Édition du 2 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Pour reconstruire un narratif de gauche à la hauteur des défis du 21ième siècle

Apprendre à combiner les apports de Walter Benjamin et Antonio Gramsci

Il existe deux auteurs de la tradition marxiste qui pourraient nous aider à affronter les défis du 21ième siècle et nous permettre de reconstruire les fondements stratégiques de ce narratif de gauche dont nous ressentons tant le besoin aujourd’hui (1). il s’agit d’une part de l’homme de lettres et penseur Walter Benjamin (1892-1940) et d’autre part du révolutionnaire et philosophe Antonio Gramsci (1891-1937).

Tout en se revendiquant très clairement l’un et l’autre de l’héritage égalitaire de la gauche, et même de la gauche révolutionnaire, ils ont vécu eux aussi une période de grands périls, de crises et de guerres –celle des années 1930— ; une période qui par bien de ses traits pourrait nous faire penser à la nôtre. Et ils l’ont affrontée en ne craignant pas de prendre à bras le corps les défis nouveaux qui leur étaient posés –et en particulier celui de la montée de l’extrême droite et de la guerre—, nous laissant en héritage un corps de concepts et d’intuitions théoriques qui pourraient nous être d’une grande utilité pour l’aujourd’hui.

Par leur approche d’abord et avant tout philosophique, ils se sont donnés les moyens d’aborder les choses dans leur globalité, et par conséquent avec une hauteur de vue dont nous aurions grand besoin aujourd’hui, en ces temps de fragmentation de la pensée et d’horizons historiques rapetissés. En particulier, l’un et l’autre ont su s’alimenter à ce qu’on pourrait appeler un marxisme de la totalité, c’est-à-dire à un marxisme soucieux d’appréhender les faits sociaux dans leur globalité, mettant l’accent sur l’étroite imbrication au sein de la réalité entre les dimensions matérielles et culturelles, l’infra-structure et la superstructure, l’économie et la politique, la pratique et la théorie. En ce sens, leurs legs intellectuels ne peuvent se réduire –comme on tend à le faire si souvent— à quelques intuitions parcellaires sur le sens de l’histoire ou encore sur l’art de la stratégie ou même sur la pertinence de quelques alignements d’ordre politiques ou stratégiques hérités du passé.

En effet si, depuis la perspective qui est la nôtre, on combine les intuitions les plus profondes de l’un et de l’autre en certains de leurs points névralgiques, on peut trouver la matière nécessaire pour penser tout à la fois l’ampleur des crises multidimensionnelles que nous devons affronter aux temps présents ainsi que les moyens pour tendanciellement les dépasser. Car en rapprochant leurs écrits respectifs, on s’ouvre à la possibilité de mieux combiner pour l’aujourd’hui une approche résolument révolutionnaire de l’histoire telle qu’esquissée par Benjamin à une perspective politique et stratégique de la transition nécessaire ainsi qu’on en trouve la méthodologie chez Gramsci. En somme, en associant librement certaines de leurs idées clef, il devient possible de renouer solidement le fil d’une vision a-typique de l’histoire humaine et de son rapport au capitalisme, à celui d’une perspective stratégique et politique effective qui sait se penser dans le temps long de l’histoire.

Et il devient possible de le faire, tout en échappant aux interprétations très à la mode qui en sont faites aux temps présents, dans le cas de Benjamin en mettant de côté son versant marxiste et politique, et dans le cas de Gramsci, en lui ôtant ses référence au système capitaliste et aux luttes de classes qui s’y donnent inéluctablement [1].

Il devient surtout possible d’éviter ce travers dans lequel tant de courants de la gauche sont tombés et que résume si bien la fameuse formule prononcée en son temps par le socialiste allemand Eduard Berstein [2] : « Le but n’est rien, le mouvement est tout », expression même des ambiguïtés et impuissances du réformisme de la fin du 19ième siècle et dont les tenaces séductions n’ont jamais cessé d’être ravivées jusqu’à notre époque, en particulier à travers la néo-libéralisation de la social-démocratie. Comme si le mouvement ne devait pas toujours faire écho au but poursuivi !

Certes, si Benjamin et Gramsci appartiennent à ce que l’on pourrait appeler le courant chaud du marxisme et s’ils ont été chacun à leur manière foncièrement anti-staliniens et révolutionnaires, ils l’ont été de façon bien différente, et surtout ils ont emprunté des chemins intellectuels si distincts qu’il paraît difficile a priori d’en réunir les pensées les plus fortes dans une même approche. L’un n’est-il pas d’abord un homme de lettre d’origine allemande, préoccupé initialement par les questions esthétiques et marqué autant par le marxisme que –paradoxalement— par la mystique juive, pendant que l’autre, italien, était d’abord et avant tout soucieux d’intervention socio-politique pratique, notamment au sein du jeune parti communiste italien et des luttes internes qui le traversaient dans le sillage de la révolution d’octobre de 1917 et de ses échos révolutionnaires sur l’Europe d’alors ?

