Édition du 16 avril 2019

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Laïcité

Au sujet du pseudo-caractère patrimonial du crucifix à l’Assemblée nationale

Commençons le tout par un petit rappel historique. Dans un rare geste d’unanimité, les députés de l’Assemblée nationale décidaient, jeudi le 23 mai 2008, d’adopter à la vitesse grand V une motion portant sur le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale.

Le Premier ministre de l’époque, Jean Charest, y allait de la remarque suivante pour justifier son refus de décrocher le crucifix qu’on retrouve au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale : « Il n’est pas question d’écrire l’histoire à l’envers. L’Église a joué un très grand rôle depuis 350 ans, le crucifix est un symbole de cette histoire, ce n’est pas seulement religieux[1]. » Par cette déclaration, le Premier ministre Charest démontrait qu’il ne semblait pas savoir que ce crucifix ornait les murs de de l’Assemblée nationale depuis… 1936.

Dans un article signé par Jacques Rouillard (Le Devoir du 7 janvier 2007, p. b 5) on trouve des éléments d’information au sujet de la présence de ce crucifix à l’Assemblée nationale :

« C’est le gouvernement de l’Union nationale de Maurice Duplessis qui a décidé d’apposer le crucifix au-dessus du trône du président de la Chambre à la première session du gouvernement qui venait tout juste d’être élu, en octobre 1936. Il a aussi été posé au Salon rouge au-dessus du siège du président du Conseil législatif (salle maintenant réservée aux délibérations des comités de l’Assemblée nationale ; le crucifix n’y apparaît plus).

« Cette décision de Duplessis n’est pas fortuite ; elle est réfléchie et correspond au désir du nouveau gouvernement d’effectuer un virage dans les relations entre l’Église et l’État québécois. Duplessis veut montrer qu’il se distingue des gouvernements libéraux antérieurs en étant davantage à l’écoute des principes catholiques ».

Notre auteur poursuit en nous informant qu’on doit comprendre la décision de Maurice Duplessis « d’ajouter le crucifix au Salon bleu à la lumière d’un autre geste symbolique révélateur des rapports que Duplessis veut entretenir avec l’Église. Il survient à l’occasion du grandiose congrès eucharistique tenu à Québec en juin 1938 ».

« Devant un parterre de délégués pontificaux, de prêtres et d’évêques et en présence d’une foule considérable, Duplessis présente au cardinal Villeneuve, archevêque de Québec, un anneau comme symbole d’attachement du Québec à la religion catholique. Il lui glisse l’anneau en disant préférer aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française ceux découlant de l’Évangile : foi, charité et espérance. Il termine par une profession de foi en Dieu et en la religion catholique ».

« Le cardinal, qui n’est pas long à comprendre la signification du geste, répond : « Je reconnais dans cet anneau le symbole de l’union chez nous de l’autorité civile et de l’autorité religieuse. » Duplessis veut ainsi se distinguer des gouvernements libéraux antérieurs et manifester les nouveaux rapports qu’il désire entretenir avec le pouvoir religieux ».

« Pendant les 19 ans où elle a dirigé les destinées de la province, l’Union nationale de Duplessis a été à l’écoute de l’enseignement de l’Église, notamment dans les domaines importants de compétence partagée que sont l’éducation, la santé et les services sociaux. Contrairement aux gouvernements libéraux qui avaient légiféré depuis le début du siècle pour étendre le rôle de l’État dans ces secteurs, celui de l’Union nationale se charge au contraire d’élargir l’emprise cléricale. Pendant les années 50, il résiste à toute réforme du système d’éducation et de santé ».

Le professeur Rouillard de conclure :

« Pour Duplessis, donc, le crucifix placé au-dessus du siège du président de l’Assemblée représentait bien davantage qu’un symbole du passé religieux du Québec : il était le symbole de la nouvelle alliance qui unissait l’Église et l’État ».

Il est à se demander si les députés de l’Assemblée nationale auraient réellement voté, en mai 2008, cette motion à l’unanimité en sachant que ce n’est pas 350 ans de présence religieuse que ce crucifix représentait, mais bien plutôt banalement une alliance entre l’Union nationale et le Clergé en vue de tourner la page sur une vision de la laïcité soutenue par les libéraux de l’époque ?

Je suis d’avis que le crucifix n’a pas du tout sa place sur un mur de l’Assemblée nationale. Ce symbole, qui n’a aucun rapport avec la vie parlementaire, a été ajouté sur un mur de l’Assemblée nationale en 1936 par Maurice Duplessis. Il me semble que dans le débat actuel concernant la présence du crucifix dans la salle de l’Assemblée nationale, il faut éviter de faire dans le révisionnisme historique. Associer la présence de ce symbole au « patrimoine culturel » (c’est-à-dire au passé religieux) de la population du Québec est tout simplement une offense à la réalité des faits. Il s’agit d’une pure fausseté.

Yvan Perrier

4 avril 2019

Charest, Jean cité par Denis Lessard. 2008. « Le crucifix dans le salon bleu ». La Presse, vol. 124, no 210 (vendredi 23 mai) cahier A, p. 4.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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