Édition du 23 avril 2024

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Le mouvement des femmes dans le monde

« Abus sexuel », antiféminisme, les recettes d’un ordre

Actualité oblige… on a beaucoup lu ou entendu la terminologie « abus sexuel ». En tête d’affiche, le « sommet exceptionnel sur les abus sexuels sur mineurs », organisé au Vatican du 21 au 24 février 2019. Que signifie cette expression ? D’un point de vue linguistique, « abus » signifie mauvais usage. Associé à « sexuel » l’expression consacre l’idée qu’il y aurait un bon usage de la sexualité chez les enfants et un mauvais. L’Église catholique a donc décidé de s’attaquer à ce mauvais usage, occultant par voie de conséquence la question de la sexualité supposée des enfants.

tiré de : Entre les lignes et les mots 2019 - 11 - 15 mars : notes de lecture, textes, pétitions

Ensuite, le mot « abus » reste flou, ne désigne pas précisément des faits qui sont criminels. Il les minimise et les nie. Pourtant il s’agit de pédophilie et non de pratique sexuelle, un crime aussi grave que les viols des religieuses, « révélés » dans la foulée. L’emploi de ce terme cache alors un abus de pouvoir : la relation des prêtres et autres ecclésiastiques (des hommes) avec les enfants et avec les nonnes (des femmes) est basée sur une relation de confiance ou d’autorité, qui pose la question du consentement1.

Enfin, cette expression s’affiche au sein d’un ordre caractérisé par la hiérarchie, le sexisme endémique, la culture du silence, l’imperméabilité. Comme dans les autres ordres – médical, juridique, politique… –, l’impunité des violences sexuelles règne. Elles y sont non nommées, considérées normales, faisant partie de la fonction de ses membres. La parole de la victime (femme, enfant) y est systématiquement remise en cause alors que le criminel (homme) reste majoritairement impuni, protégé par des lois nationales ou propres2. Ces lois sont des retranscriptions ou le terreau de la vulgate populaire, qui nie par lâcheté, par peur, par ignorance ou par volonté (initier sexuellement), les violences exercées sur mineurs et qui entérinent l’appropriation sociale du corps des femmes3.

La différence entre l’ordre de l’Église et les autres se manifeste notamment par la contradiction qui l’habite. Chez les catholiques, les membres font vœu de chasteté, bannissent l’avortement, s’opposent à la « théorie du genre », rejettent toute sexualité contre nature – c’est-à-dire qui n’a pas vocation à « l’enfantement » –, glorifient « la femme comme mère, porteuse d’enfants », alors que le contraire se vit en son sein. Aujourd’hui, la dialectique visant à « protéger les victimes » mise en exergue par le Vatican, obère la responsabilité des auteurs des crimes. En parallèle, elle perpétue une stratégie d’inversion des concepts féministes4.

Le fond de l’entreprise reste effectivement familialiste : à travers tout ce bruit, il est question de promouvoir le mariage entre homme et femme, de protéger l’idée de famille. De plus, il s’agit de reconduire l’idéologie antiféministe portée de longue date par l’Église. Des déclarations récentes du pape François ont été évoquées : « Inviter une femme à parler, ce n’est pas entrer dans le mode d’un féminisme ecclésiastique, car au final, tout féminisme finit par être un machisme avec une jupe ». Par ces mots, le chef de l’Église catholique s’inscrit en digne héritier de Jean-Paul II qui faisait en 1995 la « promotion d’un féminisme chrétien ». Cette appropriation opportuniste du féminisme n’est pas nouvelle. Elle a pour but de le dissoudre.

Nés au début du XXe siècle, les fondements du féminisme chrétien peuvent s’expliquer ainsi : « la collaboration de la femme aux questions d’intérêt commun se présente à elle sous un aspect sévère et son activité extérieure est motivée, non par des raisons puériles ou de mesquines rivalités de sexe et des théories déclamatoires sur l’égalité de l’homme et de la femme ; mais elle est justifiée par le fait que la fonction sociale de la femme différant par certains côtés de celle de l’homme, elle seule peut savoir dans quel sens elle doit la développer, la perfectionner et introduire dans sa propre vie ce progrès que la vie publique communique à la vie privée »5.

Cette idéologie entend mettre en lumière le rôle de « la femme »6dans le processus de restauration de l’image de l’Église catholique, en tant qu’individu ayant des qualités propres. François de souligner : « elle est celle qui porte, la mère de la communauté ». Cette vision reprend presque mot pour mot les termes des textes (la bible) qui célèbrent la différence entre les sexes tout en excluant l’idée qu’il y ait inégalités.