Aussi si tous deux ont souffert dans leur chair même des affres de cette sombre période de l’histoire humaine —l’un ayant passé 11 ans de sa vie dans les geôles de Mussolini avant de mourir (1937), l’autre s’étant suicidé (1940) après avoir été intercepté par la police pro-franquiste à la frontière franco-espagnole— leurs deux démarches intellectuelles n’en restent pas moins, apparemment aux antipodes l’une de l’autre, ne serait-ce qu’en termes de préoccupations et d’objets de recherche. Avec pour Benjamin, la question de « l’histoire » comme préoccupation centrale, mais revue à travers la pratique littéraire, la haute culture européenne et le tamis de la mystique juive ; et avec pour Gramsci la question de « l’hégémonie » comme axe premier de réflexion, mais plombée de tous les grands débats politiques qui traversaient dans cette période historique charnière, le mouvement ouvrier socialiste et la 3ième internationale.

Mais c’est là justement l’intéressant, en empruntant chacun à leur manière des voies hétérodoxes au marxisme officiel et surtout en ouvrant de nouvelles avenues de réflexion, à rebrousse-poil des traditions hégémoniques de la gauche d’alors, tous deux pourraient en quelque sorte nous inviter d’une manière inédite à redonner vie tout à la fois aux aspirations révolutionnaires anarchiste et communistes originaires, en combinant pour l’aujourd’hui, l’indéfectible volonté des uns à des changements fondamentaux (ce qu’on pourrait appeler aussi « l’ivresse libertaire »), avec l’implacable sens de la stratégie des autres (ou dit autrement « la sobriété marxiste »). [3].

Associés l’un à l’autre par le biais de certaines de leurs intuitions décisives, ils pourraient ainsi nous aider à penser pour l’aujourd’hui, ce qui apparaît a priori comme un véritable oxymore : la nécessité d’envisager pour l’humanité un changement radical de vie, sans qu’il s’agisse pour autant d’adaptation superficielle, tout en se donnant en même temps les moyens politiques et stratégiques d’y parvenir effectivement.

N’est-ce pas là après tout la meilleure manière de s’enraciner dans un indéniable héritage de gauche, et ainsi se donner les moyens –en ces temps de désorientation généralisée— de disposer d’une boussole tout autant pour le présent que pour l’à venir ?

1) Benjamin : inverser le cours de l’histoire ?

Peut-être, peut-on commencer par revisiter la conception que Benjamin a fini par se faire dans les années 1930 de la révolution et dont on retrouve une première évocation fulgurante dans des notes préparatoires aux Thèses sur le concept d’histoire, mais qui n’apparaissent pas dans les versions finales [4] : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire les freins d’urgence. 6 » [5].

C’est là d’ailleurs une des rares fois où Benjamin ne craint pas de s’opposer frontalement à Marx, tout au moins au Marx de l’époque du Manifeste !, et il vaut la peine de s’y arrêter, car on trouve en ce point nodal, toute l’originalité de sa démarche, tant d’ailleurs en terme d’appréhension de la notion de révolution que de celle d’histoire. Car en ne remettant pas a priori en cause le programme révolutionnaire de l’époque (la prise du pouvoir d’État, l’abolition de la propriété privée des grands moyens collectifs de production et d’échange, etc.), il rompt pourtant ici très clairement avec les conceptions dominantes et invariablement optimistes de gauche : plutôt que d’être la locomotive de l’histoire mondiale annonçant un avenir glorieux, la révolution serait le frein d’urgence d’un monde qui court à sa perte.

Ce qui guide en effet Benjamin –et l’ensemble des Thèses sur le concept d’histoire écrites en 1940 ne feront que le confirmer— c’est la critique du « progressisme », c’est-à-dire la critique de l’idée si commune encore aujourd’hui d’un progrès historique inéluctable voulant que l’humanité au fil de l’histoire avance nécessairement vers le plus et le mieux ; la révolution étant ce qui permettrait, dans une perspective de gauche, d’accoucher plus rapidement d’un avenir meilleur, et donc de faire naître tout naturellement depuis les entrailles aliénées de la société capitaliste, les bienfaits émancipateurs du socialisme.

Or devant la catastrophe de la montée du nazisme et des avancées de la 2ième guerre mondiale dont Benjamin pressent si clairement les dangers, c’est bien le contraire que ce dernier va affirmer : la révolution n’a pas a priori le vent de l’histoire dans le dos, elle n’en prolonge pas le mouvement premier et spontané. Elle correspond au contraire à une interruption radicale de la continuité historique ; continuité historique qui, elle, se trouverait plutôt du côté de la domination et des catastrophes qu’elle ne cesse d’alimenter. Aussi, plus que l’avancement des forces productives ou la découverte de technologies prometteuses, ce qui reste décisif pour Benjamin, c’est la lutte des classes et ses effets sur le monde, cette lutte à mort qui continue à se donner au fil du temps et de ce qu’on appelle « progrès », entre exploités et exploiteurs, dominés et dominants, oppresseurs et opprimés.

Car c’est d’abord à travers elle que selon lui se façonne le monde des humains et que les vainqueurs ne cessent de réimposer leurs diktats et dominations aux vaincus, pendant qu’au fil de l’histoire, comme l’indique la célèbre Thèse IX, ne cessent de s’accumuler jusqu’au ciel... ruines sur ruines.
Aussi, si pour lui cette lutte a pour cadre privilégié le système capitaliste et les classes qui s’y confrontent, elle ne s’y réduit pas. Les vaincus de Benjamin ne sont pas seulement les travailleurs et travailleuses exploités de l’univers capitaliste, ils s’élargissent à tous les opprimés et parias de l’histoire universelle : les femmes, les juifs, les tziganes, les indiens d’Amérique, les noirs, des dalits de l’Inde, les minorités sexuelles [6], etc...

