Édition du 21 juin 2022

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Europe

Accueil et intégration des réfugiés : l’ambivalence polonaise

La Pologne accueille des millions de réfugiés ukrainiens. On les remarque aussitôt, on les entend dans les rues. On leur sourit. L’atmosphère est différente. En moins de deux mois, les grandes villes ont vu leurs populations gonflées, de 19 % à Cracovie à 25 % à Gdansk. Une migration rapide, traumatisante pour ceux qui doivent partir. Elle se présente comme un défi majeur sur le flanc Est de l’Europe, alors que la guerre se poursuit.

2 juin 2022 | tiré d’AOC media

Le premier accueil a été chaleureux, l’œuvre d’une population polonaise sensibilisée par les dangers de cette guerre. Elle s’est précipitée à la rencontre des foules qui s’entassaient aux postes-frontières ; des associations et beaucoup de collectivités locales ont organisé un système efficace et bénévole de prise en charge. Le gouvernement s’est montré solidaire de l’Ukraine face à la Russie, il a mis en place la directive européenne de protection temporaire débloquée le 3 mars par la Commission européenne. Une loi a été adoptée.

Chaque réfugié venant d’Ukraine a pu bénéficier rapidement, parfois en quelques heures, d’un statut protecteur pour dix-huit mois renouvelables, comprenant des aides financières, un hébergement provisoire, le droit au travail, l’accès aux services de santé, à l’école pour les enfants, un numéro de sécurité sociale et le bénéfice de nombreux services sociaux. Fin avril, plus d’un million de personnes ont déjà leur numéro. Certains bénéficient d’un accueil particulier comme par exemple les Roms ukrainiens à Bialystok, dans un centre dédié.

Deux frontières

Deux groupes font exception. Les non ukrainiens venant d’Ukraine, 258 000 selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), des étudiants ou travailleurs étrangers, des conjoints ou conjointes d’Ukrainiens (25 nationalités représentées). Ils n’obtiennent pas une protection aussi longue, seulement quinze jours renouvelables, et sont invités à rentrer dans leur pays d’origine.

Cette population a fait parfois l’objet de préjugés et de discriminations racistes à la frontière. Des associations comme celle des jeunes du Club des intellectuels catholiques (KIK) ou des mouvements de jeunes Juifs, se sont rendus à la frontière pour s’adresser particulièrement à eux. Des auberges, à Varsovie et Cracovie, ont été spécialement aménagées.

L’autre exception est héritée de la crise avec la Biélorussie cet hiver, et évolue dans une toute autre direction. On se souvient qu’Alexandre Loukachenko, l’homme fort du pays, mal réélu, avait organisé une crise migratoire artificielle en faisant venir d’Istanbul des convois de migrants auxquels il avait promis un passage facile à l’Ouest via la Pologne et la Lituanie.

Il cherchait, semble-t-il, à déstabiliser ses voisins pour se venger du fait qu’ils avaient accueilli des opposants biélorusses. La Pologne avait répondu en fermant sa frontière, et les réfugiés – des Afghans, des Kurdes, Syriens ou Africains –, étaient renvoyés par les garde-frontières polonais. Poussés d’un côté, repoussés de l’autre, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants se sont trouvés pris au piège, et dans des situations dramatiques.

Ils n’ont pas disparu avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie. Au contraire, depuis mars, ça n’arrête pas. Tandis que les autorités polonaises construisent un mur de 186 km sur la frontière biélorusse[1], des groupes de migrants (souvent des familles) expulsés par la Biélorussie errent dans les forêts polonaises, traqués par la police.

Des associations de bénévoles réussissent à en recueillir certains, à les défendre et à obliger les autorités polonaises à les prendre en charge. C’est long et pénible, plusieurs activistes ont été arrêtés. Toutefois des plaintes sont déposées. Fin mars, le tribunal d’Hajnówka, une petite ville de Podlachie à quelques kilomètres de la frontière, a condamné la pratique du push back contre trois Afghans.

Ceux qui ne sont pas refoulés et qui parviennent à déposer une demande de protection sont placés dans des centres de rétention aux conditions de vie carcérales. Le 19 avril, cinq Syriens retenus dans ce genre d’établissement à Lesznowola (au centre du pays), se sont déclarés en grève de la faim pour protester contre leurs conditions d’accueil : « Nous sommes traités comme des criminels », crient-ils, alors qu’ils fuient l’armée de Bachar el-Assad.