Or, il existe bien, dans la bible, une relation hiérarchisée entre les deux sexes. Dans le texte « 1 Timothée 2:1-15, verset 11 », Saint-Paul écrit : « Que la femme écoute l’instruction en silence, avec une entière soumission ». L’« homme » et « la femme » ne jouent pas les mêmes rôles « dans l’église et dans le couple », l’homme étant chargé de l’autorité, et la femme de l’enfantement et du soin de la famille. C’est ainsi par exemple que l’ordination des femmes est interdite. Dans le verset 12, il est écrit : « Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme ; mais elle doit demeurer dans le silence ». L’apôtre limite ce que « la femme » peut faire dans l’église : se taire et obéir.

L’actualité n’est pas révolutionnaire. Certes, elle met en lumière des faits jusqu’ici passés sous silence et impunis, mais elle permet également aux juges autoproclamés de ces faits (des hommes) de continuer à dispenser la parole paternaliste : ils se placent en protecteurs désintéressés de leurs membres (femmes, enfants), ayant autorité naturelle à les guider, car ces membres seraient en demande, en situation de mineurs civiques. De la même manière, les femmes se retrouvent placées au rang de victimes ou d’actrices immobiles, ayant besoin d’encadrement technique, d’assistance, de soutien, parce que plus employées à la maternité ou au devoir d’accompagnement de l’autorité. Leurs savoirs propres ne sont pas pris en compte. Les femmes n’ont pas droit à la parole et à ce titre restent des « subalternes »7.

Tant de rigueur dans la minorisation des violences sexuelles perpétrées par des hommes, d’ignorance de la parole des enfants, d’acharnement à garder les femmes dans leur rôle social de mère, d’épouse ou d’auxiliaire de la hiérarchie religieuse, me fait mesurer, en cette Journée internationale des femmes, l’ampleur des luttes restant à mener pour renverser le patriarcat.

Joelle Palmieri, 8 mars 2019

https://joellepalmieri.wordpress.com/2019/03/08/abus-sexuel-antifeminisme-les-recettes-dun-ordre/

Notes

1 Geneviève Fraisse, Du consentement, Paris, Le Seuil, 2007, 144 p.

2 L’Église catholique est régie par le droit canon : ensemble de lois et de règlements adoptés ou acceptés par les autorités catholiques, des hommes, les femmes n’ayant pas le droit de vote. Le Code faisant autorité dans l’Église latine est celui de 1983. Il a été promulgué par Jean-Paul II le 25 janvier 1983.

3 Selon l’anthropologue française Françoise Héritier, le corps féminin, ayant la puissance d’enfanter à l’identique, c’est-à-dire d’engendrer des filles, ce que le corps masculin ne peut en aucun cas faire – reproduire des garçons – est à l’origine de la domination masculine (Héritier, Françoise 1996, Masculin, Féminin. La pensée de la différence, Paris : Odile Jacob, 332 p.). Collette Guillaumin, sociologue française, de son côté parle de « sexage » qu’elle définit comme étant à la fois une « appropriation privée » où le « propriétaire » est un homme particulier (au sein du mariage) et une « appropriation collective », au sein des familles comme du secteur des « services », qui permet d’inscrire les femmes dans la prise en charge de l’entretien physique et moral des hommes, ce qu’elle nomme également le travail de production/re-production – Guillaumin, Colette 1992 (1978), Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de Nature, Paris : Côté-femmes, 239 p.). Le corps des femmes représente un enjeu majeur des actions politiques parce que conçu comme matrice (entendu comme organe féminin de reproduction humaine autant que comme structure de reproduction et de construction à tous les niveaux, technologiques, biologiques, cognitifs, sociaux, économiques…) au service de la Nation (Tabet, Paola 2004, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris : L’Harmattan, 207 p, Bibliothèque du féminisme ; Falquet, Jules 2005, Sexe, « race », classe et mobilité sur le marché du travail néolibéral : hommes en armes et femmes « de services », intervention lors du colloque Mobilités au féminin à Tanger, 15-19 novembre 2005, <http://lames.mmsh.univ-aix.fr/Paper...> , consulté le 8 mars 2019 ; Héritier, Françoise 1996, Masculin, Féminin. La pensée de la différence,op. cit.).

4 Couture, Denise. « L’antiféminisme du « nouveau féminisme » préconisé par le Saint-Siège », Cahiers du Genre, vol. 52, no. 1, 2012, pp. 23-49.

5 Marie Gérin-Lajoie, « Entre nous », La Bonne Parole, 7,7 (octobre 1918) : 1. Cité dans Karine Hébert, « Une organisation maternaliste au Québec la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et la bataille pour le vote des femmes », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 52, n° 3, 1999, p. 21.

6 En utilisant le singulier, l’Église essentialise le sexe féminin (vue biologique en lieu et place d’une vue socialement située) et l’homogénéise, faisant fi des différences entre femmes (classe, race).

7 Spivak Gayatri C., Can the Subaltern Speak ? (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Amsterdam, Paris, 2006), in ‪Nelson Cary et Grossberg Lawrence (dir.), Marxism and the Interpretation of Culture, University of Illinois Press, Chicago, 1988, p. 271-313.

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