Telle est l’originalité foncière de Benjamin : réintroduire dans le débat les héritages douloureux et oubliés de l’histoire passée, mais pour qu’on puisse enfin rendre justice à tous et à toutes aux temps présents. Car c’est autour de catégorie du présent que l’histoire prend sens pour lui et qu’ainsi luttes de classes marxiste et messianisme juif peuvent se combiner d’une manière totalement a-typique. L’histoire n’est pas ce qu’il nous reste du passé « un avant immobile et révolu », déchiffrable sur le mode de l’objectivité historienne, une sorte d’histoire des vainqueurs écrite ou définie à tout jamais, mais « un jadis qui gravite autour du maintenant » et dont le présent apparaît comme l’occasion d’une commémoration active, d’une réactualisation toujours possible.

C’est donc en alliant étroitement « mémorisation active des aspirations défaites des vaincus » avec « les luttes collectives du présent », que Benjamin donne toute sa signification à la révolution : elle ne peut que profondément s’enraciner dans l’histoire, faire le lien entre le passé et le présent, s’employer, d’un seul et même mouvement, à arrêter ici et maintenant le cours catastrophique des choses tout en ouvrant en même temps la voie à un monde qui échapperait enfin à tout ce qui jusqu’à présent n’a cessé de le meurtrir. Faisant dès lors, comme il le dit ailleurs, que « désormais la politique prime l’histoire », puisque la politique recèle toujours en elle le pouvoir de rompre avec le cours de l’histoire des vainqueurs, pour faire, de toutes ses promesses, irruption dans les logiques de la domination. La révolution n’est donc pas d’abord présentée comme un exutoire à l’angoisse, comme le moyen de conjurer les peurs de la catastrophe. Loin de tout catastrophisme, éclairé ou pas, elle est plutôt présentée, comme une chance à saisir, un vaste geste de rédemption collective, comme ce qui permettrait d’en finir avec l’ensemble des oppressions de classes héritées du passé [7].

On le voit bien ici : avec Benjamin, la révolution est pensée dans toute sa force transformatrice, comme un acte collectif global, un acte où se déploient les puissances de la subjectivité humaine ; un acte par le lequel on réagit spontanément à la peur de la catastrophe, mais surtout on s’emploie activement à élaborer une autre histoire rompant radicalement avec la domination de classes et tout ce qui la caractérise. Avec Benjamin, on apprend donc à regarder le danger sans ciller, ou encore sans se laisser hypnotiser par lui, en s’efforçant de saisir dans les profondeurs de l’histoire d’où il origine. Et l’on parie sur les pouvoirs de transformation révolutionnaire d’une action humaine pensée aux temps présents.

Avec en mémoire les intuitions si prémonitoires de Benjamin sur les catastrophes de son temps comme sur les indéniables parallèles que nous pourrions dresser avec les drames de notre époque, c’est ce que nous conserverions ici de sa démarche, reprendrions pour notre propre compte.
On y retrouve en effet ce qui nous manque tant aujourd’hui : cet œil de clinicien implacable et avec lui ce pessimisme méthodologique qui lui sert de boussole et lui fait mettre au centre du regard, ces dominations de classe aux dimensions historiques, à la fois inexorablement passées et brûlantes actualité. On y retrouve aussi, sans cependant jamais qu’il en oublie les réalités culturelles, ce sens aigu des « réalités brutes et matérielles » qui façonnent les conditions d’existence des êtres humains et autour desquelles se reconstitue toujours, à travers leur appropriation privée et violente, la domination de classes. On y retrouve enfin cette volonté de prendre les choses à la racine, et ce faisant de les remettre à plat, en voyant là où vraiment le bât blesse, et par conséquent en en nommant clairement la source première : la domination capitaliste, mais plus largement encore la domination de classes dont le conflit capitalistes/prolétaire n’est que la forme particulière que nous connaissons aujourd’hui.

Avec cependant une nuance de taille qu’il ne faut pas perdre de vue : son regard implacable sur la réalité des choses se double d’un regard infiniment nostalgique sur le passé défait, mais qui loin de nous pousser à y retourner régressivement, nous permet de devenir attentif à l’ampleur des catastrophes du passé dont nous héritons, tout en s’ouvrant avec optimisme au présent et au pouvoir que ce dernier délivre pour l’avenir : celui d’avoir la possibilité de faire redémarrer l’histoire sur des bases nouvelles. Car pour Benjamin rien –au fil de l’histoire— n’est jamais définitivement noué, tout se rejoue sans cesse au présent, à condition cependant de savoir se relier comme à un sésame au passé oublié et à tout ce que l’histoire n’a pas encore accouché et retient encore dans ses flancs. Comme s’il restait donc toujours offerte, à nous les vivants d’aujourd’hui, la chance de raviver et de reprendre les batailles perdues, de les gagner et d’ouvrir ainsi enfin l’avenir à d’autres chemins. Après tout, le présent n’est-il pas, comme il le dit si bien, « la mèche qui fait éclater le temps » ?

