, et Mamdani a besoin de sa coopération pour augmenter les impôts des riches et financer son programme. Dans un articlepublié dans The Nation, il a justifié sa décision en décrivant Hochul comme « quelqu’un de prêt à s’engager dans un dialogue honnête qui mène à des résultats » et le Parti démocrate comme une «  grande tente » qui « canalise les conflits vers le progrès ». Il a qualifié Hochul, une figure de l’establishment démocrate qui a bloqué le changement progressiste pendant des années, de personne qui « croit en la transformation ». Quelle que soit la substance de ces propos, ils semblent assurément discordants. Ce n’est pas de l’honnêteté révolutionnaire.

Il y a bien sûr aussi des critiques stratégiques à faire, bien qu’il soit difficile, vu de l’extérieur, de se prononcer à ce sujet. Ce soutien était-il nécessaire ? Qu’en a concrètement retiré Mamdani ? Peut-on attribuer à cette initiative la récente tentative de la gouverneure de taxer les riches en levant une taxe limitée sur les résidences secondaires de grande valeur ? Il y avait aussi la particularité du moment choisi – plusieurs mois avant les primaires et en pleine grève des infirmières, que Mamdani soutenait ostensiblement et que Hochul tentait de briser. Mais tout cela est secondaire par rapport à l’incompatibilité fondamentale entre les principes d’une politique socialiste et la substance de ce que Mamdani a décidé qu’il était contraint de dire.

Les DSA se positionnent comme une force qui se battra pour le programme concret sur lequel Mamdani a fait campagne, et non comme une armée que le maire peut mobiliser pour n’importe quelle bataille de son choix.

La décision de Mamdani a immédiatement posé un défi à sa base socialiste, tant à ses collègues élus qu’aux gens de l’administration des Democratic Socialists of America. Et en effet, la réponse qu’ils ont apportée est encourageante, car elle montre qu’il est possible de rester honnête même lorsqu’une composante du projet politique se sent structurellement contrainte à la malhonnêteté.

Dès le lendemain de la déclaration de soutien à Hochul, le sénateur d’État socialiste Jabari Brisport a fait unedéclarationqui, sans nommer Mamdani, ne laissait aucun doute sur sa cible : Hochul, a-t-il déclaré, existait «  par les milliardaires, pour les milliardaires », et « aucun politicien n’aura jamais assez d’influence pour changer cela  ». Pour renforcer son argument, il a poursuivi en déclarant que « notre mouvement est plus grand que n’importe quelle décision prise par un individu  » et a apporté son soutien à l’adversaire de Hochul aux primaires, Antonio Delgado.

De son côté, les NYC-DSA (le chapitre local du parti) se sont montrés un peu plus circonspects, mais ont fait preuve d’indépendance à leur manière.Leur déclaration, présentée comme une réponse directe au soutien apporté par Mamdani, ne critique pas ce dernier directement, au grand dam de certains membres. Mais c’est une façon d’affirmer que l’organisation « ne pense pas que la gouverneure Kathy Hochul se soit montrée à la hauteur de ce moment  » et souligne ensuite que «  le maire Mamdani a clairement indiqué que la gouverneure doit taxer les riches  » et que les DSA « s’efforceront de veiller à ce qu’elle tienne cette promesse  ». Même s’ils restent quelque peu évasifs quant à la signification du soutien en lui-même, cette rhétorique établit au moins que l’organisation a des priorités distinctes de celles du maire et qui ne dépendent pas de lui.

Cela positionne les DSA comme une force qui se battra pour le programme concret sur lequel Mamdani s’est présenté, et non comme une armée que le maire peut mobiliser pour n’importe quelle bataille de son choix. C’est un point important et, en effet, la relation que cela révèle pourrait bien être la clé du succès de l’ensemble du projet électoral socialiste. On peut à ce sujet se remémorer le moment où Hochul, ayant tardivement soutenu Mamdani avant l’élection, a dû faire face à une foule de manifestantsscandant « Taxez les riches  » pendant son discours.

Ces slogans ont été un moment fugace et cathartique, mais ils symbolisent quelque chose de plus profond, quelque chose que Mamdani et tous les politiciens socialistes devraient saluer. Ils représentent la réalité autonome des masses en mouvement, qui existe avant et indépendamment des dirigeants élus. Cette autonomie est en fin de compte la source de la force des personnalités politiques elles-mêmes. Elle permet à Mamdani de dire à Hochul : « Vous voyez, c’est ce qui m’a amené ici, et non seulement vous ne pouvez pas le contrôler, mais moi non plus.  » La véritable politique de masse dit la vérité et exige ce qu’elle veut, et elle n’est pas soumise aux considérations stratégiques d’un politicien au sein de l’État bourgeois.