Ils demandent à être transférés dans un centre ouvert, et leur sort devient un objet de conflit entre le parti nationaliste conservateur Droit et Justice (PiS) au pouvoir, et l’opposition libérale Plateforme civique (PO). Selon un communiqué, le Groupe Granica qui réunit des associations d’aide aux réfugiés, a reçu du 12 au 18 avril des demandes d’aide de la part de 187 personnes dont 36 ont finalement été refoulées par les gardes-frontières (parmi lesquelles une femme enceinte et 16 enfants).

Cette différence de traitement entre un petit groupe de réfugiés provenant d’autres guerres et l’immense population venue d’Ukraine, choque l’opinion et les bénévoles mobilisés. Les autorités se justifient en évoquant des statuts différents, les demandeurs d’asile provenant d’autres pays que l’Ukraine devant se conformer aux statuts des accords de Schengen pratiqués aux autres frontières de l’Europe.

Leur demande, lorsqu’ils peuvent la déposer, est suivie de mois d’attente, et les demandeurs sont parqués dans des centres qu’une expertise d’Amnesty International a baptisé des « Guantánamo » ! Deux associations ukrainiennes en Pologne s’indignent de ce traitement : « Nous sommes étonnés que la Pologne, qui aide les réfugiés ukrainiens d’une si belle manière, accueille cruellement des familles de réfugiés dans la forêt, et les rejette en Biélorussie », écrivent-elles dans un communiqué du 17 avril.

« Même des nourrissons, des enfants en bas âge, des personnes handicapées ou gravement malades sont victimes d’expulsions. (…) Nous sommes étonnés d’observer des tentatives d’intimidation, de répression et de punition d’activistes et de militants, y compris des habitants de Podlachie, qui font exactement la même chose que les autres Polonais dans le cadre de la guerre en Ukraine : ils apportent une aide humanitaire aux nécessiteux, offrent un abri dans leurs propres maisons, ils conduisent les personnes dans le besoin vers un endroit sûr. En aidant les personnes fuyant l’Ukraine, ce sont des héros, en aidant les réfugiés à la frontière polono-biélorusse, on les traite de criminels et on les menace d’emprisonnement ». Et elles appellent les autorités polonaises à « respecter les droits humains de toute personne fuyant la guerre, la violence ou la persécution ».[2]

Ces bonnes paroles soulèvent une question plus générale qui ne se limite pas au cas polonais. La pratique du push back pourtant condamnée par les législations européennes du droit d’asile, est tolérée par l’agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières européens (Frontex). On le voit sur d’autres frontières, ou en mer Égée selon une étude récente de l’Office européen de lutte antifraude[3]. Dans une période où l’Union européenne se promet de rediscuter sa politique migratoire, ces pratiques opposées sur deux frontières d’un même État sont alarmantes. Il devient urgent de mutualiser les moyens et les règles dans le cadre d’une politique migratoire incluant toutes les formes de migrations.

Quelle intégration ?

Pour ce faire, l’observation en temps réel de la mise en œuvre du nouveau statut de protection temporaire, place la Pologne en position d’un laboratoire où nombre de situations sont âprement débattues. En effet, une chose est de garantir un statut et une protection aux réfugiés ukrainiens qui fuient la guerre, toute autre est le choix de les intégrer durablement dans la société polonaise. Tel est l’enjeu majeur des prochains mois.

Au bout de quelques mois d’accueil, l’enthousiasme et le dévouement des premières semaines se transforme en inquiétude, un début de lassitude est perceptible chez les accueillants (on parle même de burn-out du bénévolat). Une question est sur toutes les lèvres : combien de temps ? Certains ont prévenu d’emblée les réfugiés qu’ils ne les hébergeraient que quelques semaines. Mais ça ne résout rien.

Chacun se rend bien compte que ça durera longtemps, quelle que soit l’évolution des combats. L’hypothèse d’une guerre longue est aujourd’hui privilégiée. Partager son logement, généralement modeste, avec des gens désespérés et effrayés, peut devenir pénible et coûter cher, alors que dans le même temps, ces réfugiés doivent se fixer quelque part, ne serait-ce que pour travailler ou scolariser les enfants. Pour s’en sortir, la bonne volonté et le bénévolat des accueillants ne peut plus suffire. Une intégration durable devient la priorité. Ces femmes et ces enfants ont quitté leur maison, leur vie, leur fils, leur père et leur mari.