Peut-être comprendra-t-on mieux ainsi ce qu’il y a de puissant dans cette allégorie benjaminienne du frein d’urgence et dans la signification qu’elle dessine de la révolution. Tout autant que d’arrêter la catastrophe, tout autant que de conjurer la peur qu’évoquerait l’image de ce train courant vers l’abîme et auquel les émois angoissés de notre monde contemporain feraient écho, la révolution appellerait à une refondation du monde, et plus encore à la puissance retrouvée des forces humaines –du présent et du passé— qui lorsqu’elles parviennent à se liguer ensemble au fil de l’histoire, se donnent enfin les moyens d’en inverser le cours.

2) Gramsci... ou comment penser « l’hégémonie bardée de coercition »

Sans doute, en parcourant ces quelques indications sur la pensée de Benjamin, plus d’un pourront peut-être trouver sa conception de la révolution plus en accord avec les drames de notre époque, et par conséquent mieux adaptée à la fonction qu’elle pourrait ou devrait effectivement jouer : nous aider à mettre un terme au chaos ambiant et au désarroi qui nous hante ; toutes choses apparemment bien éloignées de ces « lendemains qui chantent » que prétendaient annoncer les révolutions du siècle passé.

Il n’en manquera pas cependant pour noter comment cette révolution risque d’apparaître—par son côté absolument radical— bien difficile à mettre en œuvre. Il s’agit en effet d’une conception de la révolution certes stimulante, mais qui, au regard des réalités de ce 21ième siècle commençant, semble n’avoir guère de chance d’advenir dans un futur proche. Et cela, sans parler du fait qu’elle n’a eu au 19ième et 20ième siècle que peu d’occasions de se réaliser, si ce n’est par intermittence ou pour quelques temps... toujours douloureusement comptés ou encore vite détournés de leurs objectif premier. Or c’est précisément en ce point, que certains développements de la pensée de Gramsci, et particulièrement ceux touchant à l’hégémonie, pourraient prendre tout leur sens, nous être d’une grande utilité pour l’aujourd’hui.

Car, si ce que Benjamin a fait ressortir, c’est la force de transformation subversive qu’on peut découvrir dans la politique, ce que Gramsci, lui, a mis à jour, ce sont les formes concrètes à travers lesquelles la politique peut se donner à voir au fil de l’histoire ainsi que les stratégies possibles qui, depuis un point de vue de la gauche, seraient synonymes de victoire.

Les notions d’ « hégémonie et de résistance », mais aussi de « consentement et coercition », ou encore de « guerre de position et guerre de mouvement », ou même d’« État et société civile », correspondent en effet à cet ensemble de concepts politiques aux facettes toujours opposées auxquels Gramsci a essayé de donner corps alors qu’il était emprisonné et cherchait à rendre compte de la réalité si mouvante de l’époque qu’il traversait. Et même si bien des critiques avertis de gauche ont pu faire ressortir les flous ou ambiguïtés qui entouraient certaines de ces définitions tout comme les dérives politiques qu’elles auraient ainsi légitimées [8]9, elles n’en ont pas moins eu l’heur d’ouvrir des pistes de réflexions politiques certes inachevées, mais fécondes et prometteuses pour comprendre les défis de l’aujourd’hui, d’autant plus si on les interprète à l’aune des fulgurantes intuitions de Benjamin.

Car –au-delà de toutes les approximations ou ambiguïtés qu’on peut effectivement retrouver dans ses textes –écrits il faut le rappeler dans des conditions de captivité infiniment difficiles— c’est ce à quoi d’abord et avant tout, s’est employé Gramsci : comprendre comment à son époque pouvait se constituer puis se maintenir en place dans une conjoncture donnée le pouvoir de la bourgeoisie capitaliste européenne ; et surtout comment il fut possible de le mettre à bas en Russie en 1917, tout en étant incapable d’y arriver par exemple en Italie en 1919-1920 (lors des événements de Turin) ou en Allemagne en 1923. Et plutôt que de s’attarder à des facteurs conjoncturels ou aux seules erreurs tactiques de leurs principaux protagonistes, il a essayé de mener une réflexion politique de fond sur ces événements. Et il s’est appliqué à voir comment, en mode de production capitaliste, le pouvoir politique de la bourgeoisie régnante pouvait—selon les caractéristiques de la formation sociale en cause dans laquelle il s’imposait – prendre des formes plus ou moins duales au sein desquelles ne cessaient de se renforcer mutuellement appareils répressifs sophistiqués (police, armée, etc.) et institutions idéologiques diversifiées (famille, école, médias, cultures et divertissement,, etc.) ; rendant toute révolution d’autant plus difficile à effectuer.

D’où sa célèbre formule touchant à la figure de Janus du pouvoir bourgeois, c’est-à-dire la double dimension qui le caractérise et fait de lui : « une hégémonie cuirassée de coercition », en somme un pouvoir tout autant façonné par le consentement, l’hégémonie ou la civilisation, que par la contrainte, la coercition ou la violence. Avec pour conséquence le fait de complexifier d’autant les types de luttes qu’on pouvait et devait, depuis la gauche, mener à son encontre, puisque la domination n’est pas seulement faite de force brute, mais aussi de séduction idéologique et de consentement s’immisçant dans tous les pores du social.