Entre l’intérieur et l’extérieur

Parallèlement à toutes ces luttes plus importantes, il y a bien sûr eu un flux constant de couverture médiatique et de discussions sur les réseaux sociaux, avec des réactions aux diverses déclarations ou positions prises par Mamdani et son entourage. C’est là que la question de l’honnêteté se pose de la manière la plus flagrante. Parfois, ce sont les tabloïds qui tentent de lier Mamdani à des positions des DSA qu’ils s’attendent à voir rejetées. D’autres fois, ce sont des membres des DSA et d’autres militants de gauche qui s’alarment face à ce qu’ils perçoivent comme des concessions excessives de Mamdani à ces critiques de droite, qu’il s’agisse de son désaveu du slogan Globalize the intifada (qui appelle l’intifada à s’internationaliser) ou de ses publications occasionnelles faisant l’éloge de la police de New York.

C’est également un domaine où la contradiction entre les besoins du mouvement et les exigences de la gouvernance peut se manifester de la manière la plus directe qui soit. Mamdani peut ne pas avoir appelé l’intifada à s’internationaliser (c’est ce qu’il revendique), mais nous, nous le pouvons. Il n’est peut-être pas en mesure de traiter les flics de racistes ou d’appeler à une restructuration radicale de la police de New York, même s’il pourrait être d’accord sur certains points. Mais nous, nous le pouvons, et nous le devons. Laissons les louanges au bureau du maire ; nous, nous pouvons continuer de dire la vérité.

Néanmoins, les organisateurs des DSA vont inévitablement se pencher sur les déclarations publiques de Mamdani et les scruter pour déterminer si elles reflètent un compromis politique ou un véritable changement d’objectifs politiques. Dans ce cas précis, gérer cette contradiction nécessite un moyen de communication par-delà le fossé, un signal semi-fiable de ce que le maire a réellement en tête. Il vaut donc la peine ici d’examiner de plus près les relations internes entre Zohran et les DSA, plutôt que de se contenter de les renvoyer dos à dos.

La délicate tâche de légiférer ou de gouverner implique que les élus ne peuvent pas traiter avec une totale transparence toutes les réalités politiques confinées aux coulisses, même avec les membres des DSA eux-mêmes.
Jusqu’à présent, je me suis surtout attaché à dépeindre les DSA et l’appareil de Zohran (par exemple, le bureau du maire et Our Time for NYC, une organisation qui milite pour la réalisation des promesses de campagne de Mamdani) comme des entités déconnectées, opérant à distance l’une de l’autre. Mais manifestement, il n’en est rien. Outre la pléthore de membres des DSA employés par le bureau du maire, il existe aussi des mécanismes formels de coordination avec l’organisation dans son ensemble, sous la forme de réunions régulières avec les coprésidents élus de la section new-yorkaise. Cela reflète le système des comités New York State Socialists in Office (un groupe d’élus faisant la promotion de dispositions législatives défendant les intérêts de la classe ouvrière) qui sont censés être des mécanismes de cogouvernance entre les représentants des membres des DSA et des législateurs élus du parti au niveau de l’État et des municipalités.

C’est là que se rejoignent l’«  intérieur » et l’« extérieur  » de la fameuse stratégie inside-outside. Et c’est également là que le principe d’honnêteté révolutionnaire se heurte aux exigences du fonctionnement au sein de l’État. Invariablement, la délicate tâche de légiférer ou de gouverner implique que les élus ne peuvent pas traiter avec une totale transparence toutes les réalités politiques confinées aux coulisses, même avec les membres des DSA eux-mêmes – l’organisation est, après tout, remarquablement perméable, et n’importe qui peut y adhérer simplement en saisissant ses coordonnées bancaires sur un site web. Ainsi, le mieux que les élus puissent parfois faire est de réunir, pour une discussion franche, un petit groupe composé de dirigeants de confiance, qui doivent ensuite exercer leur propre jugement afin d’éclairer l’ensemble des membres.

Pour ceux qui craignent que les élus socialistes ne poussent inévitablement les DSA vers une cooptation libérale, c’est là, dans la rencontre métaphorique et littérale entre les politiciens et les masses, que réside le plus grand danger. Et ce n’est pas une préoccupation que nous devrions ignorer, mais une question à laquelle nous devons prêter une attention particulière. Dans le même temps, si nous voulons réellement tenter l’expérience du socialisme électoral américain du XXIe siècle, l’existence de certains de ces mécanismes est inévitable et nécessaire.

Vérité révolutionnaire et conséquences

Au début du mois, la section new-yorkaise des DSA a organisé un forum avec Alexandria Ocasio-Cortez alors que la section débattait de l’opportunité de la soutenir à nouveau pour son élection à la Chambre des représentants. Cela fait des années que Madame Ocasio-Cortez prête à controverses au sein de l’organisation, et l’un des points particulièrement sensibles a été son vote en faveur du financement du système de défense antimissile israélien dit dôme de fer. Lors du dernier cycle électoral, bien que la section l’ait soutenue, la direction nationale des DSA s’était scindée sur cette question, ce qui avait conduit à l’absence de soutien national.