Si une légère augmentation des retours est sensible à la frontière polonaise depuis le retrait des troupes russes autour de Kiev, elle dépasse à peine le nombre d’entrées, autour de 20 000 personnes par jour dans les deux sens. Les relevés de l’UNHCR insistent sur leur caractère « pendulaire », la situation est qualifiée de « très volatile ». Les questionnaires individuels à la frontière mettent en valeur les raisons familiales (31 % des cas) et des visites temporaires (20 %) notamment à l’occasion de la Pâque orthodoxe.

Les associations et les collectivités locales en première ligne, insistent donc sur la nécessité d’une meilleure implication des services et des administrations publiques, et discutent la politique du gouvernement. Car l’État ne répond pas comme il le faudrait. Sans entrer ici dans le détail – la presse polonaise déborde d’exemples et de discussions – on peut citer deux domaines parmi les plus problématiques : trouver un toit et une école.

Ce qui ne peut être satisfait sur la seule base d’initiatives privées et associatives. Inversement, il ne saurait être question de les entasser dans des camps ou des centres de rétention comme à la frontière biélorusse. La mise en œuvre de la directive européenne et la loi adoptée garantissent la libre circulation et le droit au travail.

Les « points d’accueil » organisés près de la frontière – comme la halle Tesco à Przemysl – ou dans les grandes villes – la Halle Torwar à Varsovie – n’hébergent les réfugiés que quelques jours, le temps que des particuliers ou des associations viennent les chercher et les loger chez l’habitant ou dans des hôtels ou des logements aménagés mis à disposition par les municipalités, les préfectures (voïvodies) ou des particuliers. Des trains ou des bus peuvent également les conduire dans des pays comme l’Allemagne et l’Autriche.

Au total, selon les recensements des associations, 80 % des 2,5 millions de réfugiés ukrainiens actuellement en Pologne sont hébergés par des particuliers, des associations et organismes privés, les autres dans des établissements publics municipaux. Ce qui est jugé très insuffisant dans le contexte d’un marché locatif privé peu accessible à la majorité des réfugiés : ces dernières semaines les prix explosent dans les grandes villes !

Certes, le gouvernement a mis en place une aide financière aux familles accueillantes, 1 200 PLN (256 euros) par personne pendant soixante jours, mais après ?, demandent les associations. Quid des mesures de régulation du marché locatif par l’État ? Une intégration réussie passera d’abord par la possibilité de se loger convenablement et de reconstruire un chez-soi familial. Et donc par une location.

Plus généralement, les ONG et les villes se plaignent d’une mauvaise coopération avec le gouvernement et ses administrations, quoi qu’en dise le ministre chargé des réfugiés. La seule qui se dise satisfaite est la Croix-Rouge polonaise.

Pour les écoles, le principe de la scolarisation des enfants ukrainiens a été aussitôt admis et organisé par l’éducation nationale polonaise. Mais sur 700 000 enfants réfugiés, le ministre estime à seulement 161 000 le nombre d’élèves dans les établissements polonais (dont 120 000 dans le primaire), avec aussitôt le problème de la langue et des programmes enseignés.

Selon les sondages auprès des réfugiés, seulement 26 % des adultes maîtriseraient correctement le polonais, 55 % l’anglais et 90 % le russe. C’est pourquoi une grande partie des enfants préfèrent suivre des cours à distance en ukrainien selon le principe demandé par Kiev. Ça devrait également leur permettre de terminer leur année scolaire et de se présenter aux examens (entrée au lycée, baccalauréat).

Dans l’école polonaise, le ministre a au contraire favorisé, en plus de l’apprentissage du polonais (dans des classes spéciales), le suivi des cours ordinaires pour se présenter aux examens de fin d’année en polonais. Ce qui a entrainé une vive polémique. Le ministre est accusé dans une lettre au Premier ministre signée par les principales organisations d’enseignants, de vouloir « poloniser » autoritairement ces enfants, de ne pas tenir compte de la « spécificité des réfugiés de guerre soucieux de rentrer chez eux le plus rapidement possible » et veulent poursuivre leur cursus ukrainien.

Ce que confirme le refus de l’Éducation nationale d’embaucher des professeurs ukrainiens pourtant nombreux parmi les réfugiés, et surtout d’imposer le passage des examens en polonais. L’absurdité de cette contrainte s’est soldée par le fait que seulement 47 élèves ukrainiens se sont inscrits aux examens de fin d’études secondaires et 6 600 à ceux pour entrer au lycée, prévus fin mai.