D’où, en essayant de tirer leçons de la révolution d’octobre 1917 et des caractéristiques de la société russe de l’époque, la distinction qu’il va installer entre ces guerres dites « de mouvement » (propres aux pays de l’Est comme la Russie où « l’État était tout » et où la coercition l’emportait largement sur l’hégémonie) et ces guerre dites « de position » (caractéristiques des pays de l’Ouest où l’hégémonie joue un rôle plus important que la coercition et où « l’État n’était qu’une tranchée avancée »). Ainsi, on aura selon lui, d’un côté à affronter un État répressif qui « commande » la société essentiellement par la contrainte, pendant que de l’autre côté on aura à se colleter aussi et en même temps à une société civile qui « dirige » la société en induisant, sur le mode de l’hégémonie, le consentement en son sein à travers un vaste et complexe réseau de fonctions éducatives et idéologiques données.
D’où l’importance qu’il va reconnaître à ce qu’il appelle « la guerre de position » : forme particulière et moment nécessaire d’une lutte plus vaste où, avant de pouvoir s’emparer du pouvoir d’État comme tel, il faut parvenir à gagner la bataille de l’hégémonie, ou tout au moins avoir pu constituer cette contre-hégémonie populaire et subalterne grandissante capable de tenir tête à l’hégémonie bourgeoise ; manifestation d’une sorte de guerre en sourdine, d’une guerre de longue haleine qui depuis les casemates et tranchées de chacun, se mène pour se préparer à et gagner la bataille définitive.

D’où enfin l’insistance qu’il mettra –dans les pays de l’Ouest de son époque— sur la nécessaire bataille idéologique et culturelle que les classes populaires et subalternes doivent savoir aussi mener pour l’emporter sur la bourgeoisie. D’où enfin un constat plus général et lourd de conséquences touchant à la nécessité de la conquête de l’hégémonie et qu’il tire de l’exemple historique des Jacobins de la révolution française : ils n’ont conquis le pouvoir politique que parce qu’ils avaient pu au préalable imposer peu à peu leur hégémonie culturelle –notamment à travers l’influence grandissante des idées de Montesquieu, Voltaire, Rousseau, etc.— à l’ensemble de la société. [9]10 Un passage obligé donc !

On le voit en allant sur ce terrain, Gramsci ouvre certes la boite de Pandore d’une série de problèmes stratégiques délicats, notamment ceux touchant au rôle effectif de l’appareil d’État répressif, mais en même temps, il fait bien apercevoir comment la conquête du pouvoir d’une classe par une autre — justement ce qu’avec Benjamin on appellerait révolution— n’est pas une mince affaire. Car plus qu’une confrontation qui ne se donnerait qu’à une seul moment donné de l’histoire, plus qu’un événement particulier, elle reste à sa manière un long processus [10], et prend des formes complexes –notamment culturelles— qui obéissent à des contextes ou des temporalités particulières et nécessitent des luttes en aval comme en amont du moment révolutionnaire proprement dit [11].
Et c’est sans doute –eu égard aux drames que nous
avons à affronter— c’est ce que nous devrions retenir de la démarche de Gramsci, ici librement associée à celle de Benjamin : si nous avons besoin comme jamais d’un changement de cap radical, en somme d’une révolution, il faut pouvoir la penser en termes stratégiques, et pour cela prendre l’exacte mesure de la complexité des formes du pouvoir bourgeois, tout comme des moyens adéquats pour le mettre à bas.

Car l’intérêt de l’approche de Gramsci pourrait bien résider dans cet ensemble de questions auquel il cherche à répondre : comment s’est constituée dans les sociétés capitalistes la force politique de la bourgeoisie, c’est-à-dire comment s’est unifié, renforcé le pouvoir de la classe dominante, et comment donc depuis les classes subalternes il serait possible de lui opposer une stratégie victorieuse.
Ce qui fait que ce changement de cap révolutionnaire si nécessaire pensé par Benjamin, il faut pouvoir le préparer [12]. Et y parvenir en prenant en considération l’état des forces en présence, et donc en passant par ce que Gramsci appelle le moment de la guerre de position. C’est-à-dire par ce que nous pourrions interpréter à notre façon depuis l’aujourd’hui comme cet ensemble de batailles ou de luttes à la fois partielles et de longue haleine, qui se mènent sur le long terme et qui justement vont s’employer à affaiblir les forces de l’adversaire, ou plus exactement permettre l’édification d’un pouvoir en germe alternatif : un pouvoir collectif en acte susceptible de miner les assises de l’hégémonie bourgeoise ; un pouvoir en marche dont cependant le mouvement même est déjà l’expression en devenir du but que l’on veut atteindre ; un pouvoir s’affirmant donc chaque fois plus et que l’on pourrait dénommer le pouvoir contre-hégémonique des classes populaires et subalternes luttant pour le renversement du capitalisme [13].

Ce qui implique de faire nécessairement précéder le moment révolutionnaire proprement dit de combats politiques, culturels et idéologiques préalables permettant de préparer les conditions nécessaires à ce changement de cap. Mais ce qui implique aussi –pourrait-on rajouter eu égard aux défis d’aujourd’hui— de le faire suivre de batailles tout aussi importantes pour que le changement de cap entrepris, puisse perdurer dans le temps et être synonyme d’une authentique transition vers des modes de vie post-capitalistes qualitativement autres.