Cette année pourrait marquer un point de rupture, semble-t-il. Alors qu’Israël est de plus en plus discrédité dans l’opinion publique, comment peut-on justifier qu’une élue vote de la sorte, d’autant plus qu’il apparaît clairement qu’aucun calcul politique réel ne justifie de s’écarter de la position correcte ? Quelle que soit l’opinion que l’on ait des compromis qu’implique la relation avec cette dernière, les DSA ont continué d’affirmer une vérité évidente : la distinction entre armes «  défensives » et « offensives » n’a aucun sens dans une situation où Israël est l’agresseur contre les Palestiniens occupés et les pays voisins et où les boucliers antimissiles défensifs sont de nature à lui permettre de mener une guerre sans fin sans devoir en assumer les conséquences.

Lors du forum, à la surprise de beaucoup, Mme Ocasio-Cortez a annoncé qu’elle s’opposait désormais à toute aide militaire à Israël, quelle qu’elle soit. Si pour certains, c’était trop peu, trop tard, la plupart des factions du spectre des DSA se sont empressées de s’en attribuer le mérite et de crier victoire, et dans un certain sens, elles le méritaient toutes. Grâce à une combinaison de pressions en coulisses et d’indignation publique, les socialistes avaient continué à dire la vérité, et finalement, la représentante Ocasio-Cortez a décidé qu’elle le pouvait aussi. On l’a mise face à ses responsabilités. Ou bien nous avons renforcé notre pouvoir. Ou encore les deux. Ou peut-être, alors que les ambitions de celle-ci continuent d’évoluer et que la position libérale générale se détourne d’Israël, qu’aucune de ces deux affirmations n’est vraie.

Dire la vérité et poser les vraies questions

Il ne s’agit pas ici d’appeler toutes les factions des DSA, ou de la gauche en général, à simplement s’entendre. Ce n’est même pas vraiment un appel à abandonner les débats sur la construction du pouvoir ou la responsabilisation des élus. Après tout, si la mairie de Zohran représente une contradiction objective que nous ne pouvons actuellement pas transcender, alors cette contradiction sera inévitablement représentée au sein même des DSA. C’est une façon d’envisager l’importance et la fonction de notre nature multitendancielle et ouverte à tous.

Il est possible, dans la phase actuelle du capitalisme, de construire un nouveau type de social-démocratie institutionnalisée pour remplacer celle, fordiste et défaillante, qui a soutenu les États-providence fortement syndiqués du XXe siècle.

Un plaidoyer pour l’honnêteté révolutionnaire est un appel à faire preuve de franchise dans les discussions concernant les points sur lesquels nous sommes d’accord, entre nous et avec le public. Mais il existe des désaccords importants et des inconnues qui méritent d’être débattus, ainsi que des analyses plus approfondies et plus substantielles qui devraient être davantage mises de l’avant. Je n’en suggérerai qu’une seule qui concerne directement Mamdani et le reste des élus des DSA.

En fin de compte, le sort du projet audacieux et fragile de socialisme électoral mené par les DSA dépend de la validité de son postulat de base, à savoir qu’il est possible, dans la phase actuelle du capitalisme, de construire une nouvelle forme de social-démocratie institutionnalisée pour remplacer le modèle fordiste défaillant qui a soutenu les États-providence fortement syndiqués du XXe siècle. Car quelle que soit la diversité des idéologies revendiquées au sein de la grande coalition des DSA, même les tendances les plus révolutionnaires et les moins gradualistes n’auraient pas vraiment de raison d’y être si on ne croyait pas, à un certain niveau, que le projet de social-démocratie du XXIe siècle était viable, au moins pendant un certain temps.

Si c’est le cas, ce ne sera pas un régime qui ressemblera exactement à l’apogée des États-providence d’après-guerre. Et probablement pas un régime susceptible de durer indéfiniment ou qui ferait une transition en douceur vers le postcapitalisme.À un moment donné,soit il y aura une rupture révolutionnaire qui enlèvera définitivement le pouvoir à la classe capitaliste, soit la nouvelle social-démocratie subira le même sort que l’ancienne, repoussée par la contre-révolution de la classe dirigeante.

Nous avons besoin d’une analyse sérieuse de cette question, d’une compréhension des façons dont le projet peut être contrecarré et réorienté par les forces du capital. Peut-être devons-nous commencer à construire de nouveaux types d’institutions pouvant aller au-delà de l’État populaire, comme les assemblées populairesproposées par Bhaskar Sunkara et Gabriel Hetland. Mais en attendant, nous pouvons toujours nous organiser, dire la vérité et essayer d’utiliser tous les leviers du pouvoir étatique qui nous sont accessibles pour tenir nos promesses envers la classe ouvrière.
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