La jeunesse a voté avec ses pieds, constate un éditorialiste[4]. Des mairies d’opposition y suppléent en offrant des services alternatifs. Ainsi, Varsovie a organisé un réseau de téléenseignement en ukrainien, mettant à la disposition des jeunes réfugiés des ordinateurs et des salles de travail dans plusieurs quartiers.

Ces deux exemples auxquels on pourrait ajouter des questions aussi essentielles que le travail, la santé ou la sécurité, mettent en valeur les obstacles pratiques et les conflits politiques qui pèsent sur l’avenir des réfugiés en Pologne. Auxquels il faut ajouter le conflit sur l’État de droit avec l’UE.

Le PiS au pouvoir refuse toujours d’appliquer les décisions de la Cour de justice de l’Union européenne, ce qui bloque l’accès de la Pologne aux financements du plan de relance (58 milliards d’euros) et pèse sur les moyens disponibles. Les municipalités sont contraintes de s’endetter. Jusqu’à présent, l’État n’a pu recevoir qu’un demi-milliard récupéré sur un fonds d’intervention de la Commission (REACT-EU).

On le voit, l’accueil ne se limite pas aux premiers jours. Il impose une réflexion plus approfondie sur la question de l’intégration durable des réfugiés. On ne peut la réduire à des comportements compassionnels face à l’épreuve de la guerre. Il s’agit de penser, à moyen terme, la cohabitation et le mélange entre populations de cultures différentes, leur bonne intelligence et compréhension mutuelle. Et de s’en donner les moyens.

Le 8 mai, s’est tenue à Wrocław une très importante réunion en ce sens. Elle a réuni 120 personnes (responsables de collectivités locales, experts, syndicats, militants d’associations d’aide aux réfugiés, etc.) et des représentants du gouvernement (pas de ministres) pour poser les bases d’une politique migratoire inexistante en Pologne.

Elle a fait appel aux autorités de l’État pour un plus grand engagement et une réelle concertation sociale – « sans coordination, financement et un bon cadre juridique, il sera impossible de relever un défi aussi important que l’admission et l’intégration de deux millions de personnes en provenance d’Ukraine » – et définit très concrètement les mesures nécessaires à court et moyen terme.

Huit commissions ont travaillé sur le marché du travail, l’éducation, le logement, la santé et la protection sociale, l’intégration civique, les financements et la législation, la sécurité et la cybersécurité. La situation à la frontière biélorusse a également été évoquée.

Agnieszka Kosowicz, la présidente du Forum polonais sur les migrations qui réunit la plupart des associations mobilisées, avait déjà soulevé cette question dès le mois de mars. Lors d’un entretien, elle constatait tout simplement l’absence de stratégie gouvernementale en la matière. Elle insiste sur les conséquences à long terme de l’intégration d’une si grande vague de réfugiés : « Nous devons changer notre façon de voir la Pologne comme un pays homogène habité par des personnes d’une seule nationalité. Une telle vision ne correspond plus à la réalité. Il y aura encore des migrations, non seulement liées aux guerres, mais aussi, par exemple, au changement climatique. »

Elle imagine que la Pologne devra renouer avec son long passé multiculturel détruit par la Seconde Guerre mondiale. « Nous devons redéfinir notre vision et notre façon de penser la polonité et ce que signifie être polonais. Il faut en finir avec les mythes d’une Pologne nationale-chrétienne. »

À propos des Ukrainiens, elle précise : « Bien sûr, tous ceux qui ont quitté l’Ukraine pendant la guerre ne resteront pas en Pologne. Certains rentreront, surtout si la guerre se termine. Mais même dans ce scénario optimiste, tout le monde n’aura pas où aller, beaucoup de villes ont déjà été complètement détruites. Une famille avec de jeunes enfants voudra-t-elle retourner dans les ruines de sa maison ou bien préfèrera-t-elle se consolider ici ? »

Résister à cette guerre, la gagner, commence sans doute par le fait d’admettre qu’elle bouleverse durablement l’Europe du Centre-Est, et qu’il faut éviter les crispations identitaires que l’on voit habituellement. Savoir accueillir et intégrer les millions de réfugiés chassés par la guerre, est le premier pas décisif.

Jean-Yves Potel

POLITISTE ET HISTORIEN

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