Et à notre époque de désarroi et de grande confusion, ces propositions stratégiques mises à jour par Gramsci prennent d’autant plus de force que la gauche doit pouvoir se donner les moyens —si elle veut un jour reprendre l’initiative et damner enfin le pion à la droite— de rebâtir un discours global et crédible sur le monde, une sorte de nouveau grand récit émancipateur pour le 21ième siècle et dont le projet historique égalitaire tissé d’exigences démocratiques nouvelles et lié à celui de la défense de l’environnement, devrait être le coeur vivant. Elle se doit donc de batailler particulièrement sur le terrain du culturel et de l’idéologie pour faire connaître et reconnaître ce nouveau grand récit auprès de larges secteurs de la population. Objectif qu’elle ne pourra atteindre que si elle peut au passage se doter de ces intellectuels organiques qu’il lui faut rallier à sa cause et dont Gramsci a su faire ressortir avec beaucoup de force le rôle essentiel [14].

Car il s’agit de gagner la bataille des idées [15], de s’imposer sur la scène idéologique et culturelle, et plus généralement d’accumuler des forces –économiques, sociales, politiques, culturelles— pour modifier les rapports de force politiques en présence, pour les faire évoluer en sa faveur. Manière de rappeler que les rapports établis entre classes antagoniques peuvent, au fil des luttes sociales menées dans l’ici et maintenant, changer, se transmuer du tout au tout, s’inverser même ; et qu’il revient donc à une stratégie politique adéquate d’en favoriser la trans-croissance victorieuse. Justement pour rendre possible le changement de cap benjaminien !

3) Vers un nouveau cycle de luttes ascendantes ?

Or si l’on se tourne vers l’histoire passée et que l’on interprète les catégories de Gramsci non plus à travers leurs dimensions spatiales (l’Est, l’Ouest), mais cette fois-ci à travers leurs dimensions temporelles, et si on tente de les faire fonctionner à travers le temps long de l’histoire, c’est ce qui d’une certaine manière a eu cours. Entre 1848 (date de la première insurrection ouvrière menée sur ses propres bases à Paris) et 1989 (la chute du mur de Berlin), tout en passant par ces politiques d’intégration partielle des revendications populaires du début du 20ième siècle, il s’est en effet donné à l’échelle du monde, un long cycle de luttes sociales globalement ascendantes permettant la constitution d’un pouvoir contre-hégémonique populaire et subalterne grandissant dont la force fut loin d’être négligeable.

Montée progressive du pouvoir syndical et des organisations ouvrières, émergence de partis et de gouvernements de gauche, mise en place de politiques économiques redistributrices, développement de mouvements d’émancipation nationale ou de libération des femmes, surgissement de nouvelles valeurs culturelles portées par des intellectuels de renom (Sartre, Camus, Fanon, etc.) : partout au monde et selon des rythmes propres à chaque formation sociale, on a vu comment les classes populaires et subalternes ont fait irruption chaque fois plus sur la scène sociale et politique du monde, marquant cette dernière de leurs préoccupations égalitaires et démocratiques, élargissant les espaces qui étaient les leurs, conquérant même parmi les intellectuels et les artistes des métropoles, une véritable hégémonie culturelle.

Et si ce long cycle historique a pu se nourrir, dans bien des pays du monde, de nombreuses luttes inachevées et incertaines, s’il a pu cependant se consolider temporairement autour de révolutions victorieuses (notamment celle d’octobre 1917 en Russie, d’octobre 1949 en Chine, de janvier 1959 à Cuba) et de la constitution d’États aux prétentions « socialistes », s’il a bien failli s’effondrer à l’occasion de la montée du fascisme et du déclenchement de la 2ième guerre mondiale, il n’en a pas moins représenté sur le long temps de l’histoire, sinon un véritable frein au développement du capitalisme historique, du moins une force de contention notable vis-à-vis de ses effets les plus odieux et pernicieux.

Et même s’il n’a pas pu accoucher de révolutions anti-capitalistes durables, même s’il a au passage participé à la fossilisation d’États ayant fait surgir de nouvelles formes d’oppression calamiteuses, il n’en a pas moins donné naissance en même temps à une multitude de pouvoirs contre-hégémoniques en germe, tout comme laissé dans son sillage un héritage historique considérable de projets collectifs en jachère, d’espoirs et de rêves d’autres mondes... en somme de possibles politiques... encore bien présents. Et sur lesquels on devrait pouvoir prendre appui pour faire face aux gigantesques défis de l’aujourd’hui..

Il est vrai qu’avec avec le redéploiement en force du mode de production capitaliste néolibéral du début des années 1980, puis avec la crise aigüe des grands modèles politiques anti-systémiques à la fin des années 1980, les choses ont radicalement changé. Ce long cycle ascendant d’une contre-hégémonie en marche semble s’être bel et bien et brutalement effondré, laissant les forces de gauche –toutes tendances confondues— non seulement passablement désorientées, mais encore dépossédées d’une bonne partie des pouvoirs contre-hégémoniques et des rapports de force qu’elles étaient parvenu à construire au cours de ce cycle ascendant. Ouvrant ainsi toute grande la porte à une droite vindicative et arrogante et expliquant pour une part du désarroi dans lequel nous nous trouvons.
Mais tel pourrait bien être encore l’intérêt de Gramsci, et plus encore si on l’associe aux intuitions de Benjamin : nous indiquer la direction qu’il reste à prendre en ces temps difficiles, puisqu’à l’évidence il nous est donné de vivre dans une période incertaine au cours de laquelle, comme il le disait lui-même, « le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur apparaissent des monstres ».

Les monstres ? Ils ne manquent pas à notre époque : ceux du désarroi, du cynisme, du ressentiment, de la recherche maladive de boucs émissaires, de la montée de la droite dure. Tout ce qui justement indique —en creux— l’absence d’un pouvoir contre-hégémonique en marche marquée aux couleurs de la gauche, et nous renvoie à ce moment historique difficile que nous sommes en train de vivre où, en même temps que se délitent une série d’acquis sociaux et politiques du passé, surgissent de nouveaux et formidables défis collectifs, dont au premier chef celui des dérèglements climatiques.
L’histoire cependant n’a jamais dit son dernier mot, et elle pourrait bien une fois encore nous servir de guide. Car s’il y a bien quelque chose qui ne se tarit pas, quelque chose qui ne cesse de resurgir de 1000 et une manières, et souvent sous des formes inattendues, ce sont les luttes sociales et politiques, et avec elles les multiples oppositions collectives -fussent-elles parfois réduites à leur forme première d’exaspération ou de frustration élémentaire— qui ne cessent de se manifester à l’encontre du « désordre établi » réalimenté en permanence par les multiples contradictions propres au capitalisme historique d’aujourd’hui.

Ainsi a-t-on pu voir, malgré tous ces vents contraires et difficultés grandissantes, à partir du milieu des années 1990 (et tout au long de la première décennie des années 2000) prendre forme de nouvelles luttes sociales et politiques portées par la gauche, tout au moins en Europe et surtout en Amérique latine ; des luttes prometteuses. À tel point que plusieurs n’ont pas manqué d’imaginer que la gauche était en train de sortir de son rôle de second violon, de s’extraire des positions défensives dans lesquelles elle s’était engluée au cours des années 1980 et début 1990. N’était-elle pas prête désormais à reprendre l’offensive, à de nouveau se faire entendre haut et fort ?

Or c’est la tâche qui devrait incomber aujourd’hui à la gauche en marche de ce début du 21ième siècle : redonner vie, au sein de ce nouveau cycle de luttes encore si balbutiant, aux potentialités révolutionnaires qui y dorment encore et que le cycle précédent a portées pendant si longtemps en ses flancs, mais en cherchant en même temps et en toute lucidité, à prendre en compte tous les obstacles qu’elle a rencontrés ainsi qu’à tirer leçon de ses indéniables échecs. N’est-ce pas ainsi que la gauche pourrait retrouver l’initiative et faire ainsi coïncider à nouveau mouvement ascendant d’hégémonie et rupture révolutionnaire victorieuse, redevenir en somme ce protagoniste de premier plan dont on aurait tant besoin aujourd’hui pour faire face aux monumentaux défis –économiques, sociaux, sanitaires, migratoires, écologiques, etc.— qui se dressent devant nous ?

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste
Québec (15 mai 2023)

(1) : Voir aussi, à partir d’une même intuition, la perspective développée par Galatée Larminat Le nouveau monde ou rien. Penser la crise actuelle avec Antonio Gramsci et Walter Benjamin : https://www.contretemps.eu/nouveau-monde-crise-gramsci-walter-benjamin/Voir : "nous pouvons nous demander si nous ne sommes pas en train de traverser ce qu’Antonio Gramsci appelle une « crise d’autorité ». L’histoire post-industrielle ou post-moderne semble difficilement compréhensible en termes de « progrès » et s’apparente de plus en plus à une « catastrophe universelle » selon les termes de Walter Benjamin. Il faut donc penser comment nous pouvons passer de la destitution à l’institution d’un monde nouveau.".


[1Nous pensons particulièrement en ce qui concerne Benjamin à tous les commentateurs qui ne se sont intéressés qu’au versant esthétique de son œuvre, ne voyant en lui qu’un historien de la culture. Et en ce qui concerne Gramsci, nous pensons en particulier aux thèses de Laclau et Mouffe qui, très influents en Amérique latine, ont rapetissé la conception de Gramsci de l’hégémonie en la déliant de ses fondements capitalistes et de classes.

[2Berstein fut le co-rédacteur du programme d’Erfurt (14-20 octobre 1891). Il s’est fait connaître par la publication, à partir de 1896, dans la revue Die Neue Zeit, d’une série d’articles intitulée Problèmes du socialisme. Le texte qu’il publie le 19 janvier 1898 marque le début de ce qu’on appelé « la querelle révisionniste ».

[3Les formules mises entre guillemets sont de Michaël Lowy. Voir Walter Benjamin, marxiste-libertaire, https://www.contretemps.eu/wp-content/uploads/Contretemps-06-56-60.pdf

[4Walter Benjamin, GS, I, 3, p. 1232. Voir le commentaire de Michaël Lowy à ce propos : Il s’agit d’une des notes préparatoires des Thèses, qui n’apparaît pas dans les versions finales du document. Le passage de Marx auquel se réfère Benjamin figure dans Luttes de classes en France (1850) : « Die Revolutionen sind die Lokomotiven der Geschichte » (le mot « mondial » ne figure pas dans le texte de Marx).

[6Cette idée a été aussi une préoccupation de Gramsci qui, dans un texte de 1926 « Quelques thèmes de la question méridionale », avance l’idée d’une alliance entre la classe ouvrière du nord de l’Italie, numériquement minoritaire mais économiquement et politiquement ascendante, et la paysannerie du Sud, encore nombreuse à cette époque.

[7Voir la démarche de Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé, Quand l’impossible est certain (Paris, le Seuil 2002 ?) et évoquée à la note 9.

[8Nous pensons en particulier au livre de Perry Anderson, Sur Gramsci et sa thèse voulant que les oppositions gramsciennes soient des des antinomies aux termes irréconciliables, le tout débouchant sur une critique du réformisme sous-jacent aux thèses de l’Eurocommunisme défendu en son temps par le PCI. En associant librement l’approche de Benjamin à celle de Gramsci, nous nous donnons ainsi les moyens d’éviter sans doute un des points incertains de l’approche de Gramsci : celui du rôle effectif joué par l’État ainsi que la place que devrait pouvoir continuer à occuper la guerre de mouvement.

[9Cité par Maria-Antonietta Macciochi dans Pour Gramsci, Paris, Éditions du seuil, 1974, p. 47. Voir « Un groupe social peut et doit être dirigeant avant de conquérir le pouvoir gouvernemental, dans la mesure où c’est une des conditions principales pour la conquête du pouvoir.

[10Voir Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Ramig Keucheyan, Paris, La Fabrique éditions, 2011. Cahier 15 : (p. 249) « L’étude des événements qui prennent le nom de crise et qui se prolongent de façon catastrophique de 1929 à aujourd’hui devra retenir particulièrement l’attention. 1) il faudra combattre quiconque veut donner une définition unique de ces événements (…) 2) Quand la crise a-t-elle commencé ? S’agissant d’un développement et non d’un événement, la question est importante. On peut dire qu’il n’y a pas de commencement à la crise en tant que telle, seulement quelques manifestations plus retentissantes qu’on identifie à la crise »

[11Même si ce n’est pas toujours explicite dans les thèses de Gramsci, on pourrait cependant soutenir que guerres de position et guerre de mouvement sont des moments particuliers d’une guerre plus générale dont il faut reconnaître l’importance de chacun des moments respectifs. Permettant ainsi de moins radicalement opposer –comme on en retrouve cependant la figure dans Les cahiers de prison— révolution permanente et guerre de position.

[12Il faut donc oser « arrêter le train » et par conséquent choisir... entre ces 2 voies qui –dans les faits— s’offrent à nous : celle d’affronter la catastrophe en faisant feu de toutes les mesures d’urgence qui s’imposent, ou alors celle de s’enfoncer dans des crises multidimensionnelles et chaque fois plus mortifères. Un peu comme le proposait Antonio Guterres le secrétaire général des Nations-Unies en novembre 2022, à Charm-el-Cheikh : « L’humanité a un choix : coopérer ou périr. C’est soit un Pacte de solidarité climatique soit un Pacte de suicide collectif ». https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2022-11-06/cop27-en-egypte/l-inaction-s-apparente-a-un-suicide-collectif-estime-le-chef-de-l-onu.php

[13Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Ramig Keucheyan, Paris, La Fabrique éditions, 2011. P. 200 (cahier 13) À propos de toute analyse concrète des rapports de force : « L’élément décisif de toute situation est la force organisée en permanence et préparée de longue main que l’on peut faire avancer quand on juge qu’une situation est favorable (et elle ne l’est que dans la mesure où une telle force existe et où elle est pleine d’ardeur combattive ; c’est pourquoi la tâche essentielle consiste à veiller systématiquement et patiemment à former une telle force, à la développer, la rendre toujours plus homogène, compacte, consciente d’elle-même. »

[14Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Ramig Keucheyan, Paris, La Fabrique éditions, 2011 : « Créer une nouvelle culture ne signifie pas seulement faire individuellement des découvertes « originales », cela signifie aussi, et spécialement, répandre de façon critique les découvertes déjà faites, les « socialiser » pour ainsi dire, et par conséquent faire qu’elles deviennent autant de bases pour des actions vitales, en faire un élément de coordination de l’ordre intellectuel et moral »

[15Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Textes choisis et présentés par Ramig Keucheyan, Paris, La Fabrique éditions, 2011 : P . 75 (41-12) « Pour la philosophie de la praxis, les idéologies sont loin d’être arbitraires : elles sont des faits historiques réels qu’il faut combattre et dont il faut démasquer la nature d’instruments de domination, non pas pour des raisons de moralité, etc... mais pour des raisons de lutte politique : pour rendre les gouvernés intellectuellement indépendant des gouvernants, pour détruire une hégémonie et en créer une nouvelle, comme un moment nécessaire du renversement de la praxis ».

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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